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Dossier « Quand la musique cogne »

Trop de teufeurs tuent la teuf


paru dans CQFD n°150 (janvier 2017), rubrique , par Jean-Baptiste Bernard, illustré par
mis en ligne le 29/11/2019 - commentaires

Au début des années 2000, les free parties sont victimes de leur succès. Les grands rassemblements attirent des dizaines de milliers de personnes, rendant caduques les valeurs du mouvement – autogestion et autonomie. Une triste période pour les teufeurs, pourtant riche d’enseignements politiques.

Par Kalem {JPEG}

« Hardcore jusqu’à la mort !  [1] » Le cri de ralliement, mi-ironique mi-jusqu’au-boutiste, d’une partie des adeptes de la free party a bien failli devenir réalité début 2000. Mais pas pour eux. Non, ce qui a bien failli mourir, c’est la free elle-même. Surfréquentation, uniformisation musicale et culturelle, course au gigantisme de certains sound systems, multiplication des marchands du temple, matraquage médiatique et tentatives d’encadrement des pouvoirs publics ont fait perdre, en quelques années, son âme à un mouvement qui se voulait libre, autogestionnaire et rebelle. Lequel semblait désormais à des centaines de kilowatts de ses inspirations premières : le concept de « zone autonome temporaire » développé par Hakim Bey, le rejet de la distinction entre public et musicien (en réaction à la starification des rockers) et de la marchandisation de la fête (pas de droit d’entrée, mais une donation libre), l’hédonisme utopique du deuxième Summer of love londonien de 1988-1989 (avec le rôle central de l’ecstasy), le Do it yourself des travellers et squatters anglais, et la remise en cause de la notion de propriété intellectuelle ou artistique (la création étant de fait collective). Boum-boum-boum, certes. Mais la teuf se mourait, devenue caricature d’elle-même.

1er mai 2004, base aérienne de Chambley, en Lorraine. Sur le tarmac tout en moche béton et pâle prairie, sans arbre ni relief, une centaine de sound systems ont posé leurs façades de son, la plupart de location, certaines si énormes qu’il y en a pour plus de 100 000 euros de matos. Et tous de débiter la même bouillie au kilomètre. Tribe et hardtek partout, créativité nulle part. Aux abords de l’immense terrain réquisitionné par l’État pour la tenue de ce teknival, si grand qu’il faut plus de deux heures à pied pour en faire le tour, des gendarmes en masse. Ils sont plus de 600 à être mobilisés pour encadrer la fiesta, et il faut passer par plusieurs barrages pour y accéder. Dans les allées du tekos, le kaki est roi – si tu n’es pas habillé en « petit pois [2] », on te regarde d’un sale oeil… Et pour qui n’aurait pas songé à revêtir l’uniforme, des stands de merchandising proposent treillis et casquettes à clous. Plus loin, on trouve des vendeurs de kebab ou de merguez, des baraques à frites, des rangées de toilettes chimiques. Bref, de quoi assurer « l’essentiel » aux 95 000 « teufeurs » venus consommer ersatz de drogue et de musique.

« Trop de monde, trop de publicité »

95 000 ! Un chiffre si incroyable qu’il donne le tournis. Il fait d’ailleurs tourner la tête à ce membre du Collectif des sound systems, structure organisatrice de cet immense machin sans âme, qui regrette dans Libération  [3] que le ministre de la Culture n’ait pas fait le déplacement. Avant de se gargariser : « En termes d’affluence, c’est quand même la plus grande manifestation culturelle depuis le début de l’année ! » Oh ben, chouette alors… [4] D’autres gardent heureusement les pieds sur terre. Ainsi de Samuel Raymond qui, dans un texte publié juste après l’événement, fustige ces sound systems ayant « choisi de mettre à mort l’âme du mouvement sur l’autel de leurs scènes à Dj’s entourées de stacks d’enceintes de location énormes, avec des échafaudages de six ou huit mètres de haut, dignes d’un concert de Johnny… Ils ont éventré une dernière fois l’idée de liberté qui a fait ce mouvement, […] avant d’aller danser sur son cadavre  [5] ».

Mais en vérité, cela faisait longtemps que le ver était dans le kaki. Sans doute depuis la toute fin des années 1990, quand les free sont sorties d’une relative confidentialité. La faute en partie aux médias, qui à force de multiplier les gros titres sensationnalistes ont fini par faire advenir ce qu’ils dénonçaient faussement. La faute, aussi, à un banal effet de mode – au début des années 2000, tout le monde veut en être. Afflux. Souvent, les organisateurs se retrouvent dépassés. « 20 000, 50 000 personnes dans les teknivals, des viols, de la violence… On ne savait plus quoi faire, on ne savait pas comment gérer ce qui nous arrivait. […] Trop de monde, trop de publicité », résume Raff, membre de Sound Conspiracy [6]. Une fréquentation massive qui attire ceux qui profitent du mouvement sans y participer. Les premiers stands de merguez. La multiplication des dealers en gros vendant – littéralement – à la criée, tous regroupés le long du chemin d’accès aux grosses teufs pour alpaguer le client en agitant des sachets remplis de drogue. L’activiste marseillaise Minh-Thu raconte ainsi : « Les deux dernières teufs que j’ai faites m’ont éloignée de tout ça : je me suis tapé un kilomètre à pied dans un supermarché de la drogue, avec des personnes qui n’avaient rien à voir avec le mouvement et qui en ont profité pour se faire des couilles en or […]. Je ne l’avais pas vu avant, j’ai percuté en 1999.  [7] »

Le triomphe du consommateur

La surfréquentation provoque aussi une déresponsabilisation des personnes venues danser et s’amuser. De participantes, elles deviennent consommatrices. Noyées dans la masse, elles ne se sentent plus concernées. Ni par les valeurs d’autonomie et de partage du mouvement, ni par le sort des autres personnes présentes, ni par l’état du site sur lequel se tient la teuf. Au petit matin, les plus grosses free des années 2000 ressemblent ainsi à de tristes champs de bataille – des gens défoncés errent parmi les cadavres de bouteille, les sacs plastiques, les ordures de toutes sortes. « Le comportement des participants s’est clairement modifié, constate Guillaume Kosmicki [8]. On a vu de plus en plus de gens qui […] abandonnaient tous leurs déchets par terre. Laisser ses poubelles sur place parce qu’on sait que quelqu’un va les ramasser : quoi de plus consommateur ? » Pour triste exemple, le teknival du col de Larche en août 2002 – quand les 20 000 teufeurs quittent ce lieu sauvage et préservé, situé au cœur des Alpes à 2 000 mètres d’altitude, il ressemble à une poubelle géante… un je-m’en-foutisme que la plupart des sound systems tentent de combattre, en distribuant des flyers appelant à la responsabilité individuelle ou, lors des gros événements, en instaurant une coupure générale du son, histoire que chacun mette la main à la pâte pour nettoyer. Sans grand succès. Triste boum-boum.

Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que les choses changent. En bien. Avec un net reflux de la fréquentation : l’effet de mode est passé. Et avec le retour à l’illégalité pour un grand nombre de sound systems. Conscients que le dialogue avec l’État initié en 2003 a finalement provoqué des dommages plus considérables que les éventuelles saisies, en favorisant l’organisation de grands événements sur-médiatisés et trop faciles d’accès, la majorité d’entre eux revient à la confidentialité. Signant la fin des immenses tekni-veaux légaux et des gigantesques teufs sans âme. Et marquant aussi l’abandon d’une certaine vision utopiste de la free, comme contre-modèle culturel destiné à gagner le plus grand nombre. « La plupart des acteurs du mouvement sont désormais contre l’idée du “Open to all”, explique ainsi l’activiste Ben Lagren. […] Nous nous sommes rendu compte que plus tu t’élargis en permettant à monsieur tout le monde de venir faire la fête avec toi, plus tu donnes du poids à l’institutionnel et au non-revendicatif.  [9] » Les free parties ne sont pas mortes, elles se sont faites discrètes. Et c’est sans doute mieux pour tout le monde.

Jean-Baptiste Bernard

Notes


[1Certains en rajoutaient encore une petite couche : « Hardcore jusqu’à la mort, même quand tu dors ! »

[2Terme moqueur pour désigner les teufeurs-clichés, généralement habillés en kaki des pieds à la tête.

[3Édition du 3 mai 2004.

[4Je me gausse, je ne devrais pas : j’en étais. J’ai passé trois jours au teknival de Chambley. Un an avant, je m’étais aussi rendu à celui de Marigny, qui a réuni 70 000 personnes. Mea-big-culpa…

[5Texte titré « Pourquoi le teknival est mort une deuxième fois à Chambley », disponible sur le Net.

[6Cité dans Free party – une histoire, des histoires, très bon bouquin de Guillaume Kosmicki, publié aux éditions Le mot et le reste.

[7Ibid.

[8Dans un entretien publié dans le n° 8 de (feu) Article 11 , février 2012.

[9Dans un entretien publié sur (feu) Article11.info le 21 juin 2009.



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