CQFD

Encore un !


paru dans CQFD n°122 (mai 2014), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 24/06/2014 - commentaires

Dan n’en peut plus. Il ne supporte plus de faire les quarts, de travailler de nuit ou de devoir se lever très tôt le matin. C’est bien simple : il ne dort plus. Et ça se voit sur son visage. Lui qui était jovial et sportif, il est défait aujourd’hui. Cassé. Un rien l’énerve, tout le monde le dégoûte. Dan s’engueule avec les gens de son syndicat, râle devant le contremaître. Avec ses collègues, il est ronchon et triste. Plus pareil, le Dan.

N’avoir quasiment pas dormi de la nuit et se retrouver vers 5 h du matin devant des consoles et des écrans d’ordinateur à surveiller les pressions et les températures, il ne peut plus. C’est plus une vie. Auparavant, ça lui plaisait plutôt ce côté technique, de devoir dompter des machines pour en faire sortir des produits plus ou moins utiles. Aujourd’hui, après 25 années de bons et loyaux services, c’est fini. Il n’en peut plus, il pète les plombs. Même le café du matin, pris avec les collègues dans le réfectoire lui retourne le bide.

Par Efix. {JPEG}

Dan a demandé une mutation dans un autre service, au labo ou dans les bureaux, mais on lui a dit qu’il n’a pas le profil ou qu’il n’y a pas de place. Et c’est comme si tout s’écroulait pour Dan.

Dépression que ça s’appelle et Dan reste chez lui avec des médocs pour faire passer. Dans l’atelier, beaucoup le critiquent, surtout ses chefs, parce que c’est un bon élément et que c’est compliqué de le remplacer, alors qu’il manque déjà du monde. Après quatre mois d’arrêt, il revient au boulot. Ça ne va pas mieux. A peine reprend-il son poste que ça recommence. De nouvelles nuits sans dormir. Dan va voir le médecin du travail qui le déclare inapte au travail posté. Sauf que, pour l’instant, dans l’usine, il n’y a pas d’endroit où il pourrait être muté. « Je pourrais très bien vous licencier », dit la DRH, presque avec le sourire. Sauf que pour Dan, il n’en est pas question. Il n’est pas comme Manuel qui, à force, a réussi à partir dans d’assez bonnes conditions financières (voir CQFD n°121). Il ne peut pas être jeté après ses 25 années de bons et loyaux services, alors qu’il était si bien noté par sa hiérarchie.

Il a accepté de continuer à travailler en poste, de faire les nuits, jusqu’après la période des congés pour soulager les copains, qu’ils ne fassent pas trop d’heures supplémentaires. Après, basta ! La DRH devra lui trouver un autre travail. Ou alors, il faudra partir. Mais les mois passent…

Même le médecin l’appuie. Depuis quelque temps, elle n’arrête pas de rencontrer des salariés qui n’en peuvent plus. Le profil est le même : la cinquantaine, plutôt l’aspect de mecs en forme. Mais ça ne va plus. L’un c’est de la dépression, l’autre du diabète… de plus en plus souvent, ce sont des « troubles musculo-squelettiques », comme on dit maintenant. De grands gaillards qui se sont usés d’avoir porté des charges, manié des masses, manœuvré des vannes et des matériels trop vieux et grippés. Les arrêts maladie sont de plus en plus longs pour certains. Avec comme conséquences des difficultés pour remplacer les manquants, pour constituer des équipes, pour éviter une trop grave désorganisation des services.

Au mois de février, rentrant de courtes vacances, Dan retourne voir le médecin qui maintient son diagnostic d’inaptitude. Apprenant qu’une place se libère au labo, Dan postule. Mais ce n’est pas simple. On dirait que la DRH veut le faire de nouveau languir. Comme si elle lui faisait un vrai cadeau en lui donnant cette place. Les semaines passent. On lui dit qu’il faudrait qu’il fasse une petite formation. Il a déjà eu une formation de chimiste mais c’était il y a longtemps. Au bout du compte, Dan obtient la place.

Et, presque du jour au lendemain, fini pour lui le travail posté, en équipe. Seulement son départ est perçu comme une trahison par ses chefs sur l’air connu du rat abandonnant le navire en train de sombrer. Alors les 15 jours de congés qu’il lui reste à prendre, il les passera chez lui sans pouvoir remettre un pied dans l’atelier. On ne veut plus de lui, même pour un pot avec les collègues de son équipe. C’est comme ça, et pas autrement. Il viendra plus tard chercher ses affaires et vider ses placards. Un cas parmi d’autres et qui semble se multiplier. Le fait que la retraite soit reculée de deux années, ça a été comme un coup de massue sur les têtes. Devoir bosser plus longtemps alors qu’on aspire à arrêter tout… C’est usant pour le moral jusqu’à l’inaptitude dûment diagnostiquée.

Au fait, moi aussi, j’ai été déclaré « inapte ». Une autre histoire…



3 commentaire(s)
  • Le 24 juin 2014 à 16h30, par Niakine YAPATCHEF -

    Je compatis, le travail de nuit est usant.

    En ce qui me concerne, voici 13 ans que je suis infirmier de nuit dans un gros service d’urgence. A la difficulté du travail de nuit s’ajoute la pénibilité de la condition infirmière et l’ingratitude ambiante. Aucun respect de la part des patients et de la direction nursing, en plus de subir les humeurs de médecins autoritaires et imbus de leurs personnes.

    Je suis parfaitement conscient d’être un esclave du système.

    Comment tenir dans de telles conditions ?

    Voici ma recette :

    - Aucune concession à la hiérarchie, je refuse de faire des heures sup. et ne me soumet pas à leurs lubies bureaucratiques (non participations aux multiples réunions débiles, boycott systématique de toutes leur nouvelles méthodes de travail abrutissantes). La chance qu’on a en tant qu’infirmier c’est qu’ils ont plus besoin de nous que nous d’eux. Le travail ne manque pas pour nous. Ils n’insistent donc pas trop.

    - Une solidarité avec certains de mes collègues face aux agressions multiples des patients ou de la hiérarchie.

    - Une stabilité familiale sans faille .

    - Une pratique de sport régulière, natation 2x/semaine et entrainement de boxe française hebdomadaire.

    - Un sommeil régulier diurne. Couché à 8h30 levé à 16h30.

    - Un refus total et catégorique de toute médication (somnifères, tranquillisants...)

    - Une politique morale personnelle qui consiste à rester éthiquement irréprochable tout en étant absolument insensible à la souffrance d’autrui. Mélange subtil d’humanité et d’indifférence. Les problèmes de l’hôpital restent dans le vestiaire, je ne parle jamais du boulot à la maison.

    Ces méthodes ne sont pas transposable à tout les travailleurs à pause, mais celles ci peuvent être adaptées.

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    • Le 29 juin 2014 à 22h05, par Zot -

      Merci à CQFD pour ce vrai bon moment avec The Coup. L ’article est top avec la photo et le titre : Speeder et danser la révolution... Guillotine, on dirait le carnaval de la Plaine ! Trouvez pas ? https://www.youtube.com/watch?v=acT_PSAZ7BQ

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      • Le 30 juin 2014 à 14h32, par Julien Tewfiq -

        Merci !

        L’interview de The Coup se trouve dans le n°123 de CQFD qu’on trouvera en kiosque jusqu’au 17 juillet. Il paraitra sur le site durant l’été.

        La ressemblance avec le Carnaval marseillais de la Plaine est tout à fait évidente, en effet ! Des fadas ici et là bas !

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Par Jean-Pierre Levaray


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