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Zaza est fatigué


paru dans CQFD n°87 (mars 2011), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 25/04/2011 - commentaires

par Nardo« Convocation pour entretien préalable à licenciement. » C’est ce qu’il y a d’inscrit sur la lettre que vient de recevoir Zaza, et qu’il me tend. C’est le cinquième licenciement quasiment de ce type auquel je dois assister en trois ans, ce qui laisse rêveur sur l’état social de la boîte.

Zaza vient d’avoir 55 ans. Âge qu’il ne fait pas car ses bonnes joues lui donnent un aspect poupin. D’origine polonaise, il a travaillé pour les Houillères dans le Nord de la France. Il y a vingt ans, il a atterri sur le site de Rouen, suite à la fermeture de son usine. Il a eu du mal à s’acclimater, d’autant que son éloignement correspondait avec la mort de ses parents. Pendant longtemps, Zaza a été un « bon élément », connaissant son boulot sur le bout des doigts, ne rechignant pas à faire des heures supplémentaires pour gonfler son salaire. Permettant ainsi à ses quatre enfants d’obtenir leurs BTS. Pour autant, le taciturne Zaza était bien vu par ses collègues. Et puis, on ne sait pas tout de la vie des autres. Il s’est mis à noyer son mal de vivre dans la vodka. Il arrivait complètement bourré à l’atelier. Et dans ces moments-là, quand il ne s’écroulait pas, il était suicidaire. Combien de fois ses collègues l’ont empêché de sauter du haut de l’atelier !

Et comme si ça ne suffisait pas, et de façon héréditaire, il a développé un diabète grave ainsi que de l’hypertension. Forcément, l’insuline et la vodka, ça ne fait pas un cocktail terrible. D’autant qu’en plus, les Témoins de Jéhovah lui ont mis le grappin dessus et que, dans leurs dogmes, la prise de médicaments est contraire aux volontés de leur dieu.

Il y a deux ans, un matin de février, voulant de nouveau en finir, il tente d’enjamber un pont au-dessus de la Seine. Il est envoyé pour trois mois à l’hôpital psychiatrique. À son retour, évidemment, il ne peut plus travailler en fabrication. Trop de risques pour lui et ses collègues. La DRH parle de licenciement pour inaptitude. Le syndicat intervient pour que la direction lui accorde un poste aménagé. Et Zaza de se retrouver au fin fond de l’usine, dans une cabane en taule, avec comme seule compagnie, un transistor. Pas terrible pour une personne plus que neurasthénique.

Évidemment, ça ne le fait pas. Zaza multiplie les arrêts maladie et les absences justifiées ou non. La direction menace à nouveau de le licencier, et il faut parlementer pour le garder dans les effectifs. Venir travailler est devenu au-dessus des forces de Zaza, mais le problème c’est que le laisser chez lui, et sans ressource, risque d’aggraver son cas. En harcelant la médecine du travail et la CPAM, le syndicat obtient que Zaza puisse être reconnu comme invalide classe 2, ce qui lui permettra de toucher une pension qui représente environ 75 % de son salaire. Du coup, la DRH peut entamer les procédures de licenciement sans culpabiliser.

Je ne vous raconterai pas l’entretien, mais lorsque la DRH demande à Zaza ce qu’il va faire de sa prime de licenciement et qu’il lui répond qu’il va ouvrir une échoppe de cordonnier, il n’y a qu’elle pour y croire.

Bref. Pourquoi je vous raconte cette histoire, somme toute banale et qui ne pouvait pas finir autrement, sauf mort du protagoniste ? C’est qu’elle illustre assez bien ce qui se passe dans les boîtes depuis un bon moment. Le licenciement par rupture conventionnelle ou « négocié » (comme on dit) est devenu un mode de gestion des DRH. La date de départ en retraite vient d’être retardée mais le Medef pousse les patrons à gérer les départs des salariés âgés (ou pas) avec des licenciements par consentement mutuel. Du coup, ce ne sont plus eux qui paient mais la CPAM ou le Pôle emploi. Depuis que cette possibilité est offerte aux patrons, on arrive à près de 400 000 licenciements de ce type.

Pour le cas de Zaza, cette solution pourra peut-être venir à bout de ses problèmes existentiels, mais on sait que dans le bureau de la DRH, cette proposition est faite régulièrement à des salariés. Certains s’offusquent qu’on leur propose un licenciement en fin de carrière, d’autres y réfléchissent, mais c’est le patron qui gagne à chaque fois.



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Par Jean-Pierre Levaray


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