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Pot de départ


paru dans CQFD n°133 (juin 2015), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 27/07/2015 - commentaires

Stéphane avait demandé, la semaine précédente, s’il serait possible d’organiser son pot de départ dans les locaux du syndicat. C’est une demande rare, surtout de la part d’un non-militant, mais pourquoi pas ? Il est donc arrivé le jour dit, avec ses bouteilles de whisky, pastis et champagne ainsi qu’avec force biscuits et autres cochonneries qu’on s’empiffre à l’apéro. Ce n’est pas trop par idéologie qu’il a choisi cet endroit. C’est davantage parce que ce local, placé quelque peu en retrait de l’usine, peut constituer un îlot de résistance face aux interdictions de picoler dans la boîte.

Par Efix. {JPEG}

Les copains et collègues de Stéphane arrivent par petites vagues et on se retrouve à une quinzaine. Parmi les présents, certains viennent pour la première fois dans un local syndical mais ils ne font pas de difficultés. On sent d’ailleurs une certaine reconnaissance d’être là. Comme un acte de minuscule rébellion. Ça parle beaucoup. Dans ces moments-là, les blagues et vannes de toutes sortes fusent et Stéphane, « avé » son accent toulousain, n’est pas le dernier. Le moment est très sympa, loin des chefs et du boulot. Les verres de whisky se multiplient et l’ambiance est assez chaude. Pour ma part, je me pose des questions par rapport à mon départ. Je voulais partir sans fêter ça, mais pourquoi se passer de ce moment convivial et plutôt sympa ?

Ces jours-ci, à l’usine, l’ambiance est plutôt gaie chez les salariés. La raison ? On vient d’obtenir un accord qui est complètement à contre-courant de ce qui se passe actuellement dans les boîtes  : le droit à partir en retraite anticipée pour les postés. Ainsi, les copains qui auront accumulé au moins 25 ans de travail décalé (nuits, week-ends travaillés…) pourront se faire la malle deux ans avant l’âge légal. 58 ans pour les plus chanceux. J’aurais pu être éligible mais cet accord arrive trop tard pour moi qui décanille dans quelques petits mois. Tant pis. Mais tant mieux pour les autres. Dans les trois années qui viennent, près de cinquante collègues (sur 370  !) pourront en bénéficier.

Actuellement, dans les groupes chimiques où de tels accords existent (Rhodia, Arkema, Total…), les directions essaient de revenir en arrière. Mais, dans notre usine, ça fait un an et demi qu’on harcèle nos nouveaux dirigeants. Tout a commencé par des pétitions, puis des grèves avec arrêt de production sur des revendications de départs anticipés dans le cadre de la pénibilité au travail. Ce sont des mouvements qui ont été bien suivis. Les copains étaient même prêts à continuer à mettre bas les marteaux si les discussions continuaient à s’enliser. Je dois reconnaître qu’on a bénéficié de deux choses : nos dirigeants austro-belges ne sont pas du tout, mais alors pas du tout habitués à des mouvements de grève. Ils sont à l’aise dans le cadre feutré de cycles de négociations calibrés et préparés des mois à l’avance. Les arrêts de production ont donc eu un grand poids. Par ailleurs, cela va permettre à la direction de se débarrasser de salariés âgés, plutôt rétifs aux changements organisationnels et mieux payés, 25 % de plus avec la prime d’ancienneté, que les nouveaux et jeunes embauchés. Chez ces derniers la perspective de ne plus travailler avec des vieux, qui ne tiennent plus la nuit ou le matin et qui sont aigris de devoir continuer à faire les quarts à des âges avancés, est aussi une source de satisfaction.

Au cours de ce pot de départ, évidemment, tout le monde en parle et les plus anciens ont les yeux qui pétillent devant la proximité de leurs départs anticipés. Parmi eux, Sylvain. C’est un vieux copain de boulot avec lequel j’ai bossé et milité un paquet d’années. Lui a carrément la banane. « Si tout se passe comme la direction l’a écrit dans le protocole d’accord, je pars un mois après toi, me dit-il, même si j’ai deux ans de moins que toi. » Je lui dis que c’est carrément bien et Sylvain répond  : « Du coup on pourra faire notre pot de départ ensemble. » Voilà une proposition qui me va bien. A ces mots, Stéphane, actuel maître de cérémonie, dit qu’il faudra l’inviter et l’assemblée de cautionner. D’autant qu’avec cet accord, les pots de départ vont déferler ces prochains mois. C’est plus marrant de fêter un départ en préretraite qu’un départ en retraite parce qu’on arrive en « fin de carrière ». Du coup, Stéphane sort une bouteille qu’il avait planquée, au cas où, et sert une nouvelle tournée.

Ça va être dur en cas de contrôle d’alcoolémie. Mais bon…



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Par Jean-Pierre Levaray


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