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Je vous écris de l’usine : La dernière


paru dans CQFD n°134 (juillet-août 2015), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 11/05/2018 - commentaires

Par Efix. {JPEG}Ça y est, ça se termine. A l’heure où j’écris ces lignes, il me reste à peine 20 jours à tenir. Et après, basta  ! Bye bye turbin  ! L’usine, c’est fini  ! Je dois avouer que depuis quelques jours, je n’en branle plus une. J’en ai vraiment marre. Je m’écouterais, je me mettrais en arrêt maladie, d’autant qu’une fois en retraite, je ne pourrai plus le faire. L’usine me sort par les yeux. Il est temps que je prenne la tangente. Et encore, j’ai de la chance, le placard où l’on m’a placé pour ces derniers mois est nettement moins pénible que devoir continuer à faire les postes, travailler de nuit ou devoir se lever à 4 h du mat’, jusqu’à mon départ, comme cela arrive trop souvent à mes collègues.

Je passe causer avec quelques copains et copines dans les ateliers ou les bureaux. Je bosse pour moi. J’écris cet article. La hiérarchie s’en fout, puisque je pars bientôt. Je donne mes heures pour le syndicat en essayant de continuer de sortir le journal mensuel du syndicat, en me demandant qui prendra vraiment la relève. C’est un des problèmes  : si mon syndicat compte pas mal d’adhérents (en gros, un tiers de l’usine), il n’y a pas beaucoup de militants qui émergent vraiment. Peut-être que face aux problèmes futurs, des collègues s’impliqueront davantage.

Même si, depuis plus de dix ans, on pense que la boîte va fermer, la vie continue à l’usine. L’exploitation aussi. On continue de se poser des questions sur le nombre de mois ou d’années pendant lesquels elle va encore tourner. Les usines alentour ferment petit à petit  : Petroplus, Schneider, LCI, etc. La Chapelle Darblay voit ses effectifs divisés par deux… Quand on monte sur les hauteurs de Rouen, les seules fumées d’usine que l’on voit sont celles de ma boîte. C’est évident que ça va fermer. Mais quand ? Suspendus à cette question, nous sommes restés à bosser, croyant qu’elle fermerait et qu’on pourrait partir plus tôt. Mais rien pour l’instant.

Je dois avouer que j’ai hâte de passer du statut de « vieux salarié » à celui de « jeune retraité », même si le terme de jeune fasse bizarre (faut dire qu’en vieillissant, les petits tracas de santé s’accumulent quand même). Parce que, dans la boîte, je fais partie des monuments, notamment auprès de certains cadres. Tu parles ! 42 ans que je suis à l’usine, alors qu’eux n’y restent que 5-6 ans. Ils me traitent presque avec condescendance « malgré tout ce que vous avez pu écrire sur l’usine ».

Je vois quelques copains qui ont un coup de blues au moment de partir. Ce n’est pas vraiment mon cas. C’est vrai qu’il y a des collègues que je ne reverrai pas et que les moments passés dans les luttes, ou autour d’un apéro au réfectoire, seront définitivement derrière moi. Mais quitter ces lieux, ces chefs, ces patrons, ces horaires… Et même si c’est toujours jouissif de dire merde au boss, ne plus connaître les contraintes du salariat, c’est comme retrouver la liberté. Il est vraiment temps de partir. Il me reste tant de choses à faire.

Évidemment, du coup, mon départ signe aussi la fin de cette chronique que j’ai tenue une dizaine d’années. C’est plutôt rare, par les temps qui courent, qu’un prolo puisse donner son point de vue. Et c’est vraiment chouette que CQFD ait accepté de me laisser vous narrer ce qui se passait dans ma boîte. Renouant ainsi avec une vieille pratique de la presse révolutionnaire du début du XXe siècle.

Je ne suis pas trop du genre à revenir sur le passé mais, j’ai essayé, pendant ces années, de vous faire partager des moments d’usine, de croiser des collègues plus ou moins convenables. Il y a eu aussi les copains décédés, l’amiante, les accidents du travail et le procès AZF. Il y a eu des bagarres, des réussites et des échecs. J’ai aussi essayé de parler d’autres entreprises en lutte ou pas. De plus, ces chroniques m’ont permis de croiser dans d’autres coins, de France, des prolos qui ne se laissent pas marcher sur les pieds, et de les raconter.

J’ai également rencontré des lecteurs de ces chroniques, lors de mes déplacements pour mes bouquins, et reçu pas mal de retours par courrier, électronique ou non. C’est toujours agréable. J’aurais aimé vous causer encore de quelques copains, comme Patrice. Un mec costaud, motard, le cœur sur la main. Un peu raciste, même si ses meilleurs copains s’appellent Djamel et Driss. Il y a quinze jours, au sortir d’une réunion intersyndicale d’information, lui qui a toujours le sens de la formule, m’a dit  : « Avec la CFDT, on ne doit pas avoir le même code du travail. Moi, dans mon code il n’y a pas le mot “travail”, dans celui de la CFDT, il ne doit pas y avoir le mot “grève”. »

Comme je sais que vous êtes assez friands d’histoires de prolos, je vous en raconte une petite dernière qui vient de se dérouler. Nono semble ne pas avoir inventé l’eau tiède. Il a le crâne dégarni, mais les cheveux longs et filasses sur les côtés, une voix à la Daffy Duck et des mains aussi grandes que des gants de base-ball. Son boulot dans l’usine ne demande pas de connaissances techniques très poussées. Pourtant c’est primordial, Nono doit surveiller les réseaux d’eau, les pompages, les traitements et les canalisations. C’est le cœur même de l’usine et ça couvre une très grande superficie. Pour effectuer ces kilomètres, Nono a d’ailleurs une voiture de fonction quelque peu disloquée. C’est un boulot qui lui va bien parce qu’il est assez libre pour organiser son boulot comme il l’entend.

Parce que Nono est moins bête qu’il ne le laisse croire, il cherche aussi à faire des petites économies sur le dos de la boîte. Aussi, lorsqu’il va faire le plein de sa voiture de fonction, il en profite pour remplir un jerrican de 10 litres sur le compte du patron. Je l’ai appris parce que certains n’ont pas su tenir leurs langues. Pire, il y en a un qui, caché, a pris Nono en flagrant délit et en photo avec son téléphone. Il a ensuite envoyé la photo au chef de service. Sans doute a-t-il pris le terme utilisé par les DRH de « collaborateur » selon les critères de 1942. Normalement, un vol est puni par un renvoi du jour au lendemain sans autre forme de procès, pour faute grave. Pour Nono, ce serait une catastrophe.

Ça me fait tout drôle de présenter (surtout pour une dernière chronique) un chef de service pas trop con et plutôt sympa, mais ce dernier n’a pas pris de sanction contre Nono. Il lui a simplement dit d’arrêter son manège. Ce que Nono s’est empressé d’accepter.

Par contre concernant l’auteur de la photo, je sais que désormais, le chef a du mal à lui serrer la main. Nono peut continuer son petit bonhomme de chemin, dans sa voiture aux amortisseurs fatigués, sur les chemins de ronde de l’usine. Voilà, elle était courte.

C’est donc ici que s’achève ma dernière chronique écrite à l’usine. C’est un peu tristouille mais c’est ainsi. Pour autant, je sais que je suis du genre à écrire tout le temps et à vouloir continuer à témoigner et raconter. Alors on risque fort de se retrouver bientôt dans CQFD, et sans doute ailleurs, pour des histoires glanées au fil de rencontres, de combats et de voyages.

Alors, à bientôt pour de nouvelles aventures.



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Par Jean-Pierre Levaray


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