CQFD

Un homme en colère


paru dans CQFD n°121 (avril 2014), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 28/05/2014 - commentaires

Manuel est énervé. Il est toujours énervé. Pourtant, je viens d’apprendre qu’il est sous anxiolytique. Qui l’eût cru ? Ni moi ni ses autres collègues, en tous cas. Parce qu’il faut bosser avec lui pour se rendre compte que les calmants ne brillent pas toujours par leur efficacité !

Par Efix. {JPEG}

Il est en colère lorsqu’il a fallu se lever à quatre heures du mat’ pour bosser du matin, il est en colère parce qu’il est d’après-midi et que la journée est fichue, il est en colère la nuit quand il faut s’empêcher de dormir devant les écrans de contrôle. Quand Manuel dirige sa colère sur le contremaître ou les patrons, on est plutôt de son côté. Mais il s’énerve aussi contre les collègues, souvent pour des broutilles. D’autant qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère et se fait volontiers délateur aux dépens de celui qu’il a dans le collimateur. Difficile de soutenir quelqu’un qui va jusqu’à écrire au directeur pour dénoncer n’importe qui à propos de n’importe quoi.

Personne ne sait d’où lui vient cette colère permanente. De son père ? Peut-être, vu qu’il en parle tout le temps. C’était un combattant contre le franquisme qui a dû franchir les Pyrénées pour sauver sa vie. Il s’est installé dans la région rouennaise, où on cherchait des ouvriers pour reconstruire après la guerre. Il s’est marié et a eu quatre enfants, dont Manuel. On imagine sans peine son père, membre du PC et entouré de vieux Espagnols en exil, s’énerver lors de réunions qui ne mènent à rien « tant qu’on ne prend pas les armes », ou entrer en colère noire devant la télé aux heures des informations. Cela a pu déteindre sur le fils.

Voilà près de 40 ans que Manuel bosse à l’usine. Contrairement à certains qui ont évolué (ou pas) dans le même atelier tout au long de leur carrière, Manuel, lui, a fait presque tous les ateliers de l’usine, du plus ancien au plus moderne. Il est passé partout. Il a changé de lieu de travail à de nombreuses reprises parce que ça n’allait pas avec ses collègues ou avec le contremaître ou avec le chef de service, ou les trois.

Le seul atelier où il n’a pas travaillé allait fermer sous peu et, sachant cela, Manuel l’a soigneusement évité afin de ne pas glisser vers la sortie lors d’un plan « social ». Aujourd’hui il regrette, parce que LE plan social ne vient toujours pas. Une attente insupportable qui le met encore plus en rogne. Dire qu’il en a marre de bosser ferait figure d’euphémisme.

« C’est pas possible que je vive moins bien que mon père. Lui, il est parti en retraite à 55 ans, et moi, faut que je parte à 60. Normalement on vit toujours mieux que ses parents. » Sauf que ça a changé ces dernières années, suite aux coups reçus et au manque de combativité, les enfants risquent de vivre moins bien que leurs parents. Mais dire cela, c’est déjà prendre du recul, ce qui n’est pas le fort de Manuel : passé 55 ans, il s’est transformé en boule de colère comme d’autres se sentent pousser une carapace. Il ne supporte plus du tout le travail et gare à celui qui le croise alors. Pour lui comme pour les autres, c’est devenu impossible de continuer. Dès lors, Il multiplie les démarches auprès de la DRH, pour obtenir un plan social individuel, rien que ça ! Il envoie des courriers au patron où il est question de son désir de partir. Il demande à des militants syndicaux de l’accompagner auprès de sa hiérarchie pour demander à partir. Rien n’y fait, et il n’est pas question de démission. Du coup, une seule alternative : le renvoi ! Il monte des dossiers avec la médecine du travail, prescriptions médicamenteuses et état de ses lombaires à l’appui. Toujours rien. La direction fait la sourde oreille en calculant le montant pharaonique de sa prime de départ lors d’une rupture conventionnelle.

C’est donc quelque chose de bizarre que l’on vit actuellement. Entre une direction qui semble faire le dos rond en attendant que ça se passe et Manuel qui, toujours en colère, vient à l’usine en maugréant. Il ne met plus ses bleus, reste devant sa console en faisant le minimum. Et puis, souvent, il se met deux ou trois jours en arrêt maladie (à l’usine la boîte nous paie les jours de carence de la Sécu), pour faire payer l’usine. Puis il revient comme s’il était surpris de ne pas être viré, et recommence. Il lui faut tenir encore trois ans. C’est loin d’être gagné. Au moins lui a choisi la colère, même individuelle, plutôt que la soumission.



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Par Jean-Pierre Levaray


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