CQFD

Dans la roue des soviets

Bus autogérés et édification des masses


paru dans CQFD n°135 (septembre 2015), rubrique , par Cheru Corisco, Iffik Le Guen
mis en ligne le 03/02/2018 - commentaires

Comme leurs voisins argentins, des travailleurs uruguayens ont su affronter la crise en s’appropriant les outils de travail et en expérimentant l’autogestion. À Colonia, la compagnie d’autobus ABC coop s’inscrit dans une dynamique au poing résolument levé.

Port d’entrée et de sortie pour l’Argentine voisine, Colonia est un lieu de passage. Les touristes s’y arrêtent un jour ou deux pour arpenter les ruelles tortueuses de son joli centre historique, et glander aux terrasses des restos. Les Argentins fuient la tumultueuse mégapole de Buenos Aires, traversent le Rio de la Plata en ferry pour se mettre au vert le temps d’un week-end.

Dans cette ambiance nonchalante de vacances, le visiteur ne peut qu’être interloqué par l’apparition de bus aux couleurs criardes, avec des grosses étoiles rouges ou jaunes peintes sur les côtés et des inscriptions en grosses lettres : «  gestion ouvrière » ou encore « entreprise récupérée », collées au nom de la compagnie : ABC coop. Pour CQFD, mon pote Gustavo (un gars du coin) et moi-même (éternel gringo) avons pris le bus depuis le centre historique gentrifié et policé jusqu’au siège social d’ABC coop dans un quartier populaire périphérique, pour y rencontrer Luis Rivas, président de la coopérative et zélateur de la gestión obrera.

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En attendant son arrivée, on flâne sur le parking en terre battue devant le local. On s’amuse des numéros et petits noms attribués à chacun des quatre bus garés là. Deux gars s’occupent visiblement de l’entretien des véhicules. Sur la façade du local, une citation de José Artigas [1] : « Nous ne devons rien attendre si ce n’est de nous-mêmes. »

Luis Rivas arrive enfin, accompagné de deux autres gars de la coopérative. Serrages de pognes et petite caresse respectueuse sur le capot de leur énorme molosse nommé Gasoil, et on va s’installer dans une des trois pièces au confort minimal du local. Tandis que le Dictaphone tourne, Luis revient sur les débuts de cette aventure : «  À l’époque de la crise de 2001, les compagnies de transport COTUC et ABC S.A bataillent pour être avantagées sur l’attribution de lignes de bus par la municipalité. Ça allait plutôt mal pour le propriétaire d’ABC. Comme tout bon capitaliste proche de la fin, le patron a décidé de retirer son capital et de rendre la ligne à la municipalité. Lors d’une assemblée qui a duré des heures, nous, travailleurs de l’entreprise, nous sommes convaincus qu’en cette période de crise, aller encaisser l’argent d’un licenciement ne servirait pas bien longtemps. On préférait plutôt garder l’outil de travail. »

La récupération de l’entreprise est donc le fruit d’une négociation avec le patron. «  Et même d’une négociation acharnée au bout de laquelle nous avons obtenu qu’en compensation de tout ce qui nous était dû comme les salaires en retard, les contributions sociales ou les primes de licenciement, nous pouvions récupérer trois autobus. Un en pleine propriété et deux prêtés pour trois ans, avec outils et infrastructure. Petit à petit, à force de travail, nous avons pu rendre les deux bus et le premier local pour commencer à nous développer nous-mêmes. » Sur le nom de la structure, Luis Rivas s’amuse : « Si nous nous appelons ainsi, c’est pour des raisons économiques. Lorsque nous avons enfin pu acheter des bus d’occasion à la coopérative RAIN coop de Montevideo, nous n’avions plus assez d’argent pour les repeindre ; du coup, on a juste effacé les lettres “RAIN” sur les flancs pour les remplacer par “ABC” : ABC coop. » Et le statut de coopérative ? « On n’a pas eu le choix ! Jamais nous n’avons eu l’intention d’être une coopérative. Il faut que ce soit bien clair, nous nous définissons comme une entreprise en gestion ouvrière. Comme ce statut n’existe pas dans la législation uruguayenne, le seul qui nous reste est celui de la coopérative. Dans la réalité, nous sommes très éloignés de ce qui s’entend habituellement comme coopérative de travail dans ce pays. » Mais encore ? «  Le fameux coopérativisme idéal uruguayen est complètement dévoyé. Ici, les coopératives sont bureaucratisées. Le travailleur achète son poste de travail pour environ 60 000 dollars US [2]. Ce système prête le flanc à la corruption. Les dirigeants ne travaillent pas, ils ne montent même pas dans les bus. Du coup, les travailleurs n’aspirent qu’à accéder à des postes de direction. Lors d’élections internes, ils forment des listes et se battent entre eux pour les privilèges des dirigeants. Notre gestion ouvrière est très éloignée de tout cela. Au début, nous étions neuf à négocier les outils de travail contre ce qui nous était dû. Au fur et à mesure qu’on est devenus propriétaires, d’abord d’un bus puis de tout ce qu’on a pu acheter pour la coopérative, personne ne pouvait plus prétendre à une part de propriété. L’outil reste commun. On entre sans rien, et on sort sans rien ; tous les efforts visent à dégager des salaires. Le but d’ABC coop est que cette source de travail se perpétue. Que des camarades puissent prendre leur retraite, et d’autres reprendre les postes. De plus, chez nous, le vote est direct, à main levée, et doit être argumenté. Les autres pratiquent le vote secret, qui peut être hypocrite ou acheté. En gestion ouvrière, ce sont les assemblées qui dirigent vraiment la coopérative. » Et le respect de l’organigramme des coopératives ? « C’est pour la forme ! Sur le papier, je suis président. Mais dans notre organisation, on peut révoquer la direction à tout moment lors d’une assemblée. Il est arrivé que certains membres soient changés. Les assemblées sont obligatoires, ceux qui ne s’y présentent pas encourent des sanctions : une pénalité en argent ou des jours de mise à pied. Quant à ceux qui viennent, ils ont l’obligation d’intervenir. Évidemment, il y a toujours des opportunistes pour critiquer notre système et prétendre qu’on a un fonctionnement dictatorial parce qu’on oblige les gens. Mais la seule façon de s’assurer que le compañero est conscient de ce que la coopérative se propose de faire, c’est sa participation. Si tu n’es pas d’accord avec un responsable, tu dois l’exprimer. Et après, on vote. Nous votons absolument tout, augmentations ou ajustements de salaires, attributions de postes s’il y a lieu... Le rôle du dirigeant se limite strictement à conduire les résolutions de l’assemblée. »

Justement, qu’en est-il des salaires ? «  Ils s’échelonnent en fonction du degré de responsabilité. Un responsable gagne 2% de plus qu’un chauffeur, soit 11% de l’argent dégagé. Pour le chauffeur, 9%, et pour le gardien, 6%. Il y a donc un écart de 5% entre la plus haute et la plus basse catégorie. Mais ça tourne, on passe tous au volant. » Et lors de ces assemblées, il est déjà arrivé de devoir sanctionner un compagnon de travail ? « C’est toujours très compliqué. En 14 ans, personne n’a jamais été exclu. Pour que cela se produise, il faudrait parvenir à l’unanimité en assemblée. Il est déjà arrivé que des camarades commettent des fautes graves, comme des vols. Dans ces cas, nous essayons de leur faire comprendre qu’ils n’ont pas à faire ça, que le véritable voleur, c’est le capitaliste. » La coopé défend aussi un projet politique : «  Notre organisation de travail prétend être comme une école, dans laquelle nos travailleurs peuvent développer une conscience de classe, pour qu’ils finissent par entrevoir le chemin que nous suivons, inscrit dans un processus révolutionnaire. C’est aux travailleurs de prendre le pouvoir, il n’y a pas d’autre alternative. Nous formons des cadres de la lutte, en quelque sorte. »

En écoutant ce discours avant-gardiste, nos regards se posent sur une affiche au mur qui reprend une citation du Che : « Il est temps de modérer nos divergences et de tout consacrer à la lutte ! » Il y a aussi quelques drapeaux qui décorent la pièce, celui du POYCU, Parti ouvrier et paysan d’Uruguay, du PBU, Parti bolchevique uruguayen ou encore celui de l’Unité populaire [3]. Luis Rivas poursuit : «  Nous connaissons aussi des divergences au sein d’ABC coop. Il y en a même qui on voté pour le Frente Amplio (FA) [4] aux dernières présidentielles. » Comprenant que Luis Rivas a tendance à donner le ton, nous lui demandons ce qu’il pense de la gauche dite « progressiste » au pouvoir. « C’est une véritable catastrophe ! Depuis qu’il est au pouvoir, le FA n’a fait qu’aggraver des situations qu’il était censé combattre. Il brade terres et ressources au profit de grosses multinationales. Et comme nous sommes une zone franche, ces dernières ne paient pas d’impôts. Quand on pense que, dans les années 1960, Raul Sendic [5]5 s’attaquait au latifundisme, dénonçant l’existence d’exploitations de 10 000 hectares, et qu’aujourd’hui, ceux qui se réclament de lui n’hésitent pas à octroyer 250 000 hectares à la multinationale Montes del Plata [6] pour planter leurs eucalyptus ! Près de 13 000 familles de paysans se sont retrouvées sans rien. Sans parler de la culture extensive du soja ou des mégaprojets miniers. Le FA a réussi à faire passer toute critique à son égard pour un péché originel : les contestataires se font taxer de traîtres, jouant le jeu de la droite ! » Même si le syndicalisme reste très fort en Uruguay, la coopé s’en est éloignée : « Tous les syndicats sont représentés dans une centrale unique, la PIT-CNT [7]. Elle constitue la base sociale du FA, ses dirigeants font aujourd’hui partie de l’oligarchie. Ils mènent régulièrement de faux combats qui ne servent, de façon plus ou moins tordue, qu’à entériner les ajustements du gouvernement en matière de droit du travail. Les postures critiques d’ABC coop vis-à-vis de cette politique nous ont valu d’être définitivement exclus. » Dès lors, la coopé songe à créer une organisation syndicale parallèle pour continuer à défendre son idée de la gestion ouvrière. Pour finir, Luis Rivas revient sur les numéros et les petits noms des autobus. «  L’attribution des noms et numéros de nos bus s’est faite dans un souci de bien nous démarquer des entreprises privées. Les bus des entreprises privées servent aussi de supports publicitaires. Nous, nous refusons toute concession idéologique, et faisons en sorte que ce soit bien visible sur nos véhicules. Les noms et les numéros sont en relation avec les luttes historiques des travailleurs. Notre premier bus s’est appelé Karl Marx. Puis nous avons eu la ligne 17 nommée Vladimir pour Lénine en 1917, il y a aussi le 59, année de la révolution cubaine qui se nomme “Dignidad” sur fond de drapeau cubain... Notre dernier bus est noir, il s’appelle Ayotzinapa et porte le nº43, pour les 43 étudiants mexicains disparus. »

L’entretien terminé, nous reprenons, Gustavo et moi, un bus de l’ABC coop. Ticket de retour offert vers le centre historique. Très beau coucher de soleil rouge sur le Rio de la Plata. Les touristes désertent les rues et les commerçants ferment leurs boutiques. Pour digérer tout ça, on décide d’aller se boire un petit godet – de rouge évidemment !

Cheru Corisco

Empresas recuperadas !

Après une décennie de gestion néolibérale (désinflation favorable au système financier, privatisation des secteurs les plus rentables et surendettement des ménages), la crise financière argentine (1998-2002) a provoqué un chaos économique et politique inédit. Dans ce contexte de désastre social [8], plusieurs pratiques de lutte et de survie se sont développées : les mouvements de chômeurs (piqueteros), le recours à l’économie informelle autour des cartoneros, les expropriations d’entreprises via les ERT (Empresas recuperadas por sus trabajadores – Entreprises récupérées par leurs travailleurs). Celles-ci se sont forgées au travers d’affrontements acharnés contre un patronat adepte du vaciamento, l’organisation frauduleuse de la faillite des entreprises sur le dos du fisc et des travailleurs (déménagement des moyens de production sans payer arriérés de salaires, indemnités de licenciement ni cotisations sociales). Nombre de salariés ont préféré prendre les devants en occupant leurs entreprises pendant plusieurs mois avec le soutien des voisins du quartier pour résister aux incessantes attaques des flics, des juges et des milices patronales. La plupart des ERT sont nées ainsi de la nécessité de sauvegarder la source de travail, du sentiment de révolte face à l’impunité des patrons et des institutions publiques comme syndicales largement corrompues et d’un élan de solidarité aux niveaux local, national et même international [9]. En 2002, les ouvrières de l’ERT de confection Brukman, après avoir été traînées par leur ex-employeur devant les tribunaux sous l’accusation de « récupération à main armée » de leur usine, ont été délogées par les militaires qui placèrent le quartier en état de siège. Elles se sont regroupées alors sur une place et ont tenu le haut du pavé pendant plus de 8 mois avant de réoccuper les ateliers. Une fois le processus de récupération à peu près stabilisé, les travailleurs des ERT ont pu relancer l’activité dans une perspective autogestionnaire. Pour l’anthropologue Andrés Ruggeri [10], l’affirmation de deux principes – égalitarisme salarial et démocratisation par la prise de décision en assemblée – permet de les distinguer du coopérativisme traditionnel argentin. Sur les plus de 300 ERT, regroupant 15 000 travailleurs, près de la moitié respecte une stricte égalité salariale. L’épreuve de la lutte en commun et le départ de presque tous les cadres y participant grandement. Alors que dans la plupart des coopératives classiques, les assemblées sont devenues purement formelles, le pouvoir réel étant exercé par les conseils d’administration, celles convoquées dans les entreprises récupérées décident de tout : la stratégie par rapport au marché ou à l’État, la répartition de l’argent quant il rentre, la durée de la journée de turbin, les rythmes de travail, etc. Mais l’expérience autogestionnaire avançant à tâtons, un certain nombre de dérives sont apparues dans ce tiers secteur ni public ni privé. Les tentatives de normalisation émanant du pouvoir, en particulier sous les mandats de Cristina Kirchner, pourraient contribuer à la création d’une économie pour les pauvres agrégeant les défauts des secteurs formel et informel : pressions du marché, très bas salaires, absence de protection sociale et domestication du mouvement social. En interne, la reconstitution de hiérarchies implicites entre anciens et nouveaux travailleurs, les premiers reprochant aux seconds leur manque d’engagement dans les assemblées, a pu voir réémerger des pratiques de sabotage (vols, absentéisme…) en vigueur dans les entreprises capitalistes. Néanmoins, pour Ruggeri, les expériences d’ERT doivent être interprétées comme «  des alternatives viables pour la formation d’une économie conçue en fonction d’un développement national et latino-américain basé sur le travail et l’autogestion ».

Iffik Le Guen


Notes


[1José Gervasio Artigas, né a Montevideo en 1764 et mort au Paraguay en 1850 en exil, est un des héros de l’indépendance dans la région, et considéré par la plupart des Uruguayens comme un père fondateur.

[2Alors que le salaire de base oscille entre 800 et 1 000 dollars US, (700 à 900 euros). Le coopérateur des entreprises de transports publics, lesquelles se livrent par ailleurs à une concurrence acharnée au détriment des usagers, se comporte ainsi davantage comme un actionnaire de sa boîte.

[3Unidad Popular est une coalition des partis de gauche radicale opposés à la gauche au pouvoir, on y trouve une kyrielle de partis. En plus de ceux cités plus haut, on trouve aussi Refondation communiste, Intransigeance socialiste, Communistes révolutionnaires, Assemblée populaire, Parti humaniste et quelques autres dont j’ai oublié les noms.

[4Frente Amplio (Front élargi) est le parti au pouvoir. Fondé en 1971 aux prémices de la dictature, il a été rapidement interdit et persécuté. Depuis sa première victoire historique en 2004, il rassemble 9 partis ou mouvances dont le Parti socialiste, le Parti communiste, des anciens Tupamaros, le Parti de la Victoire du peuple...

[5Raoul Sendic surnommé « El Bebe », né en 1925 en Uruguay et mort en 1989 en France à Paris. Héros des luttes sociales dans son pays, père fondateur de la guérilla urbaine (mais pas que) MLN Tupamaro, il a été blessé au combat et enfermé pendant 12 ans dans des conditions inhumaines par la dictature.

[6Voir CQFD n°121 (avril 2014).

[7La PIT-CNT (Plenario Intersindical de Trabajadores – Convención Nacional de Trabajadores) est la seule confédération syndicale uruguayenne. Son nom actuel provient d’une part de la Convention nationale des travailleurs (CNT) créée en 1964, et interdite après le coup d’État du 27 juin 1973, d’autre part de l’Intersyndicale plénière des travailleurs (PIT), créée en 1982, alors que la junte militaire accordait une libéralisation relative du régime. Le 1er mai 1984, la confédération reprit son nom initial de CNT, sans abandonner le sigle PIT. La PIT-CNT compte aujourd’hui 64 fédérations syndicales, avec 200 000 affiliés.

[8La part des salaires dans le PIB argentin est divisée par deux : des pans entiers de la classe moyenne ayant bénéficié du pseudo-miracle argentin rejoignent les 20% de la population déjà noyés dans la marginalisation sociale.

[9Voir de documentaire de Naomi Klein, The Take, 2004.

[10« Occuper, résister, produire », Syllepse, 2015.



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Par Cheru Corisco


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