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L’éthique protestante et l’esprit du coopérativisme


paru dans CQFD n°135 (septembre 2015), rubrique , par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 03/02/2018 - commentaires

L’éthique protestante et l’esprit du coopérativisme Ambiance Bois affiche fièrement sa couleur utopique et ses réalisations concrètes. Travaillant en autogestion depuis 1988, 25 « patrons-salariés » prouvent que travailler écologiquement au pays et vivre ensemble sans chef, c’est possible ! Reportage sur le plateau de Millevaches, Limousin.

« Nous avions envie de vivre notre vie comme une aventure, la cohérence en plus. » Marc le dit sans orgueil quand il me reçoit au sein de leur maison commune à Faux-la-Montagne dans la Creuse. Cette ancienne pharmacie où tout est conçu pour vivre en « association domestique et agricole » [1], grandes pièces, triples canapés, table pour dix, assiettes pour cent, livres pour mille, est surnommée « Guise » par les habitants du coin – en référence au Familistère de Godin dans l’Aisne. À notre guise : comme un principe de vie pour les autogestionnaires d’Ambiance Bois. « Voilà pourquoi nous avons le statut de Société anonyme à participation ouvrière [Sapo] [2], la seule forme juridique qui donne autant de droits au travail qu’au capital. »

Les adeptes du vieux Fourier et de Proudhon existent donc encore en ce bas monde. Un socialisme utopique a vu le jour sous la forme d’une parqueterie et d’une menuiserie en pleine Creuse, loin de tout flux de circulation important. Une forme de vie discrète mêlant héritage protestant et christianisme social qu’ont anéanti les marxistes. Chez Marc, l’un des fondateurs, l’égalité prime avant tout. Même salaire, même temps de travail, même pouvoir de décision. Pourtant, l’oisiveté a aussi sa place ici, car si prendre sa part dans le processus de production est important, « ne pas être prisonnier du travail l’est tout autant ».

Par Mickomix. {JPEG}

L’aventure a démarré avec l’opiniâtreté de quelques jeunes éclaireurs unionistes, des parpaillots en somme, élevés en plein air par des libertaires qui leur ont transmis le virus de l’organisation par soi-même : « Nous n’étions pas politisés pour autant. Nous voulions assurer notre part dans la production. Nous voulions faire une usine ! » À une époque où la France venait de se doter d’un ministère du Temps libre, où d’aucuns cherchaient à s’en échapper, le pari est gonflé, mais chez les calvinistes, le travail est sacré : « Nous avions décidé de vivre ensemble, et puis on s’est entendus sur un projet autour du bois. Mais au fond, cela aurait pu être la mécanique, ou l’aciérie. »

Un membre de la communauté rencontre quelques déjà vieux militants, passés du maoïsme au PS, alors que les discours du désespoir résonnent dans ces campagnes désertes : « Tout est foutu », entend-on dans cette Creuse victime de l’exode rural. « Un coup de fil nous propose une reprise de menuiserie, on y descend tous les six. » Méthodiquement, deux d’entre eux se forment dans la région. Finalement, ils choisissent une autre entreprise où ils vont mettre en pratique la théorie autogestionnaire qu’ils ont questionnée durant des années. « Un travail sans hiérarchie, un partage des tâches, une rotation des postes... » et une ribambelle de règles allant à l’encontre des principes en vigueur dans les boîtes du capital.

Le groupe de six, constitué en 1981 avant une installation en 1984 et un démarrage en 1988, s’est peu à peu élargi au gré des nombreuses arrivées et des quelques départs : aujourd’hui, ils sont 25 salariés, à temps partiel pour la plupart. C’est en soi une performance sur un territoire où Ambiance Bois fait figure de poids lourd parmi les PME. Mais ce n’est évidemment pas le but des autogestionnaires.

Les visites au public sont une particularité de la Sapo creusoise. Fin juillet, une famille de Limoges est venue commander du bois, ils se sentent « un peu engagés et préfèrent donner leur argent ici qu’à Leroy Merlin ». Un premier édifice possède des tuiles en bois : les bardeaux. Ambiance Bois a choisi le mélèze, une essence imputrescible. Notre guide du jour, Karine, accompagne une trentaine de personnes à travers les ateliers. «  On est à temps partiel et multitâches, explique-t-elle. Nos lames de bardage, nos déchets sont autant de rappel du collectif. » L’usine elle-même n’est pas d’un grand intérêt pour son architecture, mais plutôt pour le discours partageux qu’on y entend.

Parmi les visiteurs du jour, Marie Michel, venue de Vaux-en-Velin, travaille dans une Scop depuis deux ans à Prairial, un magasin bio de longue date. La visite l’intéresse, car dans sa société, le plus dur a été de déconditionner la salariée de son rôle d’exécutante : «  Le changement de posture dans les reprises n’est pas évident. » Depuis qu’elle « autogestionne », elle trime plus qu’avant. « C’est de l’auto-esclavagisme ! », lâche-t-elle en riant. Un avis qui n’est pas partagé ici.

Dans l’escalier qui mène à la menuiserie, une affichette, façon réalisme soviétique, proclame «  Camarade, 25 ans d’autogestion, 25 ans de coopération ». Karine est arrivée dans la Sapo en 2011, après plusieurs années de salariat chez Eurostar en Angleterre. Entre le plateau limousin et sa vie d’avant « en uniforme et maquillée », des voyages autour du monde et un Housesitting [3] qui l’a conduite vers Faux-la-Montagne. Un jour, elle a passé le cap et s’est présentée à l’usine. « J’étais persuadée que ça me plairait. D’ailleurs j’aimerais vivre en autarcie. » Produire tous ses légumes et son énergie, travailler sans patron, «  un côté liberté » qui l’a séduite.

Pause-repas avec Karine au café-restaurant La Feuillade dans le bourg – elle a peu de temps. L’endroit est désert, à l’exception de deux clients qui s’étranglent autour d’une histoire de cannabis. « J’adore ma vie en ce moment, confie-t-elle entre deux bouchées. Je n’ai pas de patron, je fais ce que je veux sur le site. » Elle bosse 22 heures par semaine pour 700 euros, ce qui lui donne du temps pour élever son enfant. Son compagnon, lui aussi embauché à la scierie, voudrait travailler moins pour exercer son autre métier, guide de montagne. Le temps partiel n’est pas un souci dans la Sapo, c’est même un signe de bonne santé. Marc est à trois quarts-temps : «  Avant, on était sur 4 jours. Aujourd’hui, c’est trois. »

Mieux, pour embaucher, certains « sapistes » ont autoréduit leur temps de travail. Marc tient quand même à préciser : «  Nous sommes stricts sur le travail. » Karine apprécie la polyvalence de son poste, «  en extérieur et dans les bureaux », pour casser la monotonie des tâches, comme pour comprendre l’ensemble de son processus de travail. Elle conduit le chariot élévateur et tient le site web d’une même main. Nos travailleurs sont consciencieux et certains restent un peu plus tard le soir, mais la plupart souhaitent désormais encore libérer du temps, notamment pour participer au festival estival Folie ! Les Mots, résolument sans subvention au pays de l’hyper-ruralité. Ou, comme Catherine Moulin, une des sapistes, pour occuper le poste de maire du village creusois.

Mais la vie autogérée, c’est comment ? « C’est une réunion un vendredi matin par mois. Quatre personnes sont responsables de l’ordre du jour. Et ça tourne… Il y a toujours quelqu’un qui se préoccupe du planning », raconte Karine. Marc prend quant à lui plus de recul : « Faut reconnaître que le niveau d’investissement n’est pas le même pour tous. » La question du sens est primordiale, la solidarité en plus : «  On ne se la joue pas solitaire, et il y a une bonne ambiance. » Une réunion technique fait le point sur les chantiers un vendredi par mois. «  Au début, on ne se posait pas la question de la distribution et des circuits commerciaux. » Comme pour le bio, la sensibilité est venue au fil des ans. «  L’autogestion prend beaucoup de temps, explique Karine, mais l’équipe est soudée ».

À Faux, ils font les sommiers, et une autre coopérative, Ardelaine en Ardèche [4], fournit les matelas. Souvent, ils s’entendent dire : « Votre truc, ça marche ? » La preuve réside dans son existence depuis 27 ans, mais Ambiance Bois reste une petite structure. « Nous scions 2 000 m3 par an, alors qu’une grosse boîte fait ça en une demi-journée », confirme Karine. Quoi qu’il en soit, Ambiance Bois montre – de par sa longévité – que l’association des travailleurs, oui, c’est possible !


Notes


[1En référence à un ouvrage de Charles Fourier publié en 1822.

[2Elle n’a pas connu un grand succès depuis sa promulgation en 1917. La formule n’est pourtant pas dénuée d’intérêt : chaque salarié accède au bout d’un an dans la structure à la structure de main-d’œuvre qui regroupe les travailleurs et détient collectivement des actions Travail. Cela signifie qu’au bout d’un an, le petit nouveau acquiert les mêmes droits que le salarié en place depuis dix ans.

[3Prêt d’une maison.

[4Voir : Laine sans chaînes, dans le même dossier.



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Par Christophe Goby


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