CQFD

Ardelaine, coopérative en milieu rural

Laine sans chaînes


paru dans CQFD n°135 (septembre 2015), rubrique , par Julien Tewfiq, illustré par
mis en ligne le 03/02/2018 - commentaires

Saint-Pierreville, en haute Ardèche, de la tonte en passant par le cardage, le filage, le tissage, c’est toute une filière laine que la Scop Ardelaine, fondée en 1982, a patiemment remontée. Plutôt tournée vers la literie, mais aussi les pulls, robes, chaussettes... Reportage chez les « moutons rebelles » [1].

Par Emilie Seto. {JPEG}C’est la Fête de la laine et il règne une ambiance de calme avant la tempête sur le site d’Ardelaine, ce jeudi 6 août [2] au matin. Des moutons en carton, recouverts de laine de toutes les couleurs, pendent à la pergola du café, des fanions flottent dans l’air qui promet d’être caniculaire... Bien vite, les premiers visiteurs arrivent en famille. Devant son stand, Flavien m’accueille : «  Avec cette chaleur, ce ne sera pas facile de vendre nos gros pulls ! Mais l’essentiel n’est pas là. » Non, l’essentiel est ailleurs. Comme toujours.

Béatrice Barras, fait partie du petit groupe des origines : cinq jeunes amis (instituteur, mécanicien, architecte, orthophoniste...) qui, au début des années 1970, réfléchissent à ce que devrait être, selon ses mots, « la vraie vie ». Ils sont «  titillés par une forte envie de monter un projet économique » viable et alternatif (à une époque où le mot n’est pas encore galvaudé). Et il y a l’Ardèche, cet arrière-pays très pauvre, qui périclite, dont le travail et les savoir-faire disparaissent : « Un tiers monde à côté de chez-soi. On avait envie d’y faire quelque chose de concret, d’être dans l’action. »

En 1975, une rencontre va tout changer, avec une ruine : l’ancienne filature de laine du village de Saint-Pierreville s’effondre et tombe littéralement dans la rivière. À cette époque, les bergers du coin pensent que la laine, c’est fini – et la jettent, littéralement, à la rivière. Ils n’arrivent même plus à trouver des tondeurs dans ces montagnes. L’industrie textile, toujours à la pointe du capitalisme globalisé, déjà largement concentrée dans les centres urbains, se délocalise maintenant de plus en plus loin, en Asie particulièrement. Le tissage, surtout celui de la laine des campagnes, a vécu son temps, croit-on. Mais Béatrice et ses amis, eux, se disent qu’ils n’ont qu’à essayer ! Reconstruire la filature, remonter toute une filière laine locale, circuit de commercialisation compris... Redonner un débouché pour les éleveurs de mouton et plus de vie à un village qui s’éteint doucement. « L’idée fondamentale, c’était de monter une activité économique alternative, empreinte de la critique du capitalisme, du salariat, de l’industrie... On voulait aussi que ce soit écologique. On se disait que la société allait droit dans le mur. Tout était à repenser ! »

Jusqu’en 1982, ils vont se préparer. «  Tout en continuant à travailler à côté, mais le moins possible, on a commencé à apprendre, à se former. On n’y connaissait rien ! Le plus important, ça a été que, pendant toutes ces années, notre groupe est resté uni, solidaire. C’était pas facile, mais on n’a pas laissé tomber. » On imagine les critiques, les propos défaitistes des uns et des autres que ces obstinés de la laine ont dû endurer patiemment. Et puis... « C’est parti ! » La Scop Ardelaine voit enfin le jour : premières tontes des moutons, premiers fils de laine qu’ils allaient, fièrement, montrer aux éleveurs, premières productions de literie. C’est aussi cette année-là que la population du village cesse de décroître.

Les premiers temps sont durs – forcément. Les ventes sur les marchés du coin pas très convaincantes. Alors, «  Pourquoi ne pas se tourner vers la ville ? » Avec la participation dans les salons « écolos » type Marjolaine à Paris ou Primevère à Lyon, mais aussi en Europe, à Bologne, Madrid, les ventes marchent tout de suite bien mieux. La mode de l’écologie vient à point nommé pour les premiers coopérateurs d’Ardelaine. Et la vente par correspondance explose. Mais quand une entreprise japonaise a voulu passer des commandes massives, ils ont mis le holà. « Ça serait devenu totalement un autre modèle. On a refusé. Il aurait fallu industrialiser, s’installer dans la vallée... L’objectif premier, c’est le développement rural ! » Mais aussi la transmission. Le site de Saint-Pierreville est ainsi devenu un musée vivant, accueillant le public pour des ateliers et des visites. Un café-librairie et une conserverie sont bientôt créés. Et sur le gâteau, La cerise sur l’agneau, un restaurant, à la cuisine forcément bio et locale, sous forme de « Scop fille » depuis 2010.

À ce jour, Ardelaine emploie une cinquantaine de personnes, soit quarante équivalents temps-plein, principalement sur le site de Saint-Pierreville, mais aussi dans une Zup (Zone à urbaniser en priorité) de Valence, où se fait la conception des vêtements avec des assos locales et des jardins partagés. « C’est une aventure autre, explique Béatrice, et en plus, ça nous amusait d’aller aussi dans les cités. Le développement local, c’est partout, et pas que dans le monde rural. Reprendre son économie en main, son mode de vie, sa sociabilisation : ça concerne tout le monde. »

Flavien, 26 ans, est un tout nouveau employé sur le site de Saint-Pierreville. Ce Vendéen, après des études de commerce, et des petits boulots, se fait embaucher pour un stage. Aujourd’hui, le « petit nouveau » semble déjà parfaitement à l’aise dans son nouveau cadre de vie. « J’ai passé d’abord 15 jours, en février, à tout découvrir : le village, le site, les différents corps de métier... Et puis l’esprit de la Scop, cette façon de travailler. Et tout me plaisait. Ensuite, j’ai fait le salon Primevère à Lyon [3]. C’est le cœur de mon métier ici : je suis à la vente, je m’occupe des salons. J’adore ça, le contact avec les clients, leur expliquer Ardelaine et comment on produit les pulls, les matelas. Et puis aussi être en itinérance. Je travaille également à l’atelier couettes et oreillers. J’ai appris à me servir d’une surjeteuse. En juin, je passe trois semaines à la collecte de laine avec le tondeur. Ça représente 50 tonnes de laine par an. »

Concrètement, Ardelaine est une Scop avec tout ce que cela implique légalement : le partage des éventuels bénéfices en priorité par les salariés : 45% pour les employés, 45% en réserve pour les investissements futurs et 10% pour la rémunération du capital, c’est-à-dire les coopérateurs. Cela implique aussi la nomination d’un PDG. Béatrice précise : «  Il joue un rôle stratégique qu’on apprécie... mais il fait aussi de la maçonnerie ! » L’organisation quotidienne du travail est surtout décidée par les équipes elles-mêmes, en petits groupes de quatre à six personnes par pôle de production. Ils gèrent leur temps, s’organisent, se répartissent les tâches... « On prend conscience de ce qu’on fait, nous explique Flavien. On bosse pour nous, comme il n’y a pas de patron et que les bénéfices sont pour les employés, ça change tout. On gère nos heures. Chacun se fait confiance, s’entraide. Il n’y a pas de surveillance, et on a vachement plus de plaisir à travailler. »

« On est partis sur un pied d’égalité dès le début. Et ça n’a jamais été remis en question », précise Béatrice. Tout le monde est au Smic, à part ceux qui sont légalement reconnus comme cadres, et qui gagnent un peu plus, afin de compenser des cotisations salariales supérieures.

La principale critique émise à l’encontre d’Ardelaine reste le prix de vente des produits. Entre 800 et 1 500 euros pour un matelas pure laine... Cela peut sembler outrageusement cher. Encore une entreprise uniquement au service des bobos des villes dont les employés ne peuvent même pas s’acheter ce qu’ils produisent ? Béatrice : « Volontairement, on achète la laine à un prix supérieur à celui du marché pour que les éleveurs puissent vivre de leur travail. Et puis notre but, c’est de créer de l’emploi, non industrialisé, artisanal... Alors oui, les salaires, ça coûte cher. Les prix de nos produits viennent de là. Bien sûr, si on s’installait dans la Vallée du Rhône, et qu’on sous-traitait au Bangladesh, ça serait moins cher. Mais alors, à quoi bon ? » Pour Flavien, cela va même plus loin. « Moi, ici, avec le Smic, je vis très bien. J’ai un petit loyer, je suis dans un groupement d’achat avec d’autres habitants du village, et il y a moins de tentations qu’en ville. Alors, je peux me payer les trucs d’Ardelaine. C’est un investissement aussi : nos matelas ils te durent une vie, les pulls plusieurs années. C’est plutôt ce qu’on fait de notre argent, comment on le dépense, qui marque la différence. »

Ardelaine se développe à son rythme, ne recevant d’aides publiques qu’à hauteur de 10% lors des grands travaux de construction (le restaurant, le bâti). « Aujourd’hui, conclut Béatrice, on pense souvent aux Scops dans le cadre des reprises d’entreprises en difficulté. Et pourtant, nous avons monté la nôtre ex nihilo. C’est faisable. C’est un autre projet social, une autre répartition des richesses et du travail. »


Notes


[1Cf. Moutons rebelles, Ardelaine, la fibre développement local, Béatrice Barras, éd. REPAS.

[22015 ! (Note du webmaster.)

[3C’est là que, par hasard, le Marseillais journaliste de CQFD, transformé en force de vente frigorifiée par la neige, fit sa rencontre en lui achetant une paire de chaussettes.



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Par Julien Tewfiq


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