Étudiant·es au pouvoir

Serbie : fin des partis ? Vive l’auto-organisation !

Le 25 octobre dernier, la Liste étudiante a gagné les élections législatives anticipées en Serbie. Sans leader, le mouvement qui dure depuis deux ans a réussi le tour de force de rassembler au-delà des divisions idéologiques, mais fait face à de nombreux défis. Reportage dans les rues d’un pays qui reprend espoir.

Il est 21 h 30 le 25 octobre quand, au QG de la Liste étudiante, on exulte dans une salle exiguë du quartier de Novi Beograd, à Belgrade. L’omnipotent Aleksandar Vučić, au pouvoir depuis 14 ans, vient d’annoncer lui-même sa défaite aux élections législatives anticipées à la surprise générale. Pendant presque deux ans de lutte acharnée, les étudiant·es de tout le pays, soutenu·es par une kyrielle d’aîné·es, ont dénoncé sans relâche le système corrompu. La Liste étudiante obtient la majorité absolue avec 53 % des voix exprimées contre 39 % pour la liste Serbie unie du président démissionnaire. Avec quasiment 70 % de participation, c’est du jamais vu. Et un soulagement. « Ces deux dernières années m’ont rendue fière d’être serbe pour la première fois dans ma vie  », confie Teodora, 32 ans.

Victoire !

L’ivresse s’empare des rues de Belgrade ! À pied ou en voiture, des dizaines de milliers de personnes convergent vers le centre-ville à coup de klaxon ou de sifflet. « Pobeda ! Pobeda ! Pobeda ! » (Victoire !) s’écrie la foule tout en bloquant les rues qui mènent au parlement, au palais présidentiel et à la mairie. Les drapeaux serbes sont brandis, les bouteilles de rakija vont d’une voiture à une autre en passant par des piétons qui ne se privent pas de prendre une rasade au passage. Dans Pionirski Park (Parc des pionniers), des habitant·es démantèlent Ćaciland, un campement qui servait de QG aux soutiens du pouvoir depuis mars 20251.

« Des dizaines de milliers de personnes prennent possession de la place à la lumière des fumigènes et des feux d’artifice »

Au milieu des feux de joie alimentés par les tentes abandonnées, certain·es allument leur clope directement dans le brasier, des couples s’embrassent, en arrière-plan des personnes prennent des selfies devant le palais présidentiel en faisant le salut à trois doigts. Ce symbole nationaliste convoquant la Sainte-Trinité a pris un sens nouveau, la Liste étudiante étant n° 3 sur les bulletins de vote.

En descendant vers la place Slavija, la musique folk résonne, entrecoupée du slogan « Vučić ode ! » (Vučić s’en va !). Bientôt, des dizaines de milliers de personnes prennent possession de la place à la lumière des fumigènes et des feux d’artifice. Des groupes se prennent dans les bras les larmes aux yeux quand d’autres sautent sur place, hilares, en entonnant « Ko ne skače taj je Ćaci ! » (Qui ne saute pas est un Ćaci !). Aucune flicaille à l’horizon. La capitale serbe n’est plus qu’une énorme fête.

Scrutin scruté

Si les effusions de joie sont si intenses, c’est que l’étonnement est proportionnel au défi rencontré : « Je suis surpris que Vučić reconnaisse aussi facilement sa défaite  », souffle un quarantenaire sceptique. Et pour cause, comme à chaque élection en Serbie sous Vučić, les soupçons de fraude vont bon train et, tout au long de la journée, la tension est palpable.

« Les étudiant·es ont formé environ 16 000 “contrôleur·euses” pour repérer les atteintes au respect des procédures »

Dès le matin du scrutin, alors que des quidams au visage fermé font la queue pendant parfois plusieurs heures devant leur bureau de vote, Filip, un étudiant en psychologie de 22 ans, raconte : les autorités « ont déjà arrêté des gens armés qui préparaient certainement quelque chose », avance-t-il. Dans de petites localités, des supporteur·ices de Vučić tentent de perturber plusieurs bureaux de vote : tentative d’achat de voix, intimidation d’observateur·ices, pression sur des électeur·ices…

Les étudiant·es ont pris les devants en formant environ 16 000 « contrôleur·euses » pour surveiller le dépouillement des bulletins, repérer la présence de listes parallèles d’électeur·ices et prévenir les actes de violence devant les bureaux de vote. Le but : éviter toute fraude. Le soir même, une cinquantaine de silhouettes sombres, encapuchonnées, se dirigent droit vers Ćaciland, point de départ d’actions violentes menées par les Ćaci par le passé, avant de se disperser dès l’annonce de la défaite historique de Vučić. « L’écart entre les résultats de la Liste étudiante et celle du pouvoir est tel, que Vučić n’a pas intérêt à tenter quoi que ce soit s’il veut continuer à jouer un rôle politique dans le futur », explique Nikola Ilić, chercheur à la faculté de sciences politiques de l’Université de Belgrade.

Autogestion à grande échelle

Né de la vague de contestation suite à l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad (2e ville de Serbie) fin 2024, qui avait fait 16 morts, le mouvement étudiant donne une leçon à toute l’Europe. Après les manifestations de colère dénonçant la corruption du système politico-économique serbe jugé responsable du drame, les étudiant·es n’en restent pas là. Iels s’organisent sous forme de plénums2, des assemblées autogérées dans lesquelles toutes les décisions sont prises collectivement. Des groupes de travail se forment et les rôles tournent pour éviter toute prise de pouvoir3. Un fonctionnement qui s’étend ensuite au reste de leurs soutiens dans des zborovi (assemblées de quartiers). Pour contourner la mainmise de l’État sur de nombreux médias, les étudiant·es décident d’aller directement à la rencontre de la population à la campagne et dans des villes petites et moyennes4.

Parmi leurs revendications, la tenue d’élections législatives anticipées, qu’iels finissent donc par obtenir. En amont, iels constituent une liste composée uniquement de personnes issues de la société civile – universitaires, médecins, acteurs, agriculteurs... – sans aucun·e étudiant·e ni membre de partis d’opposition pour éviter de personnaliser le mouvement. Iels concoctent un programme minimal, rassembleur, non partisan, mais que plusieurs études qualifient de libéral progressiste, afin d’abattre le système Vučić. «  Pendant près de deux ans, les étudiants ont débattu de presque tous les aspects de l’économie et de la société serbe [...] ainsi que sur des questions telles que la santé et l’éducation. […] Tout cela avant qu’ils ne développent un programme commun ou ne forment une organisation capable de surpasser les partis libéraux traditionnels. En un sens, la connaissance passait avant tout, l’organisation suivait », analyse le chercheur Aleksandar Matković dans The Guardian5. Le mouvement étudiant a plutôt eu une approche matérialiste et au sein de la Liste étudiante « plusieurs personnalités s’investissent pour de meilleures conditions de vie », avance Nikola Ilić. Pourtant, la Liste étudiante est par la suite soutenue par un large éventail de partis d’opposition allant des sociaux-démocrates à l’extrême droite la plus radicale (si on francise la grille de lecture).

Après avoir nettoyé Ćaciland et les murs recouverts de graffitis à la gloire du criminel de guerre Ratko Mladić, la Liste étudiante, qui remporte environ 140 sièges sur les 250 du Parlement, ainsi que tout le mouvement qui l’a porté au pouvoir vont devoir faire des choix.

« Cette mobilisation a un gros potentiel émancipateur »

Comment composer avec des tendances politiques ouvertement ethnonationalistes aux pratiques politiques autoritaires ? « C’est sûr qu’il y aura une lutte idéologique à laquelle il faudra répondre dans le futur », concède Nikola Ilić. Comment continuer l’autogestion tout en exerçant le pouvoir avec l’obligation de nommer un Premier ministre ? Comment conserver la révocabilité des candidat·es de la Liste étudiante alors que certain·es sont désormais élu·es ? Pour le chercheur, malgré la réalité de ces défis, le mouvement a déjà gagné « puisqu’il a instauré une nouvelle façon de penser la politique depuis la base vers le haut, qui, espérons, deviendra hégémonique ». Et de conclure : « Cette mobilisation a un gros potentiel émancipateur. Ce sera difficile, mais gagner ces élections est déjà une première étape vers une société plus égalitaire et plus juste.  » En attendant, inspirons-nous des Serbes et espérons qu’iels ne lâchent pas la pression.

Eliott Dognon

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 . « Ćaci » est le sobriquet donné aux soutiens d’Aleksandar Vučić par les manifestant·es.

2 . Lire « Balkans : Tout le pouvoir aux plénums ! », Lundi matin (21/03/2025).

3 . Lire « Serbie : pour une véritable lutte des classes », CQFD, n°241 (mai 2025).

4 . Lire « Une « tentative semi-révolutionnaire » : en Serbie, jusqu’où iront les étudiants ? », CQFD, n°239 (mars 2025).

5 . Lire « A leaderless revolution has swept Serbia. The world should be watching », The Guardian, (27/10/2026)

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Cet article a été publié dans

CQFD n°257 (novembre 2026)

Depuis la fin du mois de septembre, la jeunesse du pays se mobilise pour protester contre les conditions d’enseignements. Les lycéen·nes des banlieues, des quartiers les plus défavorisés, ont été les premiers, suivis rapidement par leurs camarades des centres-villes. CQFD leur laisse la parole : iels racontent l’envie de vouloir étudier dans de meilleures conditions mais aussi la violence de la répression policière. Et surtout, iels nous expliquent l’inégale représentation des jeunes des lycées excentrés lors des AG. Une révolte qui a entraîné un mouvement plus large : on s’émeut de cette joie née de la convergence des luttes. Tandis que les étudiant·es journalistes s’indignent de la place laissée aux revendications, questionnant leur avenir au sein du système médiatique dominant.

Hors dossier, l’un de nos journalistes a pu vivre la victoire de la Liste étudiante en Serbie, il raconte cette folle journée. CQFD a pu s’entretenir avec la journaliste Celia Izoard, qui enquête depuis des années sur les projets écocides des mines de lithium.

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