Paroles d’honneur
« Maintenant, on veut tenir le plus longtemps possible et rester forts »
« Dans mon lycée, le budget est à zéro. On n’a pas de sortie scolaire, des options ont été supprimées, on est 35 par classe, mais on n’a pas assez de tables. Je suis en option musique et on manque d’instruments. L’année dernière, le prof n’était pas là, mais il était quand même noté présent pour que le lycée reçoive les subventions. On a tenté une mobilisation l’an dernier, mais ça n’avait pas trop marché. Là, il y a un véritable élan : on était 200 pour le premier blocus, soutenu par nos profs, et trois semaines plus tard, ça continue.
Quand le mouvement est devenu national, le proviseur a organisé des assemblées générales. Mais à chaque fois qu’on tente de parler de nos difficultés, la seule chose qu’il fait, c’est rigoler. Par exemple, quand on lui a dit qu’on essayait de faire grève comme des salariés, il a fait des blagues du style : « La prochaine fois on va vous payer, vous aurez un salaire. » Ben, en fait, c’est pas ça la question, on veut juste porter des revendications.
Par rapport à la répression, les lycées excentrés sont encore plus en danger. Les CRS sont présents dès 6 heures du matin avec 15 camions, les LBD, les bombes à gaz et leurs boucliers. Ils nous gazent sans raison, on est juste là et boom. Moi-même, je me suis fait arrêter. La raison écrite c’était « Organisation d’un mouvement social ». C’est du délit de faciès, ils m’ont traité de sale Arabe, de bougnoul. Ils nous voient et partent du principe qu’on est dangereux. Tout ça dans des lycées où il n’y a pas eu de violence. C’est complètement disproportionné, et même illégal. Mais comme personne n’en parle, malheureusement, on ne peut rien faire.
On a aussi des difficultés à aller en manif au centre-ville, car ils nous enlèvent les transports. Il n’y a ni tram, ni métro. Les seuls moyens qu’on a, c’est le bus ou marcher pendant deux heures. Donc si on n’est pas plus nombreux des quartiers Nord à rejoindre les mobilisations, c’est pas un manque de volonté, c’est qu’ils nous bloquent.
« J’étudie dans de plutôt bonnes conditions, même s’il manque des chaises, que des profs sont pas remplacés et qu’on vit de plus en plus mal les canicules l’été. Les blocus sont surtout en soutien de nos camarades, on a conscience qu’on est privilégiés et on se met à la place des autres. Quand je vois les conditions de travail de mes camarades, ça me dégoute.
Pendant les blocus, ça se passait bien avec la police, mais pendant les manifestations, c’était très violent. Je me suis faite gazer à bout portant à la fin d’une manifestation alors qu’on expliquait aux gens nos revendications. Devant moi, une mamie s’est aussi faite gazer. Mon père, handicapé, était venu pour nous protéger : il s’est pris des coups de matraque, ça lui a fissuré une côte. C’est pas aux personnes âgées de nous protéger des forces de l’ordre !
C’est pour ça aussi que je ne crois pas aux améliorations que le gouvernement promet. On a vraiment l’impression qu’on se fout de nous : on nous tire dessus avec des armes qui valent des millions, mais on ne nous donne pas de quoi s’acheter des feuilles. Quand on compare les différents quartiers, on voit la différence. Des amis m’envoient des vidéos, c’est désastreux.
Si on avait le droit de vote, à 16 ou 17 ans, ça nous aiderait. On nous prive de parole, pourtant il y a des gens immatures et matures dans chaque catégorie d’âge. Là, c’est la première fois qu’on nous écoute parce qu’on est très nombreux, mais pendant des années on a essayé de se faire entendre. Je suis terrifiée par le changement climatique et aussi par l’extrême droite. Alors que je suis pas la personne qui devrait avoir le plus peur. Quand on est une personne racisée, c’est vraiment inquiétant. »
« On est dans un lycée très privilégié du centre-ville, dans un beau bâtiment avec un public particulier, et des élèves de familles très favorisées. Même si on a des classes à plus de 35 élèves et de gros trous dans nos emplois du temps, on a de bonnes conditions de travail. Mais on fait des blocus en soutien. C’est surtout un petit groupe de personnes politisées et hyper engagées qui a rendu ça possible, il y a aussi des gens qui veulent retourner en cours, des enfants de diplomates notamment.
Les premières semaines, il n’y avait pas de policier, juste des drones : c’était bonne ambiance. La semaine avant les vacances, ils étaient présents et ont chargé les élèves. Deux élèves de terminale ont été interpellés, dont un à l’intérieur du lycée.
J’avais déjà fait pas mal de manif avec mes parents. Mais le 17 octobre, il y a eu énormément de violences policières. On s’est fait gazer, il y a eu des tirs de LBD. Moi j’ai pas vu de pillage, juste des vitrines cassées de grosses enseignes. J’étais surtout choquée par la violence des CRS.
Sur les mesures annoncées, je suis mitigée : le gouvernement a proposé d’ouvrir 15 000 places postbac alors qu’il en faut 250 000, donc la solution ne répond pas vraiment au problème. Mais la mobilisation a quand même fonctionné, c’est une petite victoire malgré la violence.
Avec ce mouvement, je me suis plongée dans la mobilisation et la politique, et ça m’a fait peur. Que le gouvernement ne réponde pas pendant longtemps, que Macron accuse l’ultragauche, ça me révolte. Aujourd’hui, j’ai un regard plus critique. Je pourrai pas voter aux prochaines élections, mais je suis prête à me mobiliser s’il se passe quelque chose. Ça serait super d’avoir le droit de vote plus tôt. Si les jeunes avaient le droit de voter, de réfléchir et d’être écoutés, ils s’intéresseraient plus à la politique. »
« D’abord, on a des problèmes avec les toilettes qui sont parfois sans porte. Depuis le premier blocus, on a pu être entendu par le proviseur et le maire des 15e et 16e. On a demandé une salle pour permettre aux lycéens de se rassembler et il a accepté. Les portes des toilettes vont normalement être réparées et ils vont mettre des brasseurs d’air dans les classes. Maintenant, on veut tenir le plus longtemps possible et rester forts. On a de la chance que nos profs soient derrière nous. Mais le lycée n’est plus une ZEP depuis 2017. Ils méritent de toucher plus.
À Saint-Exupéry, les gens suivent le mouvement, mais ne s’investissent pas forcément en politique. On est isolés du centre-ville ici, on grandit avec l’idée que voter ne sert à rien parce qu’on ne nous écoute jamais. Pour nous, la sphère politique n’existe pas, il n’y a qu’avec le travail qu’on peut s’en sortir. Se mobiliser dans les quartiers Nord, c’est difficile. On est moins organisés que les lycées du centre, mais nous aussi on cherche à changer les choses, on veut plus de temps démocratique, de temps politique. Moi, j’ai fait une option qui prépare au concours Science Po et j’ai eu des profs supers impliqués. Grâce à cette option, on est beaucoup plus informés. Le problème des quartiers Nord, c’est aussi qu’on est stigmatisés. Pendant les blocus, il n’y a pas que les élèves du lycée qui viennent, il y a aussi des gens qui arrivent des quartiers pour faire le bazar.
Niveau répression, on n’était pas choqués. On voit ça souvent, on est habitués. Nos parents, nos frères et sœurs nous préviennent : on est Noirs, Arabes, on va se faire contrôler. Mais on a des élèves blessés, une élève s’est faite écraser la rate par des CRS, des flashballs ont été envoyés, les CRS ont démarré un incendie avec leurs grenades.
Aujourd’hui, on espère surtout que les mentalités vont changer autour des quartiers Nord, qu’on va réussir à trouver du travail. Ma sœur a un double master en géostratégie depuis un an et elle n’a pas de travail : le prénom, le nom de famille, l’apparence, et c’est une femme aussi, tout ça joue… »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°257 (novembre 2026)
Depuis la fin du mois de septembre, la jeunesse du pays se mobilise pour protester contre les conditions d’enseignements. Les lycéen·nes des banlieues, des quartiers les plus défavorisés, ont été les premiers, suivis rapidement par leurs camarades des centres-villes. CQFD leur laisse la parole : iels racontent l’envie de vouloir étudier dans de meilleures conditions mais aussi la violence de la répression policière. Et surtout, iels nous expliquent l’inégale représentation des jeunes des lycées excentrés lors des AG. Une révolte qui a entraîné un mouvement plus large : on s’émeut de cette joie née de la convergence des luttes. Tandis que les étudiant·es journalistes s’indignent de la place laissée aux revendications, questionnant leur avenir au sein du système médiatique dominant.
Hors dossier, l’un de nos journalistes a pu vivre la victoire de la Liste étudiante en Serbie, il raconte cette folle journée. CQFD a pu s’entretenir avec la journaliste Celia Izoard, qui enquête depuis des années sur les projets écocides des mines de lithium.
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Paru dans CQFD n°257 (novembre 2026)
Dans la rubrique Le dossier
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Illustré par Vincent Croguennec
Mis en ligne le 08.11.2026
Dans CQFD n°257 (novembre 2026)
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