Fouteur de merde
Bertolt Brecht : « On ne peut plus mener les affaires du capitalisme sans brutalité »
Écrire contre le fascisme (Divergences, 2026), un recueil de textes rédigés par Brecht entre 1933 et 1939, traduits et préfacés par Irène Bonnaud, éclaire la responsabilité des écrivains. Pour le dramaturge, avant même de combattre le fascisme, il faut s’attaquer au capitalisme et à l’ordre bourgeois, seuls systèmes capables de l’engendrer. Marqué par la Première Guerre mondiale, il dénonce un conflit conçu comme une entreprise économique où les pauvres servent de chair à canon.
Alors, face au fascisme, que doit-on écrire ? Et surtout, comment ? Celui qui n’a jamais eu de diplôme universitaire s’interroge sur la langue tandis que les nazis réinventent la vérité à travers leurs discours. « Brecht inspecte les mots avec une méfiance renouvelée », écrit Irène Bonnaud. Sa méthode est radicalement critique : « Supprimer toute formulation suspecte, ou, a minima, désinfecter les mots avant usage, une sorte d’asepsie nécessaire pour éviter de contaminer l’antifascisme avec les mots du fascisme. »
Face à la volonté de réduire le peuple à une masse homogène et indifférenciée, l’écrivain doit au contraire diviser, d’après Brecht. « L’étonnement déclenche une activité critique, qui est la condition de l’art et d’une politique émancipatrice », indique la chercheuse. Plutôt que l’empathie passive et l’identification, le metteur en scène privilégie la distanciation. En brisant l’illusion théâtrale, il invite le spectateur à analyser activement ce qu’il voit dans une attitude résolument critique. Extraits.
« Dans de nombreux pays (leur nombre s’accroît), on ne peut plus mener les affaires du capitalisme sans brutalité. Quelques-uns croient encore que ça va aller ; mais jetant un œil sur leur compte en banque, ils se persuaderont tôt ou tard du contraire. Ce n’est qu’une question de temps.
Un appel contre le fascisme ne peut être sincère ni honnête si on n’y mentionne pas les rapports sociaux qui l’engendrent comme par nécessité naturelle. Qui ne veut pas abandonner la propriété privée des moyens de production ne se débarrassera pas du fascisme ; au contraire, il en aura besoin. Bien sûr, je sais que des formulations comme propriété privée des moyens de production sont laides, peu romantiques, nullement poétiques. Mais personne ne songe à employer ces mots à cause de leur beauté. Ils sont simplement utiles, c’est-à-dire : dire ce qu’ils disent est utile. Et s’il faut choisir entre user de mots laids, secs, doctrinaires, parler de choses aussi basses que gagner sa vie, manger à sa faim, ou laisser vaincre le fascisme, on devrait se décider pour ces mots. »
Ici, dans ce zinc Est couché un homme mort Ou ses jambes et sa tête Ou moins encore Ou rien du tout, vu que c’était Un fouteur de merde. Il a été repéré comme coupable. Enterrez-le. Mieux vaut Que sa femme l’accompagne seule à la fosse. Qui l’accompagne Sera repéré aussi. Ça là dans le zinc Vous a poussé à toutes sortes de choses À vouloir manger à votre faim Habiter au sec Faire bouffer les gosses Insister pour être payé Et à la solidarité avec tous Vos semblables et À penser. ça là dans le zinc a dit Que la production avait besoin d’être organisée autrement Et que vous, les millions qui travaillez, Deviez reprendre la direction. Pour vous, rien n’ira mieux avant. Et vu que ça là dans le zinc a dit ça Il a fini dans le zinc et il faut l’enterrer Comme un fouteur de merde qui vous a tourné la tête Et celui d’entre vous qui parlera de manger à sa faim Et d’habiter au sec Et celui qui insistera pour être payé Et faire bouffer ses gosses Celui qui pensera et se déclarera solidaire De tous les opprimés Celui-là À partir de maintenant et à jamais Doit finir dans le zinc comme lui Le fouteur de merde qu’on va enterrer.
« Pour nous autres qui écrivons, il est important de savoir à qui nous disons la vérité et qui nous la dit. La grande vérité de notre temps [...] est que notre continent s’enfonce dans la barbarie parce qu’on veut maintenir tel qu’ils sont les rapports de propriété des moyens de production. Il est difficile d’écrire cette vérité, difficile de la reconnaître, difficile de faire en sorte qu’on puisse en faire quelque chose. À quoi sert d’écrire quelque chose dont il ressort que l’état dans lequel nous sombrons est barbare (ce qui est vrai), s’il n’est pas clairement dit pourquoi nous en sommes arrivés là ? Il nous faut dire qu’on torture parce que les rapports de propriété doivent demeurer. [...] En outre, il nous faut dire cela à ceux qui souffrent le plus de ces rapports de propriété, qui ont donc le plus grand intérêt à leur transformation : aux ouvriers et à ceux que nous pouvons convaincre de se faire leurs alliés, parce qu’eux-mêmes ne possèdent pas de moyens de production au sens strict, même s’ils touchent une part des profits. Quand on demande à l’écrivain d’écrire la vérité, on lui demande beaucoup. »
« Le fascisme n’est pas un épisode, il est la dernière phase. Il n’est pas le quatrième acte du grand spectacle Ascension et règne de la bourgeoisie, mais le cinquième. Et le spectacle n’aura pas de happy end. C’est justement la dépravation, la monstruosité et l’incompétence du régime qui empêchent beaucoup d’entre nous de reconnaître le malheur dans toute son étendue, de comprendre sa signification profonde. La prise de pouvoir est survenue comme quelque chose de tout à fait soudain, comme un choc, quelque chose qu’on ne pouvait pas prévoir. Étrangement, nous ne soumettons pas à la critique notre incapacité à prévoir, mais conférons à ce terrible événement quelque chose, pour ainsi dire, d’anhistorique, d’extérieur, d’étranger à l’évolution organique, quelque chose de momentané, comme s’il n’appartenait pas à la ligne normale des événements, nous représentant une ligne qui contiendrait une discontinuité plus ou moins imprévisible et qui pourrait ensuite reprendre son cours normal. On dénie aux fascistes leur caractère bourgeois [...]. En argumentant ainsi, on ne voit pas qu’il s’agit d’une bourgeoisie dépravée, devenue monstrueuse, incapable de remplir son rôle en tant que classe, et on ne comprend rien. [...] En réalité, ce qu’on a sous les yeux, c’est le passage d’une oppression et d’une exploitation non sanglante à une oppression et à une exploitation sanglante. La somme des années de vie arrachée en temps normal au peuple, piétiné, écrasé, pressuré est plus grande que la somme des années de vie qui lui est retirée à présent, et même plus grande que celle qui pourra lui être arrachée dans les guerres qui viendront. […]
Ainsi, comme le capitalisme a besoin de crises cycliques de surproduction dont il ne peut se débarrasser d’autre manière [...] qu’en détruisant cette surproduction, il a aussi besoin de ses guerres : c’est un ordre économique qui ne fonctionne qu’avec des crises et des guerres. On peut dire que le capitalisme n’est vraiment devenu insupportable que dans sa dernière phase, sa phase fasciste, mais il est devenu fasciste en tant que capitalisme. [...]
Ce que nous avons dans le mode de production bourgeois, c’est un mode de production sanglant et guerrier, aussi sanglant et guerrier qu’il doit (et peut) être pour que les forces productives puissent continuer à voguer sous le fouet du profit. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 . Les militants de gauche torturés et tués par les nazis étaient rendus à leur famille dans des cercueils de zinc hermétiquement fermés.
Cet article a été publié dans
CQFD n°256 (octobre 2026)
Comment va la justice ? Dans ce dossier d’octobre, CQFD est allé à la rencontre de celleux qui rendent la justice : magistrat·es, avocat·es, juré·es... On découvre notamment comment la comparution immédiate est instrumentalisée par l’exécutif pour servir un projet de société réactionnaire ou encore comment les lois votées par les politiques enterrent l’idéal d’une justice démocratique. Un système qui favorise toujours les mêmes, en étant toujours plus répressif, raciste et classiste.
Hors dossier, on a discuté du "saint sauveur" des Grecs Matthieu Pigasse avec l’économiste Éric Toussaint. Puis, on revient sur l’effacement pur et simple d’un fournisseur italien de services numériques à destination des luttes avec le collectif Autistici/Inventati. Tandis que la rédaction de CQFD du futur s’est immiscée dans nos pages pour faire le bilan, un an après l’élection du candidat à la présidentielle, Fabien Roussel.
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Paru dans CQFD n°256 (octobre 2026)
Dans la rubrique Bouquin
Par
Illustré par Maïda Chavak
Mis en ligne le 10.10.2026
Dans CQFD n°256 (octobre 2026)
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