La censure atteint son .org
Siamo tutti Autistici
6 septembre, le collectif italien Autistici/Inventati (A/I), qui fournit une infrastructure internet gratuite et indépendante destinée à des militants, collectifs et projets associatifs, annonce brutalement l’arrêt de ses activités : « Dans le contexte actuel, le fait de continuer à proposer nos services met en danger nos utilisateur·ices et toutes les personnes qui font partie de nos communautés. » Le contexte, c’est la décision du 26 août de la Maison-Blanche de placer A/I sur la liste des organisations terroristes, activant contre lui le plus puissant levier d’exclusion économique au monde. Depuis le 25 septembre, toute personne physique ou morale entretenant des liens financiers, matériels ou technologiques avec le collectif est devenu passible de sanctions pénales ou financières, sur simple décision de l’administration états-unienne. Le collectif hébergeait 16 000 adresses mail, 10 000 blogs (les fameux noblogs.org), 5 500 listes de diffusion et 1 500 sites internet, ainsi que des services d’audio et de visioconférences pour des organisations militantes.
Pour justifier sa décision, la Maison-Blanche dresse la liste d’organisations qu’elle considère déjà comme terroristes, ayant utilisé les services d’A/I pour planifier ou revendiquer des actions.
« Ils font partie des meilleurs informaticiens de la gauche, mais ils savent garder le sens des priorités »
On y trouve, par exemple, les Britanniques de Palestine Action, le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), ou encore Rose City Antifa, un collectif antifasciste nord-américain. Pourtant, A/I n’était que fournisseur de services. Le gouvernement états-unien « ne montre pas qu’A/I a planifié les actions citées, choisi des cibles, dirigé ses utilisateurs et utilisatrices ou créé le contenu hébergé », souligne la Quadrature du Net dans un communiqué de soutien. « Sur ce motif, on pourrait également censurer Signal ou WhatsApp », remarque Félix Tréguer, chercheur au CNRS et spécialiste des questions de surveillance numérique. L’orientation politique d’A/I, publiquement « antifasciste, antimilitariste, anticapitaliste », suffit à Washington. Pas étonnant lorsqu’on sait que les États-Unis ont accueilli au mois de juillet un grand sommet contre « le terrorisme d’extrême gauche », auquel se sont empressé de se rendre des émissaires du ministère français des Affaires étrangères.
Il faut dire que l’histoire d’A/I est indissociable des luttes. Son premier coup d’éclat a lieu à Gênes, à l’été 2001, alors qu’un contre-sommet du G8 est violemment réprimé. Le collectif participe au Media Center, un squat ouvert pour permettre aux manifestants de diffuser, de l’intérieur, la sauvagerie policière dont ils sont victimes. Le collectif gagne la confiance du mouvement. Moins de deux ans après la mise en service de son premier serveur, baptisé « Paranoia », A/I héberge déjà plus de 2 000 adresses mail, 205 sites web et plus de 250 listes de discussion.
La répression ne tarde pas. En 2005, le collectif découvre que la police a pénétré dans les locaux de l’entreprise Aruba qui abrite physiquement ses serveurs, pour en copier les données.
« L’infrastructure mise en place par A/I est absolument dingue »
A/I peut mettre au point l’infrastructure informatique la plus sécurisée possible, tant que la machine physique restera hébergée dans les locaux d’un fournisseur commercial, ses données ne seront pas vraiment sécurisées.
A/I met alors en place le « plan R* ». Concrètement, plutôt que de concentrer le stockage de ses données et fonctionnalités en un lieu, il les répartit dans un large réseau étalé sur plusieurs pays. Les machines deviennent remplaçables, les services peuvent déménager quand du matériel est saisi ou quand un hébergeur devient hostile. Une solution particulièrement robuste face aux attaques policières. Chaque tentative ultérieure de mettre à l’arrêt ses serveurs sera soldée par un échec. « L’infrastructure mise en place par A/I est absolument dingue. Il est quasiment impossible de la censurer techniquement », explique Léa*, une « geek anarchiste » proche du collectif.
Difficile en revanche de résister à la censure administrative. Si A/I est basé en Italie, les sites qu’il héberge ont un nom de domaine – sorte d’adresse numérique – géré par une association états-unienne (Public Interest Registry). C’est le fameux « .org » utilisé par bon nombre d’organisations à but non lucratif.
Les États-Unis n’hésitent pas à proférer des menaces à ceux qui continueraient d’entretenir des liens avec A/I, y compris au-delà de leurs frontières
À partir du moment où les États-Unis classent A/I comme organisation terroriste, débrancher ses milliers de sites est un jeu d’enfant, il suffit de mettre en demeure Public Interest Registry de le faire.
Il aurait cependant été possible de migrer les sites sur un nom de domaine hébergé dans un autre pays, comme le « .it » italien par exemple. Mais, les États-Unis n’hésitent pas à proférer des menaces à ceux qui continueraient d’entretenir des liens avec A/I, y compris au-delà de leurs frontières : « La violation des sanctions états-uniennes peut entraîner des sanctions à l’encontre de personnes américaines et étrangères », menace le communiqué de l’administration Trump. C’est contraire au principe de souveraineté territoriale reconnu par le droit international, mais ça n’a jamais vraiment dérangé les États-Unis. Et ce n’est pas le silence humilié des chancelleries européennes, en plein débat sur leur « souveraineté numérique » qui risque de leur donner tort...
Ainsi abandonné à la merci du président autocrate des États-Unis, A/I prend ses responsabilités : « La possibilité que notre travail puisse provoquer des conséquences légales et financières à celles et ceux qui nous sont proches ne nous laisse pas le choix. » Mieux vaut protéger des personnes que des services informatiques. « Ça démontre toute la sagesse, l’éthique et la finesse politique des membres du collectif, admire Léa. Ils font partie des meilleurs informaticiens de la gauche, mais ils savent garder le sens des priorités. Perdre des sites, des blogs, des adresses mail, c’est chiant. Mais c’est beaucoup moins grave que de laisser les gens être arrêtés, violentés ou tués par des fachos. »
D’après Félix Tréguer, cette décision s’inscrit dans un contexte plus ancien de « cryptowar », cette guerre menée par les États contre le chiffrement des données numériques depuis le début des années 1990. Il devient criminalisant de vouloir sécuriser ses communications en ligne. En France, l’affaire du 8 décembre 2020 illustrait déjà cette logique.
À l’heure de l’intelligence artificielle et de la surveillance algorithmique de masse, il devient désormais suspect de simplement vouloir protéger sa vie privée
Jugées pour « associations de malfaiteurs terroristes », sept personnes se sont vues reprocher leur utilisation de technologies cryptées. « La DGSI s’est ainsi affairée à démontrer que l’utilisation d’outils comme Signal, Tor, Proton, etc., serait une preuve de la volonté de dissimuler des éléments compromettants », détaille La Quadrature du Net. À l’heure de l’intelligence artificielle et de la surveillance algorithmique de masse, il est désormais suspect de vouloir simplement protéger sa vie privée.
Face à cette fuite en avant de la censure fasciste, la lutte est plus que jamais nécessaire. Au cours des quatre dernières semaines, un travail colossal d’archivage des sites voués à disparaître a été accompli par des militants du numérique. L’intégralité des noblogs, aujourd’hui disparus, est par exemple, accessible en lecture seule sur nublogs.org. Un flyer en ligne détaille, sur « squ.at/ai-flyer-en-ligne », de nombreuses manières d’agir numériquement face aux censures technofascistes. Reste qu’aucun acteur militant n’a aujourd’hui la capacité de remplacer A/I. « Ça a des avantages et des inconvénients. Un maillage de plein de petits fournisseurs militants serait moins facilement attaquable, mais on perdrait la maîtrise technique d’A/I face aux censures qui était vraiment impressionnante », détaille Léa. La militante insiste aussi sur la nécessité pour ceux qui luttent de réduire leur dépendance à l’outil numérique, dont la maîtrise est désormais passée du côté des adversaires politiques. Comme le souligne A/I dans son communiqué : « Maintenant, éteignez vos ordinateurs, sortez de chez vous, luttez, embrassez-vous, continuez de sourire ! »
*Prénom modifié.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°256 (octobre 2026)
Comment va la justice ? Dans ce dossier d’octobre, CQFD est allé à la rencontre de celleux qui rendent la justice : magistrat·es, avocat·es, juré·es... On découvre notamment comment la comparution immédiate est instrumentalisée par l’exécutif pour servir un projet de société réactionnaire ou encore comment les lois votées par les politiques enterrent l’idéal d’une justice démocratique. Un système qui favorise toujours les mêmes, en étant toujours plus répressif, raciste et classiste.
Hors dossier, on a discuté du "saint sauveur" des Grecs Matthieu Pigasse avec l’économiste Éric Toussaint. Puis, on revient sur l’effacement pur et simple d’un fournisseur italien de services numériques à destination des luttes avec le collectif Autistici/Inventati. Tandis que la rédaction de CQFD du futur s’est immiscée dans nos pages pour faire le bilan, un an après l’élection du candidat à la présidentielle, Fabien Roussel.
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Paru dans CQFD n°256 (octobre 2026)
Par ,
Illustré par Chaussette
Mis en ligne le 03.10.2026




