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Tout fout Lacan

Psys en colère, patients dans la galère


paru dans CQFD n°200 (juillet-août 2021), par Lily la Fronde
mis en ligne le 05/07/2021 - commentaires

Dans la famille de celles et ceux qu’Emmanuel Macron aura réussi à faire sortir de leurs gonds – et dans la rue – durant son quinquennat, on demande : les psychologues. D’autant plus en souffrance que la santé mentale de la population s’est largement dégradée depuis le début de la pandémie, des milliers d’entre eux se sont rassemblés le 10 juin dernier devant le ministère de la Santé. Une mobilisation inédite chez une catégorie de soignants qui la ramène rarement sur la place publique. Motif de leur colère : une série de mesures et d’arrêtés adoptés par le gouvernement sans concertation, remettant en cause toute une profession et nuisant au bien-être des patients.

Photo Lily La Fronde

« 20 balles  ! Est-ce que j’ai une tête à coûter 20 balles  ?! » Un billet de 20 euros agrafé sur son masque chirurgical, Sophie enrage sous le cagnard devant les portes du ministère de la Santé. Psychologue libérale à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), elle a répondu présente à l’appel à manifester du 10 juin, lancé par quatre organisations – dont le Syndicat national des psychologues. Dans leur viseur, des mesures d’apparence louable : la mise en place de protocoles censés permettre à tous l’accès aux soins alors que la crise sanitaire a fait grimper en flèche la part de la population souffrant de troubles dépressifs ou anxieux [1]. « Chèque psy », « forfait 100 % psy enfants », ces dispositifs lancés récemment par le gouvernement promettent le remboursement, par la Sécurité sociale, des soins effectués auprès de psychologues. Mais le diable se cache dans les détails. Derrière l’effet d’annonce, c’est la précarisation assurée pour les thérapeutes et des soins au rabais pour les patients.

Comme l’a dit Emmanuel Macron, « c’est dur d’avoir 20 ans en 2020 », et pas moins en 2021. Il a donc annoncé en janvier dernier le lancement du « chèque psy », censé offrir aux étudiants le remboursement de trois séances de 45 minutes de thérapie avec un psychologue. Mais pour en bénéficier, encore faut-il passer par la case prescription médicale : ce sera au médecin généraliste de décider si son patient a ou non besoin de consulter. Une entrave au libre accès aux soins psychiques et à l’autonomie des psychologues. Même obstacle pour le « forfait 100 % psy enfants », qui offre un « pack [2] » de dix séances gratuites aux mômes de 3 à 17 ans en détresse psychologique. « Le médecin devra évaluer l’état mental de son patient alors qu’il n’y est pas formé, s’insurge Sophie. Les spécialistes qui peuvent évaluer ça, c’est nous  ! Et les médecins psychiatres. C’est tout. »

Fini le temps nécessaire accordé au patient, la thérapie low cost se fera à la chaîne : un prix fixe de 22 euros la consultation au lieu de 60 en moyenne aujourd’hui ainsi qu’un temps limité à 30 minutes par patient [3]. Impossible dans ces conditions pour le professionnel de rentrer dans ses frais ou de proposer une séance plus longue s’il le juge nécessaire. Difficile aussi d’imaginer que l’on puisse soigner en aussi peu de temps des polytraumatismes nécessitant des années de thérapie.

Service public délaissé, psys ubérisés

Au lieu de paupériser les psychologues libéraux, pourquoi ne pas investir massivement dans les structures publiques, en y recrutant des psys de tous horizons ? De nombreux professionnels posent la question. Sophie a bien tenté de s’investir dans le public mais lorsqu’elle a frappé à la porte des centres médico-psychologiques (CMP) de son secteur, on lui a fait le coup de la surqualification : « Vous savez faire trop de choses, nous on ne traite que les schizophrènes. Mais on va vous envoyer nos patients en libéral », lui a-t-on grosso modo répondu. « Au CMP, si vous avez un trouble anxieux, un trouble d’usage de substances, vous n’êtes pas pris en charge, car [faute de personnel] il y a deux ans d’attente, déplore la thérapeute. En revanche, on envoie les patients vers le libéral. »

Quant aux professionnels travaillant en milieu hospitalier, depuis le début de la crise sanitaire, leur galère s’est accentuée. Antoine, psychologue francilien officiant en psychiatrie, a dernièrement pu goûter à la « grande difficulté à faire du travail institutionnel et à travailler en équipe », le personnel convié en réunion ayant été réduit à son strict minimum pour raison « sanitaire ». Résultat : une perte de réflexion clinique. « Lorsqu’on est moins pour penser, on pense moins bien, grince le praticien. La question se pose alors, de la maltraitance du système. Dans la mesure où l’on apporte du soin à des personnes dans un moment de crise, sans les moyens nécessaires – être assez nombreux et pouvoir travailler en équipe –, on prend forcément moins bien en charge les patients. »

« Mise au pas »

Jeanne a fait le déplacement depuis Rouen avec une dizaine de consœurs et confrères. « C’est assez rare qu’autant de psychologues différents arrivent à s’unir et à converger », se réjouit cette jeune professionnelle exerçant dans la fonction publique hospitalière. Mais c’est aussi parce que l’heure est grave ; même la liberté thérapeutique se trouve menacée : « Un peu partout, les psys sont en difficulté. Ces mesures, on les ressent comme une mise au pas d’un métier qui est au front depuis le début du Covid. » Un exemple des mesures en question ? L’arrêté du 10 mars dernier « relatif à la définition de l’expertise spécifique des psychologues » qui, en se basant sur des recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS), se permet de préconiser certaines approches aux praticiens. Or, de nombreux psychologues pointent du doigt le caractère obsolète de ces recommandations de « bonnes pratiques ». Celles portant sur la prise en charge d’enfants et d’adolescents atteints d’autisme, par exemple, n’ont quasiment pas été actualisées depuis 2012, alors que, selon ces thérapeutes, des études récentes prouvent qu’une mise à jour serait largement nécessaire.

Autre menace d’ingérence qui plane sur ces professionnels : la proposition de loi portée par des députés Les Républicains (LR) visant à créer un Ordre des psychologues, sans aucune concertation avec les premiers concernés. Un potentiel « organe de contrôle [4] » qui ouvrirait un boulevard à l’uniformisation des pratiques thérapeutiques.

Recommandations hors sol

Ce même 10 juin, l’Organisation mondiale de la santé publiait un rapport [5] recommandant que les soins de santé mentale s’articulent désormais avec un « soutien à la vie quotidienne, par exemple en facilitant l’accès au logement et en faisant le lien avec les services d’éducation et d’emploi ». Une individualisation du suivi du patient et une prise en compte de l’humain dans sa globalité, à contre-courant des préconisations de la Haute autorité de santé.

Jeanne confirme : « Les recommandations de bonnes pratiques de l’HAS sont très orientées neurosciences et TCC [thérapies comportementales et cognitives, NDLR]. Tout ce qui est psychodynamique [qui fait notamment appel à l’inconscient] est complètement éjecté. Maintenant, il faut faire passer des tests, ce n’est plus du tout notre travail. Il y a une volonté de faire disparaître le soin par la parole. » Si les directives du futur Ordre des psychologues ressemblent aux recommandations de la Haute autorité de santé – qui ne riment pas jusqu’ici avec obligation mais font tout de même référence –, nul doute que la pluralité des approches thérapeutiques sera en péril.

À l’heure où la parole des victimes de violences et de toutes les personnes en souffrance psychique tend à se libérer, difficile de voir d’un bon œil l’étouffement de cette parole, la marche forcée vers un déni de la vie psychique, la normalisation des pratiques thérapeutiques et l’étiquetage des patients. Pour aider les humains en souffrance, encore faudrait-il entendre celles et ceux qui les écoutent chaque jour.

Texte et photo Lily La Fronde


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- Ce article a été publié dans le numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre.

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Notes


[130 % de la population serait concernée. « Les psychologues en grève pour un vrai remboursement », L’Humanité (10/06/2021).

[2Reconductible une fois, après évaluation par un psychiatre.

[3La durée de l’entretien initial d’évaluation est quant à elle fixée à 45 minutes et rémunérée 32 euros.

[4Voir note n° 1.

[5Intitulé « Orientations et dossiers techniques relatifs aux services de santé mentale communautaires : promotion des démarches centrées sur la personne et fondées sur ses droits ».



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