Guerre & paix
Pour un « désarmement mondial synchronisé »
Les États-Unis, sous la présidence de Trump, menacent de se retirer du Vieux continent. La Russie ne tarit pas d’ambitions impérialistes. La guerre en Ukraine dure depuis plus de trois ans. Et les Européens sont sous pression. Comment analysez-vous la situation ?
« Effectivement c’est un grand chambardement. L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 avait initialement redonné vigueur à l’OTAN. Mais on peut aujourd’hui interpréter ce regain comme le chant du cygne d’une organisation déclinante depuis déjà une dizaine d’années. Cela souligne toutefois cruellement la dépendance vis-à-vis des États-Unis dans ce conflit. Et celle-ci concerne autant les Européens que les Ukrainiens.
Côté Russie, depuis trois ans, cet immense pays aux moyens militaires considérables hérités de l’Union soviétique – seul domaine où l’URSS rivalisait vraiment avec l’Occident – n’a toujours pas réussi à s’emparer de tous les territoires annexés en Ukraine. Ce n’est pas une défaite puisque les troupes russes continuent d’avancer à pas de tortue, mais ce n’est clairement pas une victoire.
« Il serait absurde d’envisager sérieusement une invasion russe de l’Europe »
Quant à la menace russe qui pèserait sur l’Europe, rappelons seulement que l’Union européenne (UE) dispose d’une population plus de trois fois plus nombreuse, d’une économie plus de dix fois supérieure et que ses dépenses militaires, en incluant le Royaume-Uni, sont trois fois plus importantes que celle de la Russie – cela malgré le fait que celle-ci soit directement engagée dans une guerre de grande envergure et donc au maximum de ses capacités, contrairement à l’Europe. Dans ces conditions, il serait absurde d’envisager sérieusement une invasion russe de l’Europe. »
Pourtant, à entendre Emmanuel Macron, il existerait une « menace existentielle russe ».
« L’idée avancée par Emmanuel Macron relève davantage d’une manœuvre politique visant à positionner la France comme leader stratégique et protecteur exclusif de l’Europe. Ce positionnement flatte son rôle présidentiel tout en bénéficiant directement à l’industrie militaire française. Mais cette rhétorique est dangereuse car elle nous rapproche précisément des périls qu’elle prétend prévenir. »
Mais il est vrai que la Russie de Poutine, autoritaire, multiplie les ingérences : cyberattaques, tentatives d’influences dans les élections des États européens... Et de l’autre côté de l’Europe, les pays baltes, eux, craignent pour leurs frontières.
« Moscou mène une guerre psychologique et une campagne de désinformation. Mais la meilleure option serait une riposte équivalente : une campagne de rétablissement des faits, à l’adresse de la population russe. En tant que puissance impérialiste, la Russie a certainement des ambitions vis-à-vis des pays baltes. Mais Poutine s’est brûlé les doigts en Ukraine. Même en cas de désengagement américain, il sait qu’il ne dispose pas des moyens suffisants pour affronter l’Europe sur le terrain. »
Un autre argument avancé pour justifier le réarmement européen consiste à affirmer que cela réduirait notre dépendance vis-à-vis des États-Unis.
« C’est vrai. Et vu comme cela, ça paraît positif. D’autant que l’administration étatsunienne prend un virage politique de plus en plus inquiétant et qu’elle multiplie les ingérences en soutenant ouvertement les extrêmes droites européennes.
Mais l’argument est hypocrite. D’abord parce que ceux qui parlent le plus de relocaliser la production en Europe sont les pays possédant déjà une industrie d’armement avancée, comme la France. Pour eux, c’est une aubaine ! Ensuite, les investissements annoncés ne vont pas remplacer les armes américaines par des équipements européens. En réalité, se passer de composants venant des États-Unis ne se fait pas en un claquement de doigts. Ces fonds vont donc surtout servir à augmenter la production !
Enfin, le terme de “réarmement” est en lui-même problématique. Il suggère faussement que l’Europe serait désarmée, ce qui est loin d’être le cas : chaque pays consacre déjà en moyenne 2 % de son PIB à la défense – la Pologne et les pays baltes, bien davantage encore.
Une approche véritablement progressiste consisterait plutôt à œuvrer pour un désarmement mondial synchronisé, comme l’ont préconisé une cinquantaine de prix Nobel de sciences de la nature1, afin d’investir dans la lutte contre le réchauffement climatique et la pauvreté. »
« Plus qu’une invasion, c’est la possibilité d’une confrontation nucléaire qui m’inquiète »
L’Europe est-elle en train de franchir une ligne rouge qui pourrait entraîner une confrontation plus directe avec la Russie ?
« L’escalade rhétorique et la course à l’armement augmentent les tensions et le risque d’incidents à telle ou telle frontière. Une erreur de trajectoire d’un missile ou une violation accidentelle d’un espace aérien pourrait vite dégénérer.
Mais, plus qu’une invasion, c’est la possibilité d’une confrontation nucléaire qui m’inquiète. Face à ses difficultés en Ukraine, Poutine a déjà menacé plusieurs fois d’utiliser son arsenal nucléaire. Il sait que son pays est la première puissance nucléaire du monde. En face, la puissance nucléaire européenne se résume aux arsenaux de la France et de la Grande-Bretagne. Pas de quoi rivaliser. Poutine pourrait utiliser des armes nucléaires tactiques (aux impacts plus limités), estimant qu’aucun de ses adversaires n’osera une riposte stratégique (capable de détruire des surfaces immenses). Dans le cadre de la dissuasion nucléaire, c’est surtout la Russie qui dissuade ! »
Vous avez appelé à un référendum dans les territoires ukrainiens annexés afin que les populations décident par elles-mêmes de leur destin. Pouvez-vous en dire plus ?
« Le droit international interdit l’acquisition de territoires par la force, ce que la Russie a pourtant fait en Crimée en 2014 et dans l’est de l’Ukraine en 2022. Mais sur le terrain, la situation est complexe. Dans ces régions, des russophones et des Russes manifestent parfois un sentiment d’appartenance plus fort envers la Russie qu’envers l’Ukraine. En Crimée par exemple, on n’a pas vu de résistance populaire notoire lors de l’entrée des forces russes. Pour éviter davantage d’effusion de sang, je suis donc pour un référendum d’autodétermination, organisé sous l’égide des Nations unies, avec des garanties et sur la base du registre électoral des populations présentes avant l’invasion.
Concrètement, il faudrait que les troupes russes se retirent dans leurs bases durant toute la durée du processus et soient remplacées par celles de l’ONU. Il ne serait pas réaliste d’exiger leur retour préalable aux frontières antérieures à 2022 ou 2014 : un tel scénario serait inacceptable pour la Russie et empêcherait un règlement politique du conflit au long terme. Enfin, le déploiement d’observateurs internationaux garantirait la transparence du scrutin. C’est, à mon sens, le seul moyen pour éviter les rancœurs productrices d’irrédentisme au long cours. Cette approche est démocratique et conforme au droit international. »
Comment conserver une ligne critique vis-à-vis de l’OTAN tout en maintenant une solidarité active envers les Ukrainiens victimes des bombardements ?
« Je pense qu’il faut dans un premier temps reconnaître la légitimité des Ukrainiens à défendre leur pays et les soutenir. Reconnaître et soutenir leur droit à s’armer. Ne pas s’opposer à la livraison d’armes défensives. Et j’insiste sur le terme “défensif” : il s’agit de toutes les armes “anti” – antimissiles, antichars, antiaériennes. Enfin, s’engager dans une pression internationale pour l’organisation d’un référendum sur l’autodétermination des régions de l’Est ukrainien et de la Crimée.
J’ajoute qu’il serait temps d’arrêter d’ignorer l’éléphant au milieu de la pièce : la Chine. Celle-ci a très tôt manifesté son soutien à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Mais Washington a préféré ignorer cette main tendue et d’emblée accuser la Chine d’être de mèche avec la Russie. Aujourd’hui, les négociations sont menées en Arabie Saoudite entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine. Volodymyr Zelensky est isolé, soumis à des pressions qui le poussent à accepter des conditions de paix bien pires que celles que j’ai évoquées. Or la Chine, qui n’a pas intérêt à voir ce conflit se prolonger en tant que grand importateur d’hydrocarbures, pourrait être un allié de taille pour inciter les acteurs à revenir à la table des Nations unies. »
1 Voir l’appel de la campagne « Dividende de la Paix » publié en 2021 sur le site demilitarize.org.
Cet article a été publié dans
CQFD n°240 (avril 2025)
Dans ce numéro, un grand dossier « ruralité ». Avec des sociologues et des reportages, on analyse le regard porté sur les habitants des campagnes. Et on se demande : quelles sont leurs galères et leurs aspirations spécifiques, forcément très diverses ? Et puis, comment faire vivre l’idée de gauche en milieu rural ? Hors dossier, on tient le piquet de grève chez un sous-traitant d’Audi en Belgique, avant de se questionner sur la guerre en Ukraine et de plonger dans l’histoire (et l’héritage) du féminisme yougoslave.
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Paru dans CQFD n°240 (avril 2025)
Par
Illustré par Alex Less
Mis en ligne le 04.04.2025
Dans CQFD n°240 (avril 2025)
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