Je vous écris de l ’Ehpad – Épisode 5

« On dansait à en mourir »

Cinquième épisode de la chronique de Denis L., qui nous livre chaque mois un récit sensible de son quotidien d’auxiliaire de vie dans un Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) public.
Illustration d’Alex Less

Afin de maintenir le contact avec les familles en ces temps de Covid, tout en évitant au maximum la circulation de personnes extérieures dans l’Ehpad, un strict protocole a été mis en place. Un droit de visite d’une demi-heure par semaine et par résident est accordé, sur rendez-vous. Les rencontres ont lieu au rez-de-chaussée, dans une chambre libérée à cet effet et dans un espace du salon séparé par des paravents.

Aujourd’hui je suis préposé aux visites. J’achemine les résident·es, accueille les visiteurs, vérifie qu’ils inscrivent leurs nom et coordonnées sur le cahier, que les consignes sanitaires sont respectées (visiteurs et visités sont séparés par une table) et, au terme du temps chichement imparti, je sonne la fin de la visite. Le week-end il n’y en a pas, faute de personnel pour les gérer. Certain·es résident·es ont droit à des visites en chambre, lorsque leur état physique ou mental le requiert. Beaucoup ont renoncé à passer les fêtes de fin d’année en famille, pour ne pas être confinés une semaine en chambre au retour. Ainsi le rôle des proches est considérablement amoindri et le moral de nos résident·es s’en ressent. Dans ces conditions, comment ne pas voir l’Ehpad comme un lieu de privation de libertés ? Et le préposé aux visites comme un maton ?

Mais pour nous, le travail en soi n’est pas désagréable : on circule, on voit des gens, on discute. On met un visage sur des prénoms maintes fois répétés, on rassure, on écoute des anecdotes. J’apprends par la fille de M. Lacaze que celui-ci fabriquait et vendait des vélos et qu’il a construit le tandem avec lequel sa femme et lui ont franchi les cols des Alpes et des Pyrénées en guise de voyage de noces. « Hein papa ? », lui hurle sa fille à l’oreille. Avachi dans son fauteuil roulant, M. Lacaze hoche la tête avec un sourire satisfait ; il est dans son monde. Stimulés par les enfants, qui sont bien souvent des personnes déjà âgées, les souvenirs reviennent parfois.

— C’était une passionnée de danse, me confie la fille de la charmante Mme Cadène.
— Oh ça oui ! confirme celle-ci. Je faisais des concours : tango, paso, cha-cha-cha, des choses comme ça. Vous avez connu le Ramier ? Non, vous êtes trop jeune ! Un très beau dancing. On allait danser à en mourir, à en crever comme on dit maintenant et puis après on rentrait à la maison. Ma mère ne me disait rien, elle me laissait danser. C’était vital pour moi, vous savez, c’était mon oxygène.
— Tu avais quel âge maman ? J’étais déjà née ?
— Ça, je ne sais plus ! Oui, un très très beau dancing, fait-elle, perdue dans ses souvenirs. Puis elle lâche : « Les jeunes, comme ils dansent aujourd’hui, ça me fait pitié ! »

Pour compenser l’absence de visites le week-end et d’animations, nous tentons d’apporter un peu de distraction. Un goûter en musique, des crêpes, de petits moments de causette. Morgane, une aide-soignante, a mis la main sur une grille de mots fléchés et essaye de stimuler Mme Simonetti pour la remplir : _ «  Allez Paulette, faites un effort ! » Mais il faut bien avouer que celle-ci n’en fait pas beaucoup. M. Puech passe par là en traînant ses chaussons :
— C’est bientôt le goûter ?
— Pas encore Gérard ! Ah tiens : dessous féminin en cinq lettres ?
—  String ! lance une autre AS. Paulette, elle, ne voit pas.
—  Jupon ! lance Gérard.
Ça colle.
— Bravo, on voit le connaisseur !
Morgane enchaîne :
— Ah Paulette, il est pour vous celui-là : « vieille ? » en quatre lettres ?

Denis L.

Je vous écris de l’Ehpad est une chronique qui revient tous les mois dans CQFD depuis novembre 2020. Nous les mettons progressivement en ligne. Ci-dessous les précédents épisodes :
1 : « Alors, tu vas torcher les vieux ? »
2 : « Tu commences à avoir la même mentalité que les filles »
3 : « Bonjour Claudie, vous aimez le rap ? »
4 : « Oh la barbe ! »

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