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Après le carnaval de la Plaine

Marseille : la chasse aux fêtards


paru dans CQFD n°197 (avril 2021), par Clair Rivière, illustré par
mis en ligne le 03/04/2021 - commentaires

Il y a vingt ans, ça n’était qu’une petite fête de quartier marseillais. Cette année, le carnaval de la Plaine a réuni des milliers de personnes en quête d’une bouffée d’air libre : comme un cri de révolte joyeuse au milieu d’un océan de restrictions sanitaires et d’une persistante épidémie de mesures autoritaires et anti-pauvres. Depuis, les pères-la-morale et les tenants du tout répressif sont à la fête. Leur effigie sera-t-elle brûlée en place publique l’année prochaine ?

Photographie de Dogan Boztas

Les témoignages concordent. Cette année, le carnaval de la Plaine [1], « c’était vraiment chouette ». Et même : « Ça faisait trooooooop du bien ! » Imaginez : l’espace de quelques heures, retrouver la foule, le rire, les chants, les déguisements cocasses. Se dire que bordel, on avait oublié ce qu’on ressent au fond des tripes quand Marseille est une fête. Et voir, en fin de défilé, les flammes avaler l’effigie de Gérald Darmanin et de quelques autres tristes sires…

D’après la préfecture de police, ils étaient quelque 6 500 dans les rues ce dimanche 21 mars. Un chiffre gonflé pour crier plus fort au scandale ? Des carnavaliers s’interrogent. Reste qu’ils (et elles) étaient assurément des milliers et que dans le lot, beaucoup ne portaient pas de masque anti-Covid – en tout cas pas tout le temps. Pas forcément l’idéal en termes de risque sanitaire.

Mais, à la décharge des fêtards, comment ne pas rappeler que trois jours auparavant, Jean Castex appelait à un confinement digne du film Enfermés dehors d’Albert Dupontel ? « On sait aujourd’hui qu’on se contamine infiniment moins quand on se promène en plein air qu’en étant regroupés, sans masque, en intérieur », rassurait le Premier ministre. Comment oublier que d’après l’Agence régionale de santé de Bretagne, aucun cluster particulier n’a été découvert après la soirée techno du Nouvel An et ses quelque 2 500 teufeurs réunis sans masque dans un hangar à Lieuron (Ille- et-Vilaine) [2] ? Et comment ne pas comprendre que certains aient eu envie d’une petite pause après douze mois de vie covidée, marqués par les décisions absurdes et contradictoires d’un président erratique qui continue de rationner l’hôpital public ? Au terme d’une année morose pour le mouvement social, comment délégitimer la volonté de protester joyeusement contre un gouvernement qui continue d’enchaîner les réformes régressives ?

« Attentat sanitaire »

Passée maîtresse dans l’art de l’outrance verbale [3], la droite locale s’est empressée de crier à « un véritable attentat sanitaire contre les Marseillais », selon les termes de la sénatrice Valérie Boyer (LR). Un peu plus à gauche, le maire Benoît Payan (PS) disait sa « colère ». Ses adjoints à la culture et à la sécurité étaient plus mesurés. Il faut dire qu’au moins un élu d’arrondissement de la majorité municipale figurait dans le cortège...

Une évidence : mairie et préfecture de police savaient pertinemment que le carnaval se tiendrait. Et c’est sciemment qu’elles n’ont rien fait pour l’empêcher. D’ailleurs, jusqu’à ce qu’en fin d’après-midi un mélange de présence policière, d’alcool et de rage sociale accumulée provoque quelques échauffourées et dégradations, le maintien de l’ordre avait été plutôt apaisé. Mais à l’ère de la surenchère sécuritaire, c’est à croire qu’il est impossible aux autorités d’assumer une telle modération : le soir même, la préfecture de police vilipendait d’ » irresponsables » carnavaliers et procédait à plusieurs interpellations. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur annonçait des comparutions immédiates imminentes.

Le procès eut lieu le mercredi. Les médias mainstream, nombreux à avoir fait leurs choux gras de ce carnaval « sauvage », quitte à lui donner une allure d’affaire d’État, étaient présents en masse au tribunal. Mais ceux qui étaient venus assister à la curée en furent pour leurs frais : sur les cinq fêtards jugés ce jour-là pour des feux de poubelles et des jets de projectiles sur des policiers, pas un seul ne passa la nuit en prison [4]. Au grand dam de la procureure, qui avait requis des peines allant jusqu’à six mois de prison ferme…

Une enquête pour retrouver les organisateurs

Le carnaval de la Plaine n’en a pas pour autant fini avec la répression. Le parquet de Marseille a ouvert une enquête pour « organisation de manifestation sans déclaration préalable », un délit passible de six mois de prison et 7 500 € d’amende. Les policiers sont chargés d’identifier les organisateurs. Or, ce carnaval, farouchement indépendant, n’est chapeauté par aucune structure légale. Il n’a donc aucun organisateur officiel. Au cours de son histoire, ce sont des centaines voire des milliers d’habitants du centre-ville qui, de manière informelle, au gré de leurs envies et de leur temps libre, ont participé à la construction des chars, tout en soignant leurs déguisements et en affûtant leurs chants. « Avant que le cortège s’élance, personne n’est jamais certain de la direction qu’il prendra ! », remarque un participant assidu.

Jeudi 25 mars, une dizaine de membres de la direction collégiale de l’association La Plaine sans frontières ont néanmoins été entendus en audition libre au commissariat. Ils en sont ressortis quelques heures plus tard, mais leurs téléphones ont été saisis. À la toute fin des années 1990, cette association avait participé, avec d’autres acteurs locaux, à la renaissance du carnaval du quartier. Mais elle avait rapidement abandonné son rôle organisationnel, avant de cesser toute activité. Comme le disent plusieurs de ses membres, elle n’est plus qu’une « coquille vide » depuis plusieurs années. L’enquête se poursuit.

Le 21 mars, ils étaient des milliers à porter des déguisements. Une poignée finira-t-elle par porter le chapeau ?

Clair Rivière

Contestataire par définition

Si celui de la Plaine n’a jamais été déclaré en préfecture, c’est parce que « le carnaval n’a pas à demander l’autorisation d’exister, tranche un habitué. Même les rois toléraient ce jour des fous où les gueux les moquaient en place publique ! »

En 2013, la ville de Marseille, proclamée Capitale européenne de la culture, fit mine d’interdire cette expression non programmée et non subventionnée du mauvais esprit local – en vain. Rebelote l’année suivante. Malgré une charge policière et plusieurs carnavaliers embastillés, le défilé renaquit de ses cendres. Jusqu’alors assez confidentiel, il ne cessa de grossir printemps après printemps. Et seul le Covid entraîna l’annulation d’une édition, celle de 2020.

Au fil des ans, dans ce quartier « remuant » qu’est la Plaine, l’événement est devenu un véritable rituel. Chacun peut s’en emparer – et c’est ce qui explique en partie son succès. La reprise des codes transgressifs et contestataires de la tradition carnavalesque est un autre facteur d’engouement. C’est ainsi que le Caramentran, figure emblématique des peurs, colères et souffrances de l’année écoulée, se retrouve construit sous les traits d’un monstre hideux ou ridicule que la foule envoie au bûcher au terme d’une parodie de procès. L’ancienne majorité municipale (LR) a souvent été une cible de choix : l’ex-maire des 4e et 5e arrondissements, Bruno Gilles, trimballé dans les rues sous la forme d’un gros cochon rose, ou le roi Gaudin et ses valets Vassal (sic) – patronne de la Métropole et du Département – et Chenoz – ancien boss de la société d’aménagement métropolitaine. L’actualité nationale des deux dernières décennies, marquée par la dérive sécuritaire et l’entrée dans la société de surveillance, a également été mise à contribution, souvent sous la forme d’un être arachnéen ou tentaculaire. Sans oublier des thèmes éternels (par exemple l’argent) et locaux – comme le gabian, « espèce d’hyène volante au cri démoniaque » (en vrai, un goéland braillard), dont la mairie avait fait la mascotte d’une campagne de pub pour le tramway.

« La raison d’être du carnaval a toujours été de contester le pouvoir en place, rappelait récemment l’historienne Claude Gauvard au journal La Croix  [5]. C’est une soupape de décompression qui, dans l’histoire, sert au peuple à extérioriser, pendant un temps donné, avant le retour au calme. » Les gouvernants auraient tout intérêt à ne pas l’oublier.


La Une du n°197 de CQFD, illustrée Adrien Zammit {JPEG}

- Cet article a été publié dans le numéro 197 de CQFD, en kiosque du 2 avril au 6 mai 2021.

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Notes


[1De son nom complet : « Carnaval indépendant de la Plaine, Noailles et les Réformés (trois quartiers du centre de Marseille).

[3Lire aussi p. 6 de numéro 197 de CQFD : « Martine Vassal ou la “trumpisation” de la politique provençale ».

[4Le tribunal prononça une relaxe, trois peines de prison avec sursis et une de 90 heures de travaux d’intérêt général. Le témoignage d’un prévenu assurant avoir été giflé et insulté par des CRS – « Enculé, on va te faire le cul, sale gaucho de merde... » – ne fit l’objet d’aucun examen approfondi. Lire sur notre site « Carnaval de la Plaine : le tribunal modère sa sévérité » (25/03/2021).



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