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Slatko, Raymond, Jacques et les autres

Licencier tue


paru dans CQFD n°199 (juin 2021), par Sébastien Bonetti
mis en ligne le 22/06/2021 - commentaires

Quatre mois après l’annonce de la liquidation de l’usine qui l’employait, Slatko s’est suicidé. Pour des raisons intimes ? À cause de la violence d’un système qui délègue l’accompagnement des chômeurs à des entreprises ? Parce qu’il n’a pas supporté l’injustice de voir fermer une usine qui tournait ? Certainement un peu des trois.

Il est tentant de dresser des parallèles entre le destin de Slatko et celui du personnage principal de Moi, Daniel Blake, film de Ken Loach sorti en 2016. Daniel Blake a 59 ans. Slatko [1] en avait 51. Dans les premières minutes du film, le menuisier entame sa descente aux enfers en répondant aux questions d’une boîte américaine missionnée par le gouvernement anglais pour tenter de réinsérer les chômeurs comme lui. Dans les dernières minutes de sa vie, Slatko, ouvrier soudeur licencié d’une boîte nommée Kaiser, croisait le fer avec Altedia, une entreprise sous-traitante de Pôle emploi battant aujourd’hui pavillon américain. Daniel Blake est célibataire, comme l’était Slatko, etc.

On pourrait lister sur des pages entières les points communs entre les deux vies. Ce serait même plus simple de parler de leurs différences. L’une est de taille : dans son malheur, Daniel Blake a la chance de rencontrer Katie, une sœur de galère. Vivant seul dans sa maison de Longuyon, une petite ville du nord de la Meurthe-et-Moselle, Slatco, lui, a plongé sans aucune branche à laquelle se raccrocher. Le 8 février 2017, ses voisins l’ont vu remonter la rue avec un seau. C’est la dernière image qu’ils en gardent. Quelques minutes plus tard, il se pendait à un arbre de son verger avec un câble électrique.

Slatko n’a pas laissé de lettre mais Brigitte Lambert et Bernard Blondin, les délégués CGT de l’usine Kaiser, spécialisée dans la fabrication de remorques de poids lourds, connaissent au moins une partie des raisons de ce suicide, puisqu’ils continuaient à prendre de ses nouvelles, ainsi que de la plupart des 130 employés laissés sur le carreau le 16 octobre 2016. Ce jour-là, le tribunal de Briey prononçait la liquidation judiciaire de ce site, où bossait Slatko, qui a employé jusqu’à 300 personnes et réalisé 50 millions d’euros de chiffre d’affaires durant les périodes fastes. Mais ça, c’était avant. Avant « la mise en concurrence avec les usines des pays de l’Est », comme l’expliquent les deux syndicalistes. Et puis aussi avant la reprise de l’entreprise par des hommes d’affaires à la réputation sulfureuse et aux « méthodes dictatoriales ».

« Pompes à finances »

Comme ses potes, Slatko a participé aux grèves successives contre ses nouveaux patrons mais celles-ci se sont heurtées aux tribunaux et aux élus locaux, supporters des repreneurs à qui ils avaient offert le site pour une bouchée de pain [2]. Pour se rendre aux manifestations ou au boulot, à un kilomètre de chez lui, ce passionné de pêche et de nature coupait à travers champs. Il n’avait pas de voiture. Juste un deux-roues. Et il préférait marcher. Ce que le conseiller d’Altedia ne comprenait pas. Tout comme le fait qu’il n’avait pas d’ordinateur.

« Débordé, Pôle emploi sous-traite à des privés qui sont payés au résultat. Ils lui ont mis une pression de dingue, fustige Brigitte Lambert. Il fallait qu’il se crée un compte formation sur internet. Mais comment tu fais sans outil et dans une zone blanche  ? »

Une réalité que connaît bien Ralph Blindauer, l’avocat des salariés de Kaiser : ces entreprises « prennent la place d’un service public qui était performant mais qui subit des attaques répétées. Altedia, BPI, etc. : on peut les appeler des “pompes à finances”, qui bénéficient de 2 000 € à 6 000 € par salarié. Ils profitent d’un marché juteux, celui de l’accompagnement des chômeurs, poursuit-il. Ils ne font pas de miracle, loin de là. Leur chance, c’est que leurs dirigeants circulent dans les cabinets ministériels et influencent les choix dans le cas des liquidations. Il conclut : En bout de course, ce sont les Slatko qui trinquent. »

Dans un coin de sa tête, Brigitte pense elle aussi à tous les Slatko de Kaiser qu’elle a connus et qui se sont suicidés, sont morts d’un AVC, enchaînent les dépressions « parce que retrouver un emploi à 60 ans, c’est impossible » : Raymond, dont on soupçonne le suicide, est mort le 24 mars 2019 à l’âge de 69 ans ; Jacques est parti, un an plus tôt à 58 ans, laissant derrière lui les mêmes interrogations ; Yves a le cœur qui flanche depuis l’hiver 2016, etc.

Sentiment d’injustice

« Pendant les deux ans qui ont précédé la fermeture, les prud’hommes nous ont déboutés, les préfets et sous-préfets nous ont ignorés. Et voilà comment on désindustrialise tranquillement en France, déplorent d’une seule voix Brigitte et Bernard. Comment on plonge des femmes et des hommes dans le désespoir. On redoutait des histoires comme celle de Slatko, on les a eues... »

Le sentiment d’injustice se trouve alors en bonne place dans les raisons qui poussent au suicide ou bousillent la santé mentale. « Oui, l’usine avait des fragilités, liées aux plans sociaux successifs qui l’ont saignée, admet Ralph Blindauer. Mais elle avait de quoi poursuivre sa route. Les remorques Kaiser, on en voit partout sur les routes d’Europe. C’est du solide. »

Une viabilité que confirmait également l’avocat des patrons : « Le carnet de commandes est bon, la trésorerie assurée et la compétence indéniable [3] ».

L’action collective

Qu’importe si les usines tiennent la route, dans le bassin de Longwy, où se trouve Longuyon, les mauvaises nouvelles s’enchaînent. Et la pandémie n’a rien à voir là-dedans. Après Kaiser et ses 130 employés, c’est Gorcy-La Roche (métallurgie, jusqu’à 120 salariés), SKTB (fonderie d’aluminium, 80 salariés) ou encore FVM (carters d’huile pour boîtes de vitesse, 127 salariés) qui ont mordu la poussière. Lorraine Tubes a quant à elle été rachetée par ArcelorMittal qui robotise et continue de grignoter les effectifs, passés de 400 à 90.

Lors de la dernière réunion de préparation du 1er mai à Longwy, l’intersyndicale CGT, FO, Sud, FSU ne savait pas trop comment analyser le contexte. Seule certitude, d’après Gérard Lagorce, Michel Mengin ou encore Philippe Spillmann : « On désindustrialise à tout-va ici, et dans un silence qu’on n’a jamais connu. » C’est que, dans les années 1980, en plein bassin sidérurgique de Longwy, les usines ne fermaient pas sans heurts [4]. Et Gérard de conclure : « Il faut qu’on reprenne goût à l’action collective, aux échanges, aux assemblées de luttes. Sans quoi, on se fera manger tout cru  ! »

Sébastien Bonetti


- Cet article a été publié dans le dossier « Après l’usine » du numéro 199 de CQFD, en kiosque du 4 juin au 2 juillet 2021.

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Notes


[1Le prénom a été modifié.

[2« Usine Kaiser : des salariés en colère », Le Républicain lorrain (30/05/2015).

[3« Kaiser : le redressement judiciaire est prolongé », Le Républicain lorrain (22/04/2016).

[4Lire « Une Longwy de luttes », CQFD n° 194 (janvier 2021).



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