Théâtre
Le rire de Staline
1953, Iouri Petrovski est un médiocre écrivain du Parti envoyé instruire les malades mentaux d’un établissement psychiatrique moscovite. Accueilli tel le messie, tant par le personnel soignant que par les « soignés », le voilà expliquant « avec des mots simples » comment les « Grands Camarades Lénine et Staline ont construit le pays où les gens ne seraient plus jamais dans la merde ». Car tous, y compris les malades mentaux, doivent reconnaître les vertus scientifiques du stalinisme. Et puis, on espère que les vertus thérapeutiques de la « glorieuse histoire de la révolution d’Octobre » soigneront les « débiles légers » et les « débiles profonds ».
Mais l’établissement psychiatrique est une vraie maison de fous. De leur côté, les internés sont une joyeuse bande d’illuminés rigolards. Ils semblent former une société secrète dans les marges de l’hôpital avec leurs propres règles et leurs propres jeux. De l’autre, le personnel est, lui, complètement psychotique : le directeur est un autoritaire violent, l’infirmière une nymphomane fanatique de Staline, le directeur adjoint un paranoïaque complotiste digne du KGB. Et Iouri ? Tel l’écrivain à la botte du Parti, il semble ne s’étonner de rien et se contente de se laisser porter d’un monde à l’autre sans jamais s’impliquer.
Alors si, de scène en scène, l’absurdité nous fait rire, elle n’empêche pas que nos dents grincent et que la pièce1 nous emmène dans des zones plus sombres et inquiétantes. En effet, Visniec a connu le système Ceaucescu2, ses purges, sa terreur et sa censure dont il fut une des victimes. Aussi, derrière la farce, il dessine l’horreur d’un système politique ressemblant à l’internement psychiatrique qui cherche à dominer les Russes. Folie autoritaire, sanguinaire, paranoïaque : « Une partie des arriérés appartient à la classe hostile. Une partie des idiots sont des éléments louches. Une partie des imbéciles sont des ennemis du peuple. […] Car sous le masque de l’aliénation et de la déficience mentale se cachent de redoutables réactionnaires ! »
L’hôpital est l’envers du décor, imitation grotesque de l’horreur soviétique. Ici, les fous dangereux au pouvoir veulent diriger jusque dans les plus infimes détails un peuple qu’ils ont rendu malade et qui ne peut plus trouver de répit que caché dans la folie ou les caves de l’établissement. C’est là que les malades finissent par emmener Iouri, dans leur repaire clandestin : « Vous êtes, cher Iouri Petrovski, le premier civil, la première personne, qui entre dans la zone libre de cet établissement. Nous vous déclarons, cher camarade Iouri Petrovski, un homme libre ! […] Nous avons ici un cercle d’étude révolutionnaire, un casino, le tribunal qui travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le club de ceux qui ont connu Staline… »
En signe de libération, les fous remettent à Iouri une camisole de force. Car dans une société où la norme est folle, seuls les fous seront libres. Et cela peut se vérifier encore, maintenant, ici et partout.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Matei Visniec, L’Histoire du communisme racontée aux malades mentaux, Lansman, 2000. Malheureusement épuisé.
2 Nicolae Ceaucescu, maître totalitaire de la Roumanie de 1965 à 1989.
Cet article a été publié dans
CQFD n°110 (avril 2013)
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Paru dans CQFD n°110 (avril 2013)
Dans la rubrique Culture
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Mis en ligne le 07.06.2013
Dans CQFD n°110 (avril 2013)