Sauver l’oseille antifasciste
Le « debanking » de la gauche allemande
En septembre 2025, quinze jours après l’assassinat du conspirationniste clérical Charles Kirk par un autre obscurantiste, Trump signe un décret dont l’intitulé a de quoi interloquer : « Désignation d’Antifa comme organisation terroriste intérieure ». Rapidement, la fermeture d’infrastructures financières de la gauche américaine, tel que l’International Anti-Fascist Defense Fund, un fonds de solidarité aux militants antifascistes, annonce la couleur. Sans délai, l’offensive saute les frontières américaines : quatre organisations européennes sont estampillées « Foreign Terrorist Organization » (FTO)1 par l’administration Trump, au même titre que le Hamas ou le Hezbollah. Leurs membres sont interdits des États-Unis, leurs biens sont gelés et on punira quiconque entretient des relations commerciales avec les intéressés.
Cette classification a très vite des répercussions bien au-delà des seuls groupes ciblés, notamment en Allemagne. Ainsi le Parti communiste allemand (DKP), client de la banque « éthique » GLS, voit son compte courant supprimé en fin d’année. La raison ? Le parti, qui venait de lancer une campagne de soutien à Cuba, soupçonne fortement que l’action ait « insécurisé » les argentiers. Puis, c’est au tour de l’Anarchist Black Cross de Dresde et de l’association d’antirépression Rote Hilfe, forte de 20 000 membres. Dernière charge en date : l’historique organisation antifasciste VVN BdA, visée par une résiliation de son compte à la Postbank, filiale de la puissantissime Deutsche Bank. Cette pratique, bien rodée, porte un nom : le debanking, ou le fait pour une banque de mettre fin à une relation commerciale avec un client jugé trop risqué.
La Sparkasse de Göttingen et la banque GLS ont été les deux premiers établissements à dégainer. La raison invoquée ? Dans un premier temps, de vagues « adaptations réglementaires ». Mais Hartmut Brückner, porte-parole de la Rote Hilfe, pressentait déjà une autre raison : « Le classement de certains groupes comme terroriste par les États-Unis n’y est pas pour rien. » En Allemagne, l’« Antifa Ost » a été placé sur la liste rouge de l’administration Trump, bien qu’il ne s’agisse pas d’une organisation clairement identifiée, mais d’un nom apparu dans un contexte d’enquêtes et de procès visant des antifas de l’est du pays après des affrontements avec des néonazis. Or la Rote Hilfe aide financièrement les personnes incriminées et a même lancé, à l’été 2025, une campagne de solidarité « Wir sind alle Antifa » (« Nous sommes tous Antifa »). « Bien sûr, nous soutenons et soutiendrons les antifas poursuivis, c’est le but de notre asso ! » assume Hartmut Brückner, pour qui ce debanking relève d’« une ingérence considérable des États-Unis dans l’action politique et la société civile en Allemagne ». De son côté, Patrik Köbele le leader du DKP, interrogé par le quotidien Junge Welt, se montre peu surpris : les banques, dit-il, « se mettent aux services de ceux qui veulent interdire la solidarité, car il s’agit d’une arme – de notre arme ».
Mi-janvier dernier, un premier procès en urgence a opposé la Rote Hilfe à la Sparkasse de Göttingen en Basse-Saxe. Pour argumenter ses mesures, la banque invoquait une « obligation de diligence accrue » et une possible « perte de réputation », confirmant au passage que l’affaire « Antifa Ost » était bien à l’origine de sa décision. Mais rien de tout ceci n’a su convaincre la présidence du tribunal qui a ordonné à la Sparkasse de continuer – pour l’instant – de mettre ses services à disposition de sa cliente de longue date. Des décisions politiques d’un pays tiers ne peuvent servir de base pour clôturer des comptes allemands, précise en substance les juges. Une première victoire en demi-teinte, puisque dans les délais, la banque a fait appel de cette décision.
« Nous allons sûrement devoir recommencer à récolter de l’argent en cash », confie une membre de l’ABC Dresde au micro de Radio Dreyeckland, tandis que d’autres ironisent sur l’ouverture d’un compte aux îles Caïmans, à la recherche de « bonnes banques » pour leurs caisses anti-rep. Et de fait, l’étau se resserre. Les banques sont prises dans un réseau de dépendances dominées par les acteurs étasuniens avec lesquels nul ne peut risquer de se brouiller sérieusement. La crainte d’en être exclue après l’inscription de l’« Antifa Ost » sur la liste américaine des sanctions a d’ailleurs constitué l’un des arguments centraux de la Sparkasse lors du procès que lui a intenté la Rote Hilfe. À ce titre, un organisme tel que le système international de communication et de transaction SWIFT, bien que basé sur le sol européen, est un outil de pression manifeste. Car l’attribution d’un BIC, ou « code SWIFT », standard international pour identifier les institutions financières dans les transactions, est soumise à des règles strictes. Entre autres : ne pas soutenir des organisations terroristes. Et, dans le doute, Washington nous dira lesquelles.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Le label « terroriste » est attribué à l’« Antifa Ost » d’Allemagne, la Fédération anarchiste informelle FAI/FRI italienne et les deux groupes grecs Justice armée prolétaire et Autodéfense de la classe révolutionnaire.
Cet article a été publié dans
CQFD n°251 (avril 2026)
Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.
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Paru dans CQFD n°251 (avril 2026)
Par
Illustré par Bertoyas
Mis en ligne le 25.04.2026
Dans CQFD n°251 (avril 2026)




