Peine perdue
Somebody got murdered
Retourner à la prison après une longue absence nécessite souvent de me botter le cul. J’ai beau être convaincu de ce que j’y fais, la flemme m’envahit : flemme des hauts murs, flemme des matons, des faux sourires et de la violence qui suinte de partout. À chaque fois, il s’agit de reconstruire cette sorte de carapace qui me permet d’évoluer en milieu carcéral sans trop me faire défoncer par ce que j’y vois.
Rentrée de septembre. J’essaie d’apporter avec moi l’énergie accumulée pendant les vacances. Je me sens en pleine forme. La météo estivale m’enjaille et quand je tombe sur une flopée de gros moutons en train de ruminer langoureusement les pâquerettes des « abords »1, mon cœur fond. Est-ce que même la taule serait moins pénible au soleil ?
Une voiture est parquée devant l’entrée, genre petit monospace plein à craquer. Un surveillant aide deux civils à charger les derniers cartons. Je les salue en passant et me réjouis intérieurement de cette vision inhabituelle : un jeune vient d’être libéré, son père – frère ? Cousin ? – est venu l’accueillir à la sortie, un agent leur prête main forte. Dans le sas d’entrée, je suis bientôt rejoint par ce surveillant, un homme rond et serviable que je côtoie régulièrement parce qu’il officie comme remplaçant à différents postes de la maison d’arrêt.
« Une libération ?
– Non, un décès. Suicide. On l’a retrouvé samedi dans sa cellule. »
Je reste pétrifié et relis la scène avec horreur. J’ai envie de m’enfuir, de m’excuser auprès d’eux. Le surveillant s’en est déjà allé. Il doit effectuer je ne sais quelle tâche administrative absurde qui constitue la suite de sa journée.
Le suicide n’est pas un drame en prison. C’est tout au plus un aléa prévisible qui génère des rapports et des commissions de prévention, mais rarement une réelle prise en charge. « Vulnérabilité et dangerosité produisent une préoccupation institutionnelle similaire : toutes deux sont susceptibles de venir perturber l’ordre carcéral », expliquent le psychiatre Thomas Fovet et la sociologue Camille Lancevelée dans La prison pour asile2 ? Avec une telle logique, celui ou celle qui se coupe les veines a plus de chance de finir au mitard qu’en unité de soins psychiatriques.
Entre les deux, il y a les cellules de protection d’urgence – joliment baptisées CProU ou « cellules lisses » dans le lexique pété de l’administration. C’est le rejeton de ce que la taule et l’HP savent faire de plus moche : 8 m2 garantis « sans point d’accroche » avec du mobilier scellé au sol et du plexiglas sale boulonné autour de la télé et de la fenêtre. Le détenu qui s’y trouve placé est généralement doté en prime de vêtements en papier et d’une couverture en plastique : de quoi bader bien tranquillement pendant les 24 heures qui suivent sa tentative de suicide.
Fin de la journée. J’ai entendu parler de trois agressions entre prisonniers, dont une à l’huile bouillante, et une matonne m’a dit à propos des détenus qu’ils étaient « pire que des gosses ». Dehors, le soleil a disparu et ma joie avec.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°251 (avril 2026)
Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.
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Paru dans CQFD n°251 (avril 2026)
Dans la rubrique Chronique carcérale
Par
Mis en ligne le 25.04.2026
Dans CQFD n°251 (avril 2026)
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