Anguille sous roche
À Douarnenez, un caillou dans la chaussure des richous
Au sommet d’un éperon de granit, qui défie depuis des siècles la mer tempétueuse de la baie de Douarnenez, est perché un hameau. Les vents venus de l’océan génèrent au bas de la falaise une perpétuelle écume qui donne son nom au lieu : les Roches Blanches. C’est au-dessus des ruines de la légendaire ville d’Ys, engloutie par les flots rédempteurs de quelques dieux en colère contre la luxure et la débauche prospérant dans la cité, que la CAF d’Île-de-France y construit une colonie de vacances il y a maintenant plusieurs décennies.
Il se trouve que les « Roches », comme on dit à « Douarn’ », sont desservies par une route côtière qui traverse un autre village de vacances, les anciennes colos de la ville du Mans
Puis, au crépuscule du second millénaire, Focepy, association d’hébergement du pays auxerrois, rachète le hameau avant de, patatras, se retrouver en liquidation judiciaire huit ans plus tard. Les maisons sont alors laissées à l’abandon. En 2010, des occupants sans droit ni titre investissent finalement les cinq bâtiments de l’ancienne colo. Ils développent des activités : chèvrerie, atelier de bois, voilerie, forge… Tout en maintenant l’habitabilité des lieux.
Depuis, une cinquantaine de personnes y vivent à l’année ainsi qu’un flot continu de passagers éphémères car à Douarnenez comme ailleurs, l’hébergement de courte durée est pratiquement impossible à des prix décents. Le Planning familial comme la mission locale ont recours à ce squat ; même la gendarmerie y a (exceptionnellement) orienté des personnes car le lieu est sûr. Le voisin agriculteur est enchanté de la présence des occupants. Quinze ans d’existence tranquille, mais voilà, les opérations immobilières de luxe sont l’alpha et l’oméga de la municipalité de droite. Et il se trouve que les « Roches », comme on dit à « Douarn’ », sont desservies par une route côtière qui traverse un autre village de vacances, les anciennes colos de la ville du Mans. Cet espace a été acquis en 2021 par deux promoteurs pour devenir à terme – travaux en cours – une résidence très haut de gamme qui devrait s’appeler le domaine Petra Alba, « rocher blanc » en latin ! Il faut reconnaître aux riches leur indéniable sens de la provocation.
Il va de soi que les bonnes âmes du coin démentent toute motivation pécuniaire. Conseil départemental et mairie en tête jurent leurs grands dieux que leur seul objectif est de rendre le site des Roches Blanches à dame nature. Ben voyons ! Imaginez le tableau : les squatteurs des Roches avec leurs véhicules rafistolés de bric et de broc, cabossés de partout aux couleurs improbables et maculés de chiures de goélands, empruntant quotidiennement cet axe au nez et à la barbe de gens distingués, bien propres sur eux. D’ailleurs, afin d’assurer un maximum de tranquillité aux résidents ultra-luxe, Maël de Calan, le « patron » du département, déclarait le 18 février dernier qu’il n’y aurait ni parking ni belvédère sur l’espace des Roches. « Rendre le site à la nature, un point c’est tout », insistait-il. Place nette pour les parvenus nom de Dieu !
Les occupants, avec le soutien d’une partie de la population organisèrent alors la résistance et assurèrent, non sans humour, avoir collecté 500 001 euros.
À cette fin, madame Poitevin, affublée d’un sobriquet fastoche vu les circonstances, maire de la ville et première vice-présidente du conseil départemental chargée de l’action sociale (ça ne s’invente pas), mène une campagne de calomnie à l’encontre des habitants. Ainsi, en janvier 2025, dans le journal local Le Télégramme, elle dépeignait l’endroit comme « une zone de non-droit », décrivant certains occupants comme des militants radicaux « en position de repli dans le cas où il y aurait un Sainte-Soline bis ou une Notre-Dame-des-Landes bis [attendant] de repartir au combat ».
Pour chasser les intrus de ce nid d’aigle, une vente aux enchères était prévue le 17 décembre 2025 pour un montant de 200 000 euros. Afin de s’assurer de rafler la mise, le département débloquait en urgence la somme de 500 000 euros en septembre dernier. Les occupants, avec le soutien d’une partie de la population organisèrent alors la résistance et assurèrent, non sans humour, avoir collecté 500 001 euros !
Dans les temps anciens, la princesse Dahut, fille du roi Gradlon, causa la ruine de la légendaire ville d’Ys, en en livrant les clefs au Malin. Au 21e siècle, c’est aux riches que la maire Poitevin offre les clés.
Comme le président du département monsieur de Calan lave plus blanc que blanc, il s’empressa de réclamer au titre de la transparence « la publication de la liste des donateurs et du montant de chaque don ». Rien que ça ! Et lorsqu’en octobre le conseil municipal prévoit à l’ordre du jour un point sur les Roches, les citoyens et occupants du squat venus assister aux délibérations se font accueillir par les gendarmes et policiers municipaux. « Une mesure de précaution », précise la maire dans la presse. Une certaine conception de la démocratie. Mauvais joueur, le département du Finistère court-circuite finalement la vente aux enchères et rachète le lieu à l’amiable, pour 300 000 euros, avec la validation du tribunal judiciaire d’Auxerre le 11 décembre 2025. Dans les temps anciens, la princesse Dahut, fille du roi Gradlon, causa la ruine de la légendaire ville d’Ys, en en livrant les clefs au Malin. Au XXIe siècle, c’est aux riches que la maire Poitevin offre les clés. Pour leur plaire, elle a même dépensé au cours de son mandat près de 2,4 millions d’euros en aménagement aux abords de la plage des Sables Blancs. Pensez donc, le site est à 200 mètres de l’entrée du domaine de Petra Alba ! Les occupants des Roches Blanches, eux, fidèles au droit immémorial de libre usage de la terre, restent en place.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°251 (avril 2026)
Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.
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Paru dans CQFD n°251 (avril 2026)
Par
Illustré par Nicolas Filloqie
Mis en ligne le 25.04.2026




