Cimetière Méditerranée

Chroniques à MER : « Ne pas s’habituer »

Des militants et militantes du réseau Alarm Phone, qui apporte un soutien aux personnes en détresse en Méditerranée et lutte contre les politiques européennes en matière de frontières, mitonnent chaque mois un podcast chaudement recommandé, « Chroniques à MER ». Des voix contre les barbelés.
Illustration de Quentin Poilvet

Au cœur du glacial et coupant lacis de frontières tissé par la forteresse Europe, l’un des principaux vecteur d’indifférence tient à l’invisibilisation de la condition migrante et des drames qui jalonnent les routes de l’exil1. Si de temps en temps un naufrage ou un cas particulier – frontière Pologne-Biélorussie, photo du « petit Aylan » – tire le monde politico-médiatique de sa torpeur, la routine des naufrages et des refoulements reprend vite, loin des regards, sous le tapis. De Calais à Lampedusa en passant par Dakar ou Palerme, il est pourtant des activistes qui refusent cette donne et déploient leur énergie pour réveiller les torpeurs et – surtout – apporter leur soutien aux personnes en exil, palliant la défaillance d’États démissionnaires (voire pire).

C’est notamment le cas des camarades du réseau Alarm Phone, disséminé·es au Nord et au Sud de la Méditerranée et qui depuis 2014 répondent aux appels de personnes en détresse dans leur traversée via une ligne téléphonique disponible 24 heures sur 24, mettant ensuite sous pression des garde-côtes européens trop souvent léthargiques et réticents à intervenir. Leur mantra : «  On ne veut pas s’habituer ».

Concret rageur

Ce n’est pas la première fois qu’on évoque le boulot essentiel d’Alarm Phone dans CQFD. On l’a notamment fait avec le témoignage d’un militant sénégalais du réseau (« Appelez-moi dès que vous touchez terre ») ou le récit détaillé d’un cas d’exactions de gardes-côtes grecs («  Le bateau a un trou mais les garde-côtes ne nous aident pas » ). Cette fois-ci, il s’agit pour nous de tendre une humble oreille vers une série de podcasts mensuels réalisés par des militants et militantes (surtout) du réseau depuis février 2021, les « chroniques à MER ». On peut notamment, et c’est carrément recommandé par la maison, les écouter sur le site de Jet FM, ICI.

Il y a pour l’instant 9 épisodes d’une vingtaine de minutes, consacrés à différentes thématiques : « Femmes en mouvement » (opus 2), « Covid et frontières » (opus 3) ou encore « Les navires marchands : des acteurs ambivalents dans le jeu des frontières » (opus 7). Chacun d’eux est intense, riche de témoignages de personnes en exil et d’activistes, généralement centré sur un cas particulier, à la fois clinique dans la description des mécanismes du déni d’assistance des pays concernés (Italie, Malte, Espagne, Libye où sévissent ces fucking « soi-disant garde-côtes libyens »...) et poignant dans les détails et sensibilités exposées sans fards. En clair : c’est parfois très rude à écouter – et donc d’autant plus nécessaire2.

Libé a récemment consacré un papier au réseau, « Alarm Phone : en Méditerranée, des vies suspendues à un coup de fil », plutôt centré sur le ressenti des personnes impliquées et la logistique des shifts téléphoniques, quand chaque appel peut correspondre à un naufrage en cours. C’est mieux que rien. Mais les podcasts chroniques à MER sont clairement plus ambitieux, parce qu’au-delà de cette part sensible et poignante, ils livrent des analyses claires et sans détour sur les politiques européennes en matière de frontière et leurs conséquences. Qu’il s’agisse des faillites de Salvamento Maritimo (les gardes-côtes espagnols) concernant les naufrages en « Western Med », de la meurtrière route des Canaries (dont on vous parlait dans un article intitulé « Sénégal : les pirogues de la dernière chance »), du naufrage d’une embarcation contenant 91 personnes au large de Garabulli (Libye) ou de ces trois adolescents aux prises avec la justice maltaise pour avoir fait pression sur le capitaine du navire El Hiblu pour qu’il ne les dépose pas dans l’enfer libyen, le concret est de rigueur, étayé et rageur.

Et chaque épisode de se conclure par un limpide cri de ralliement : « Main sur le cœur et poing en l’air ! »

Illustration d’Antonin Malchiodi

« Parce que des milliers de gens traversent la Méditerranée ;

Parce que la mer méditerranée est une frontière ;

Parce que les frontières perpétuent le racisme et colonialisme ;

Parce que le racisme et le colonialisme tuent ;

Parce qu’en 2020 1760 personnes sont mortes en traversant - 147 personnes par mois, 34 par semaines, près de 5 personnes par jour - et bien bien plus dont on ne sait rien ;

Parce que des histoires existent derrières les chiffres ;

Parce que ces histoires doivent être racontées ;

Parce qu’on ne veut pas oublier ;

Parce qu’on veut continuer à lutter ;

Parce qu’on ne veut pas s’habituer ;

Parce qu’on savait ... »

(Présentation d’Alarm Phone sur la page de l’émission Chroniques à MER)


1 Une question qui sera abordée dans notre prochain numéro (février) via un entretien avec l’anthropologue Michel Agier.

2 Il y a d’ailleurs clairement une parenté d’approche avec le livre d’Antonin Richard, sauveteur en mer sur des bateaux d’ONG, Ce matin la mer est calme, dans les plis d’une parole à la fois engagée et tristement limpide. On lui avait donné la parole dans un entretien, « Ces milliers de personnes secourues t’aident à tenir ».

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1 commentaire
  • 15 avril, 20:38, par Dongmo Zefack jonas Julio

    Le combat continue on lâche pas prise, condamné à réussir nous allons toujours continuer à dénoncer tous ses injustices et d’aider nos frères. Vive la liberté de circulation

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