Autopsie d’une défaite

Cévennes : tiens, voilà du bidasse !

Des mois de mobilisation n’y auront rien fait : à Saint-Jean-du-Gard, dans les Cévennes, plusieurs hectares de terres agricoles viennent d’être vendus à la Légion étrangère. Quatre militants reviennent sur cette lutte, qui a reconduit la distance entre « néos » et « locaux ».
Illustration de Mehrake Ghodsi

Saint-Jean-du-Gard est à une heure au nord-ouest de Nîmes (Gard). C’est le sud des Cévennes ; l’été, le soleil brille et les touristes affluent. On est sur les routes parcourues par Stevenson avec son ânesse Modestine, au cœur du pays camisard 1. L’accueil paysan et les campings écolos font florès. L’hiver, en revanche, l’économie locale entre en hibernation, repliée sur ses 2 400 habitants permanents. On s’aperçoit alors que, derrière la façade touristique, la bourgade est pauvre. Le taux de chômage était en 2019 de 23 %, contre une moyenne nationale de 8 %. J’ai vécu ici un peu moins d’une année, il y a trois ans de ça.

À l’automne dernier, une rumeur court : la Légion étrangère serait sur le point d’acquérir la ferme de Bannières et ses 12 hectares de terrain. Une grande partie du foncier de ce mas, en vente depuis trois ans, est pourtant composée de terres agricoles, et c’est la Safer qui sert d’intermédiaire pour la transaction 2. Irait-elle les attribuer au 2e Régiment étranger d’infanterie (REI) ? Cela paraît incroyable mais, au printemps, la presse locale confirme la rumeur : la vente est en passe d’être finalisée. Les militants sonnent alors le branle-bas de combat pour tenter de contrer ce projet, avec pour mot d’ordre : « Non à la militarisation des Cévennes ! » C’est le début d’une mobilisation qui va scander la vie du village jusqu’à l’annonce officielle de la vente, le 7 juillet.

À l’automne dernier, une rumeur court : la Légion étrangère serait sur le point d’acquérir la ferme de Bannières et ses 12 hectares de terrain.

Qu’est-ce qui s’est joué dans cette lutte et pourquoi a-t-elle échoué ? Pour reconstituer ces trois mois et quelque de mobilisation et en tirer un bilan provisoire, j’ai proposé à des camarades de Saint-Jean de se réunir et de parler. Ils sont quatre, fortement impliqués dans la lutte. Jorge 3 est un ancien ouvrier agricole, lecteur de Machiavel ; Jim, bénévole dans une association culturelle, travaille au noir dans le bâtiment, tout comme Jacques ; quant à Jules, il est pion au collège. Personne n’est du cru, tout le monde a la trentaine grosse ou petite et une formation politique dans des milieux plutôt radicaux.

Les citoyens de gauche contre l’armée

Après l’annonce officielle du projet d’installation, « on a appelé à une réunion d’information pour le 26 mars, commence Jim. Elle a réuni une soixantaine de personnes. Il y avait là tout un tas de gens liés aux milieux associatifs et à la Conf’ [la Confédération paysanne]. » Depuis les années 1960, les Cévennes ont attiré des vagues de néo-ruraux, souvent de sensibilité écolo-gauchisante : c’est la base naturelle d’une mobilisation contre une implantation militaire. Mais cette fois-ci, il y a un os dans le potage : les vendeurs de la ferme de Bannières sont eux-mêmes à la Conf, ce sont des « néos » de gauche très impliqués dans la vie associative locale. Jim : «  On a constaté avec surprise que beaucoup de gens présents à la réunion ne voulaient pas d’une opposition tranchée. Ils insistaient sur le fait que les agriculteurs qui vendaient la ferme avaient bien droit à une retraite décente, et que le projet visait seulement à établir un camp de repos pour les légionnaires. »

Un camp de repos ? «  Dès le début, on a compris qu’y croyaient ceux qui voulaient y croire  », explique Jacques. Une plaquette de présentation de l’installation « agricole » du 2e REI, produite par l’armée, annonce la couleur : « entraînements à pied dans le pays cévenol » et « combat à pied en zone boisée » sont au menu. Et déjà les bruits de bottes se rapprochent : trois jours avant la première assemblée, le 23 mars, « 600 légionnaires se sont baladés dans la vallée de Saint-Jean. Ensuite ils ont paradé dans le bourg, ont nettoyé les armes dans la rue, tout le tintouin », raconte Jacques.

Le 9 avril, une nouvelle assemblée décide de créer un collectif, qui prend pour nom « Vallées cévenoles démilitarisées ». Il va se constituer en organe de lutte unitaire et rassembler chaque semaine entre vingt et trente personnes. Au programme, dans un premier temps : ratisser large. La part belle est faite à l’argumentaire selon lequel la venue des militaires va nuire au cadre de vie mais aussi aux affaires locales, les troufions risquant de faire fuir les touristes. « On a suivi dans ce cadre qui jouait l’“unitaire” à fond, mais ça ne nous satisfaisait évidemment pas, précise Jim. On l’a fait parce qu’on avait, je crois, l’espoir d’aboutir à une sorte de mobilisation populaire, qui brasserait, avec un vrai ancrage local. »

Au cours du mois d’avril, diverses organisations rejoignent la mobilisation, parmi lesquelles Attac, ou encore le petit syndicat agricole Modef (Mouvement de défense des exploitants familiaux), qui s’implique fortement. Le collectif lance alors un appel à manifester pour le 8 mai. Ce jour-là, une marche part de Saint-Jean pour rejoindre le col Saint-Pierre qui surplombe la ferme de Bannières. Elle réunit 300 personnes. Les journalistes sont présents ; au col, les représentants des orgas se livrent à des prises de parole.

Trois cents : le nombre, au regard de la population du pays cévenol, n’est pas ridicule. Pourtant, selon Jorge, le compte n’y est pas : « Le 8 mai, ce sont surtout des néos qui sont venus à la manifestation. L’objectif de ratisser large n’a pas fonctionné. » Jim précise : « Mobiliser largement et localement, cela impliquait de dépasser les clivages habituels. Or là, on constate que l’entre-soi est large, mais que ça reste un entre-soi. » Par ailleurs, ajoute Jacques, « juste après la manif, on a reçu un mail d’un type qui se présentait comme le représentant des trois campings du coin. Ils nous informait que les mecs s’étaient réunis et qu’ils avaient décidé d’une position commune, qui était : oui au projet. » La propagande basée sur un impact négatif sur le tourisme n’avait pas trouvé sa cible.

La Safer contre les paysans

Pas de massification locale, pas de forces pour appuyer une dynamique de type zadiste, pas de soutien des campings : la massification unitaire a du plomb dans l’aile. C’est l’occasion d’un virage dans la lutte, qui « enfin » va produire un antagonisme concret : les membres du collectif choisissent de cibler la Safer, responsable de l’attribution des terres à l’armée. Deux rassemblements sont organisés, l’un devant les locaux de la Safer à Nîmes (8 juin), l’autre devant ceux de la chambre d’agriculture à Alès (28 juin). Ça bataille sur la question des terres agricoles du site, que la Légion est supposée louer à un agriculteur, et, toujours, sur celle de l’usage militaire des terres (repos or not repos). Mais surtout, explique Jorge, « c’est l’occasion d’aborder de manière plus large l’enjeu de l’accès aux terres  ». Car si la soldatesque a emporté l’achat de la ferme de Bannières, c’est d’abord parce qu’elle y a mis le prix : 550 000 euros, rubis sur l’ongle. Les vendeurs avaient reçu des propositions à 400 000 et les avaient récusées ; de son côté, la Safer avait soutenu le prix de vente exigé par les vendeurs alors qu’elle avait la possibilité d’imposer une baisse. « En surestimant les prix de vente, [la Safer] contribue à évincer les projets agricoles au profit d’activités non agricoles et de résidences secondaires », pointe un tract.

Au cours de cette deuxième phase de la lutte, alors que l’idée est d’imposer un rapport de forces à l’organisme pour qu’il revienne sur sa décision d’attribution, la Conf « révèle son triste visage de cogestionnaire : elle soutenait officiellement la mobilisation contre la Safer tout en y siégeant, explique Jim. Elle n’a auparavant rien fait pour empêcher l’attribution de la ferme à la Légion, alors qu’elle avait vu la plaquette où il était question des entraînements. Maintenant, son représentant prétendait vouloir – encore – imposer que ça se limite à un centre de repos.  » Les représentants de la Safer temporisent, font des promesses et protestent de leur droiture mais le rapport de forces reste insuffisant : la presse locale révèle le 7 juillet que la vente a bien été finalisée.

L’unité contre la lutte

La lutte, ou du moins une phase de celle-ci, se clôt donc sur une défaite. La ferme a bien été vendue à la Légion, et cela, insiste Jorge, « sans opposition massive ». C’est d’abord sur ce dernier point, abonde Jules, que porte la déception. Demeure la tentative : « T’es sur un village et tu te retrouves à construire une activité commune tournée vers le refus avec des gens qui ne sont pas tes potes, relativise Jim. C’est ça, l’enjeu d’une telle lutte. » Il y a eu des erreurs de commises, bien sûr. Ce qu’il aurait fallu – tout le monde est d’accord là-dessus –, c’est une assemblée de lutte. C’est-à-dire, précise Jorge, « un lieu où se retrouvent les différentes composantes de la lutte pour échanger et s’organiser ensemble, sans chercher à produire une ligne unitaire ». « Avec une assemblée de lutte, dit Jacques, on aurait pu porter un discours clair contre l’armée en tant que telle, et disposer d’un mode d’organisation qui accepte les “éléments extérieurs” comme partie prenante de la mobilisation. On aurait pu peut-être trouver les forces pour pousser à une occupation du lieu. »

Le discours consistant à s’aligner sur le supposé plus petit dénominateur commun pour demeurer « crédibles » est resté dominant dans le collectif ; et Jorge, Jacques, Jules et Jim ont accepté de composer plutôt que de « scissionner ». La discussion que j’ai avec eux sur ce choix est tortueuse. J’avais d’abord cru comprendre que s’ils n’avaient pas produit un discours propre, plus radical, au sein de la mobilisation, c’était du fait d’une sorte de décision stratégique. Mais ce n’est pas ça : plutôt un engrenage produit par l’implication dans la lutte. « Tu as l’air de nous considérer comme un groupe politique, mais on est d’abord des gens qui avons notre vie ici, et c’est de cette manière-là qu’on s’est retrouvés embarqués dans la mobilisation  », pointe Jorge.

Il y a pourtant eu des moments de tension, à propos desquels le bilan est dissonant. Par exemple : au cours de la marche du 8 mai, quelques militants venus d’ailleurs ont tenté, afin d’augmenter le niveau de conflictualité, de dévier la manif pour marcher vers la ferme, mais, renvoyés à leur extériorité à la mobilisation, ils se sont fait rabrouer par des membres du collectif soucieux de préserver l’unité et de ne pas ouvrir les hostilités avec les gendarmes. Jacques s’interroge : est-ce que ça aurait changé quelque chose de scissionner du cadre unitaire pour soutenir ce genre d’initiative ? « On n’avait pas les forces, insiste Jim. S’il y avait eu une dynamique de lutte dans la lutte, on aurait été les premiers à en être, mais on n’a jamais atteint ce stade. » Et puis : « Dans ce qu’on pensait être les débuts d’un mouvement, il nous semblait plus important de nouer des liens avec des syndicalistes paysans comme ceux du Modef qu’avec des super militants hors-sol.  »

Néos pro-touristes contre locaux pro‑treillis

Jacques, Jorge, Jules et Jim s’accordent sur un autre point : quelle que soit la stratégie adoptée, on n’abat pas les déterminations sociales à coups de volontarisme militant. Quelle base sociale pour refuser la présence des légionnaires ? Derrière les dynamiques idéologiques, quels intérêts sont en jeu dans les clivages qu’une telle lutte révèle ? C’est sur la question de la force sociale représentée par les « néos écolos » que ça débat.

« Cette mobilisation a été portée principalement par des gens qui sont dans des logiques de tranquillité et de mythification des lieux, attaque Jorge. L’opposition est demeurée essentiellement idéologique. Il y a eu beaucoup de résistances pour entrer dans le vif du sujet : le prix du foncier. » Aussi maigres soient-elle, les forces militantes étaient tiraillées par de souterraines logiques contradictoires. « La base naturelle de la lutte était composée de propriétaires, agricoles ou non, poursuit Jorge. Ils sont contre le légionnaire qui s’entraîne dans les bois parce qu’il va nuire au tourisme vert, mais ils ne sont pas contre son repos à 550 000 balles. Pourquoi ? Parce que ces gens trouvent leur intérêt dans la flambée du foncier. »

À ce compte, la « trahison » de la Conf n’en est pas vraiment une : « La base sociale d’un syndicat comme la Conf, c’est des agriculteurs comme ceux qui ont vendu le mas de Bannières. Ils affichent des valeurs de gauche, ils font du bio, de l’accueil à la ferme, du gîte. Et au final, le modèle économique, c’est : ton activité paie un peu, mais c’est sur la valorisation du foncier que tu capitalises à mort. » Face à ces petits capitalistes verts aux positions ambiguës, les commerçants locaux ont soutenu l’installation de grivetons : c’est que, augmentés de leurs familles en visite, ces derniers représentent autant de consommateurs. Il y a eu une contre-mobilisation : le 11 mai, une pétition « Pour le vivre ensemble et le repos de nos militaires en Cévennes », adressée aux opposants, est mise en ligne. On y lit : « Notre armée n’est ni agressive ni sanguinaire. Elle est constituée de femmes et d’hommes qui ont décidé, même si cela n’est pas votre choix, d’exposer leur vie pour défendre la démocratie. » Le sarcasme y est manié avec un certain talent, mais ça pue le ressentiment : « Les Cévennes, terre de refuge et d’accueil, ont sûrement accueilli nombre d’entre vous. Elles n’ont jamais promulgué de loi consistant à trier des populations indésirables. »

Le cliché du clivage entre « néos de gauche » et « locaux de droite » a-t-il été reconduit ? « La lutte ne s’est jamais vraiment confrontée à des pro-Légion, explique Jules. On s’est heurtés à des gens qui étaient contre nous, contre ce qu’on représente. Les opposants aux opposants disaient : “Quand c’est les Parisiens qui achètent des gîtes aux mêmes prix, vous vous en foutez.” Eh bien, ce n’est pas complètement faux. » Ainsi, « on s’est rendu compte que dans les perceptions locales, les zadistes et les néo-ruraux propriétaires qui distribuent des tracts sont mis dans le même sac. Là aussi, ce n’est pas aberrant : sociologiquement on pourrait dire que les uns sont les enfants des autres. »

« Les opposants aux opposants disaient : “Quand c’est les Parisiens qui achètent des gîtes aux mêmes prix, vous vous en foutez.” Eh bien, ce n’est pas complètement faux. »

Mais faire des « locaux » un groupe social homogène, c’est aller vite en besogne. « Les propriétaires du cru sont autant dans une logique de capitalisation du foncier que les néos », rappelle Jacques. Reste la figure du « prolétaire local », spectre qui semble hanter Jorge. Le prolétaire local ne s’est pas pointé pour débrider la parole unitaire et citoyenne portée par le collectif Vallées cévenoles démilitarisées et mettre le feu à la ferme de Bannières. Où est-il resté ? Au boulot, ou chez lui. « Le prolétaire local, intégré au capital global, agit dans le cadre de ses intérêts au sein du capital, pointe Jorge. Dans le cadre de l’antagonisme tel qu’il a été posé, les prolos n’ont rien à perdre à la présence de l’armée. Une retraitée originaire du village m’a dit un jour : “Je préfère les militaires aux touristes. On nous dit que les militaires vont gâcher le paysage en marchant sur nos sentiers, mais c’est déjà ce que font les touristes, non ? Les touristes viennent quelques mois et ils ont tous les droits. Au moins les militaires ils seront là toute l’année et ils s’intégreront au pays au lieu de le consommer.”  »

Les bruits de bottes, contre qui ?

C’est donc à la présence réelle des militaires que les Saint-Jeannais vont finalement être confrontés. Au moins, relève Jacques, « fini les tergiversations avec la Confédération paysanne. Maintenant, on va enfin pouvoir produire un discours antimilitariste ouvert, cibler l’armée en tant que telle, parler de son rôle concret. Ça a cruellement manqué au cours de la lutte. »

Quand le spectacle des tambours de guerre se déploie sur les écrans, ça ne sent jamais bon à l’arrière. L’automne dernier, à Mende, au nord des Cévennes, les légionnaires de la 13e demi-brigade de Légion étrangère se sont emparés de la ville pour un exercice grandeur nature. Les pioupious ont joué à la guerre urbaine en pleine rue, faisant résonner le son des armes automatiques avec force beuglements dramatiques. Selon La Lozère nouvelle, l’ambiance était « insolite ».

Les Saint-Jeannais vont-ils être confrontés à une militarisation de la vie sociale ? Les intentions sont là : « La présence du détachement à la ferme de Bannières contribuera à la sécurité locale », explique un communicant troupier dans un courrier adressé au collectif Vallées cévenoles démilitarisées. Qu’est-ce qui menace la sécurité locale ? C’est ce qui n’est pas dit.

Interviewé par la presse, le colonel Geoffroy Desgrées du Loû – 46 ans et six enfants au compteur – assure : « On s’appuiera sur les commerçants locaux. » Voilà une alliance qui promet.

É. Minasyan

1 Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, 1879.

2 Les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), organisées au niveau départemental, sont entre autres chargées de l’aménagement des campagnes et de la régulation du marché des terres agricoles. Jouissant d’un vaste droit de préemption, elles exercent par ailleurs un contrôle sur les prix et les attributions lors des ventes.

3 Les prénoms ont été modifiés.

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Paru dans CQFD n°212 (septembre 2022)
Dans la rubrique Le dossier

Par É. Minasyan
Mis en ligne le 23.09.2022