Entretien avec Catherine Rouvière

Ardèche : d’une utopie l’autre

Le « retour à la terre » s’inscrit dans une histoire déjà longue. Où, petit à petit, l’action des néo-ruraux transforme le visage des campagnes. On en parle avec la chercheuse Catherine Rouvière, autrice de Retourner à la terre – L’Utopie néo‑rurale en Ardèche depuis les années 1960.
Illustration d’Aurélien Godin

Quand on pense à l’implantation des premières communautés de néo-ruraux 1, il faut l’admettre, ce sont d’abord des clichés qui viennent à l’esprit : une maison bleue adossée à la colline, tout un imaginaire hippie suranné, pas totalement inventé mais surtout réducteur. Car, depuis les années 1960 et de génération en génération, toute une histoire néo-rurale continue de s’écrire – pas la même histoire, pas tout à fait, mais malgré tout un même élan, un même appel vers un dehors et un ici réels et rêvés.

Cette histoire se déroule sur certaines scènes privilégiées. À commencer par l’Ardèche, terre d’élection du phénomène communautaire à ses débuts. L’heure est alors très officiellement à l’agriculture industrielle et aux grandes exploitations. Pris en tenaille entre les plaines à tracteurs et la haute montagne dévolue aux sports d’hiver planifiés, des pans entiers du territoire sont sacrifiés. Les villages se dépeuplent ; les hameaux s’enroncent. En proie à une déprise rurale sévère, l’Ardèche offre pléthore de terres et de maisons à vendre pour des bouchées de pain.

C’est sur ce terrain-là que déboulent soudain, après 1968, des nuées de jeunes gens souvent étudiants – ce qui les rattache, à l’époque, aux classes aisées des grandes villes –, globalement dotés de pas mal d’arrogance et de deux mains gauches, tombés amoureux des rivières et des forêts des Cévennes et des Boutières.

La rencontre avec les « locaux » est souvent rude, teintée d’incompréhension réciproque. Au fil du temps, pourtant, un brassage se produit, et les nouveaux venus – ceux d’entre eux qui ne sont pas repartis – changent peu à peu le visage des campagnes. Celles où débarquent les néo-ruraux d’aujourd’hui portent souvent l’empreinte de leurs prédécesseurs : les festivals, les structures de propriété collective, les chorales et les écoles de cirque, les gîtes ruraux, les marchés de producteurs, les yaourts au lait de chèvre et les confitures artisanales de figue, c’est en grande partie à eux qu’on les doit.

Catherine Rouvière, chercheuse associée au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (Paris-1 /CNRS), a retracé l’histoire de ces « nouvelles » populations rurales dans son livre Retourner à la terre – L’Utopie néo-rurale en Ardèche depuis les années 1960 (paru aux Presses universitaires de Rennes en 2015)2. Elle raconte.

Qu’est-ce qui réunit les premiers néo-ruraux ?

« Le phénomène apparaît dès le début des années 1960, avec des gens comme Pierre Rabhi 3 qui, de manière isolée, développent déjà un discours contre le capitalisme industriel et la société urbaine. En France, les premières communautés de néo-­ruraux apparaissent en 1967, en Ardèche et dans l’Ariège. Mais c’est surtout en réaction à l’échec de Mai 68 que le mouvement se répand. Les néo-ruraux post-68 ont en commun de vouloir réaliser leur utopie à partir de choses concrètes. On y retrouve des tendances assez différentes : libertaires, révolutionnaires, mystiques ou hippies… Entre eux, les débats sont intenses, les idées foisonnent.

Car les gens circulent beaucoup entre communautés, notamment grâce aux médias parallèles qu’ils créent et qui permettent une mise en commun des pratiques, aux festivals folk, etc. À une échelle plus locale, dans les Cévennes ardéchoises que j’ai étudiées, les différents groupes ont des relations d’entraide pour les chantiers qu’ils lancent. Il y a aussi des tentatives de mise en réseau à l’échelle régionale voire plus globale. Lors de l’affaire Conty 4, qui a suscité d’énormes tensions entre locaux et néo-­ruraux, la communauté Longo Maï 5 a ainsi coordonné des prises de position communes pour rassurer les gens. »

Quelles relations les « néos » entretiennent-ils alors avec les habitants du cru ?

« La situation est très variable suivant les villages. Quand les néo-ruraux arrivent dans des endroits où il ne reste que quelques personnes âgées, elles sont contentes de voir du monde et les accueillent plutôt bien, leur donnent des coups de main, des conseils sur les techniques agricoles et leur prêtent du matériel. Les relations sont alors plutôt positives. C’est en revanche plus tendu quand la population locale est plus nombreuse, qu’il reste des jeunes au pays.

Pour la génération post-68, celle des communautés et des hippies, l’idée est d’abord de mener des expériences dans des endroits accessibles financièrement, souvent reculés. Il y a donc peu d’intérêt pour la population locale. En face, les locaux sont étonnés de voir des jeunes arriver. Beaucoup ne comprennent pas la démarche, ils se disent qu’ils ne passeront pas l’hiver, qu’ils n’arriveront pas à vivre là alors qu’eux-mêmes ont poussé leurs enfants à partir.

Cela évolue peu à peu. La génération qui arrive à partir du milieu des années 1970 est davantage marquée par l’écologie politique, avec des projets plus préparés, moins idéologiques, et cette fois une volonté de s’insérer dans le tissu local. On compte, parmi ceux qui s’installent, un certain nombre d’ingénieurs agronomes, d’enfants de paysans partis à la ville et qui reviennent exploiter les terres de leurs parents. Car le regard des néos a redonné de la valeur à des pays que leurs habitants considéraient comme fichus. Et leur réussite relative encourage certains enfants de paysans dans leurs désirs d’innovation – et à oser prendre le contre-pied des habitudes inculquées par les pères. »

« Le regard des néos a redonné de la valeur à des pays que leurs habitants considéraient comme fichus. »

En quoi les pratiques agricoles des néo-ruraux se différenciaient-elles de celles des paysans ?

« Les nouveaux venus essaient de nouvelles cultures ou redonnent vie à d’autres tombées en désuétude, comme celle des petits fruits, de la châtaigne. Ils pratiquent aussi l’élevage des chèvres qui était jusque-là considéré comme peu prestigieux. Ils travaillent donc sur des créneaux différents de la population locale, ils ne sont pas en concurrence.

Illustration d’Aurélien Godin

Certaines pratiques heurtent les traditions, en particulier autour du droit de propriété, sacro-saint à la campagne. Par exemple, lorsque les néo-ruraux emmènent leurs troupeaux sur des terrains qui appartiennent à des locaux, au lieu de les garder, ils clôturent parfois le parc. Cela ne se faisait pas et a donné aux paysans l’impression qu’on leur “volait” leurs terres. D’un autre côté, ils permettent aussi aux paysans de faire évoluer leur propre approche. Car l’activité agricole n’étant pas suffisante pour vivre, les néos complètent leurs revenus avec des activités complémentaires. Un peu par la force des choses, parce qu’ils sont peu nombreux et disposent de petites surfaces, ils trouvent notamment une plus-value en aval de la production, du côté de la transformation et de la commercialisation. Les “circuits courts” qu’ils développent se diffusent ensuite dans l’ensemble de la population. On observe en fait un brassage, des influences réciproques, notamment du fait des mariages entre locaux et néo-ruraux. Les jeunes femmes ayant quitté la campagne pour la ville, les jeunes hommes locaux ont en effet eu tendance à chercher des compagnes dans les communautés de néo-ruraux. »

Cette acculturation est d’ailleurs plus générale : les néo-ruraux contribuent aussi à l’introduction de problématiques urbaines dans les campagnes…

« Au quotidien, les néo-ruraux apportent d’abord des revendications sur des services dont ils disposaient en ville : cantine, garde d’enfants… Ce n’est pas sans susciter de vrais conflits quand de nouveaux arrivants installés dans des endroits très isolés se mettent à exiger l’entretien des routes, l’adduction d’eau, le maintien ou la réouverture des écoles…

Ils apportent ensuite beaucoup de choses en matière culturelle, créent des bibliothèques et des festivals. Cela contribue à attirer les touristes, avec lesquels les néo-ruraux entretiennent d’ailleurs un rapport paradoxal : d’un côté, ils vivent de ces gens de passage qui consomment leurs produits, de l’autre l’arrivée de ces derniers fait monter le prix du foncier et complique les nouvelles installations. C’est dans le domaine de la culture et des loisirs que la séparation entre néo-ruraux et locaux reste la plus nette. Aujourd’hui encore, quand les néo-ruraux organisent des fêtes, on n’y voit presque pas de locaux. Ces activités, imprégnées de valeurs alternatives, sont mal insérées dans la vie locale. Un entre-soi persiste de chaque côté. La population locale, au profil socioculturel globalement plus populaire, tend à préférer une culture plus mainstream (fêtes votives des villages, concours de boules, foot, chasse, films commerciaux, artistes de variétés), que les néos contestent. »

« Aujourd’hui encore, quand les néo-ruraux organisent des fêtes, on n’y voit presque pas de locaux. »

Les néo-ruraux des années 1960-1970 sont très politisés, on pense à de grandes luttes historiques comme celle contre l’extension du camp du Larzac. Parviennent-elles à brasser les populations ?

« Ça dépend. En Ardèche, par exemple, les néo-ruraux se sont massivement associés à la contestation de grands projets étatiques, de barrages ou de lignes à haute tension. Ces luttes ont été initiées par les élus locaux et les paysans dont les terres se trouvaient sur les zones concernées. Les néos ont largement suivi même s’ils n’avaient pas la direction du mouvement, ce qui leur a permis de créer des solidarités avec la population locale. Dans d’autres cas, comme celui de la lutte contre la centrale nucléaire de Cruas-Meysse, en 1976-1977, les locaux n’ont participé que très minoritairement. Globalement, les élus étaient plutôt favorables au nucléaire et à la manne qu’il pouvait représenter pour les communes autour des centrales. 

Illustration d’Aurélien Godin

Nombre de néos sont aussi dans une démarche plus « citoyenniste », choisissent de travailler dans ou avec les institutions...

« Il faut dire que le contexte évolue. Après la crise pétrolière de 1973, l’État change de politique en matière d’aménagement du territoire et décide de revitaliser les campagnes, notamment en s’appuyant sur les néo-ruraux. Dans une démarche pré-décentralisation, la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (Datar) lance les “contrats de pays”, qui permettent globalement aux habitants de définir leur territoire et son projet de développement. Tout en encourageant les échanges, ces dispositifs servent aussi de leviers aux néo-ruraux pour porter leurs revendications. Car il s’agit de procédures complexes, que les nouveaux venus, mieux formés, ont davantage d’outils pour maîtriser. Ils ont parfois des relais au sommet de l’État qui leur permettent de court-circuiter les élites et les administrations locales, savent monter les dossiers de subventions et d’aides européennes… C’est d’ailleurs d’une grande violence pour les paysans, qui refusent d’en demander et ont le sentiment de subir la concurrence déloyale de néos qui ne connaissaient rien à l’agriculture et s’en sortent là où eux ont échoué.

Les élections municipales de 1977, qui suivent les premières vagues d’installations pérennes, constituent le sommet des tensions entre paysans et néo-ruraux. En effet, ces derniers s’impliquent peu à peu dans la société locale, critiquent la gestion des maires, montent leurs propres listes, parfois avec le concours des éléments les plus “ouverts” de la population locale. Le mouvement s’accentue aux élections de 1983, qui consacrent un vrai renouvellement des élites municipales et l’avènement des premiers maires et conseillers municipaux néo-ruraux. »

Depuis cinquante ans, plusieurs générations néo-rurales se sont succédé, avec des profils et dans des contextes très différents. Quelles relations entretiennent-elles ?

« Les liens se sont tissés naturellement. Par exemple, la troisième vague, au milieu des années 1980, voit arriver des gens de la classe moyenne, dans l’enseignement ou le paramédical, qui viennent exercer leur profession dans des campagnes en train de se revitaliser. Ils cherchent un cadre de vie et une convivialité plus qu’un mode de vie alternatif, mais partagent les références culturelles de ceux qui les ont précédés. Dans la décennie suivante, on voit au contraire arriver des gens très précaires, qui fuient la pauvreté subie en ville et sont parfois accueillis par des associations de néo-ruraux, lesquelles exercent souvent des missions d’insertion afin d’obtenir des subventions.

Aujourd’hui, il y a un gros renouvellement et les générations précédentes sont en passe de devenir minoritaires. Mais elles servent toujours de référence, positivement comme négativement. Beaucoup de communautés des années 1970 ont buté sur des questions d’argent, d’organisation, de relations entre personnes. Les collectifs actuels en sont conscients, et beaucoup plus vigilants à réfléchir et à se former dans ce domaine. »

Propos recueillis par Laurent Perez

1 Le terme apparaît dans le lexique de l’administration française au milieu des années 1970.

2 Le livre de Catherine Rouvière a donné lieu à un film documentaire, Le Retour à la terre (2016) de Jeanne Menjoulet.

3 Agriculteur et essayiste, Pierre Rabhi a fondé en 2006 le mouvement Colibris. Promoteur des thèmes de la responsabilité individuelle et de l’austérité volontaire, il est critiqué pour le caractère non scientifique de son propos, et sa proximité avec des penseurs ultra réactionnaires et les milieux d’argent. Voir l’article « Le système Pierre Rabhi : frugalité et marketing », Le Monde diplomatique (août 2018).

4 En 1977, Pierre Conty, fondateur et leader charismatique de la communauté de Rochebesse, à Chanéac (Ardèche), braque une agence du Crédit agricole, tue trois personnes dont un gendarme, avant de disparaître dans la nature. En 1980, il est condamné à mort par contumace.

5 Fondée en 1973 à Limans, près de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), par un groupe de jeunes Suisses, Allemands et Autrichiens de tendance pacifiste, Longo Maï a donné naissance à un réseau de communautés de vie en France et dans le reste de l’Europe.

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