CQFD

Contre le patriarcat

Carnet de luttes sexuelles


paru dans CQFD n°189 (juillet-août 2020), rubrique , par Nina Faure, Yéléna Perret, illustré par
mis en ligne le 17/09/2020 - commentaires

Depuis près de cinq ans, Nina Faure et Yéléna Perret travaillent sur la sexualité comme enjeu féministe. Pour l’actualisation du manuel Notre corps, nous-mêmes et la réalisation du documentaire Le Plaisir féminin, elles ont recueilli des centaines de témoignages de femmes cisgenres, mais aussi de personnes trans et non binaires. Compilant lectures et enquêtes, elles ont tenté de tracer une perspective révolutionnaire pour abolir le patriarcat... dans la sexualité, pour commencer.

Par Céline Le Gouail {JPEG}

Dans une époque qui semble bien lointaine, nous avons découvert que le clitoris ne se résumait pas à ce que l’on voyait de lui, qu’il possédait en fait des racines internes et mesurait de 8 à 12 cm. Nous étions surprises de notre méconnaissance et convaincues que cette représentation nouvelle était capable de changer la face du monde. C’était il y a cinq ans.

Galilées de la sexualité, nous étions prêtes à défendre son intégrité face aux médecins, psychanalystes et éditeurs de livres scolaires qui l’avait coupé des schémas anatomiques et de nos imaginaires. Des copines qui travaillaient dans l’éducation à la sexualité s’emparaient du sujet pendant qu’à Marseille, on créait un troupeau de clitoris géants en carton survolant le carnaval de la Plaine. Ailleurs, de nombreuses autres personnes prenaient ce chantier à bras-le-corps et les initiatives fleurissaient. En 2016, un crop-clitoris de 120 mètres apparaissait dans un champ près de Montpellier sur le modèle des crop-circles [1] « extraterrestres ». Odile Fillod, ingénieure et chercheuse en sociologie des sciences, modélisait des clitos pour les imprimantes 3D et était reçue sur le plateau de l’émission Quotidien pour en parler. Peu à peu, notre combat pour faire sortir le clitoris de l’ombre, notre perspective révolutionnaire principale, se trouvait ramenée au rang de revendication sociale-démocrate sur l’échelle de la révolution. Et le patriarcat était toujours là.

La parole est à nous

Alors nous avons continué à parler.

À Montpellier, à Paris, puis de l’Ardèche à Saint-Denis, nous avons mené des dizaines de discussions collectives non mixtes [2] dans le cadre de l’actualisation de Notre corps nous-mêmes [3], ce manuel féministe historique des années 1970 basé sur des témoignages de femmes. Afin d’en garder une trace, nous filmions ce travail pour le (futur) documentaire Le Plaisir féminin.

Cela n’a pas été si simple. S’avouer petit à petit que oui, parfois, il pouvait arriver que nous n’éprouvions pas de plaisir, que la réciprocité ou la joie ne soient pas toujours au rendez-vous. Que nous ne nous retrouvions pas tant que ça dans cette image de femme libérée qui jouit sans entraves.

Au fur et à mesure des discussions, les mêmes constats revenaient, sans appel : honte de nos corps, tabou de la masturbation, douleurs pendant les rapports, expériences de violences sexuelles, difficultés à obtenir du plaisir par la pénétration ou à faire passer nos désirs avant ceux de nos partenaires... Nos récits se faisaient écho avec une persistance qui nous frappait. Nous semblions toutes avoir été confrontées à des problèmes de consentement, surtout dans les rapports hétérosexuels avec des hommes cisgenres. La joie de pouvoir enfin parler se mêlait au désespoir de ce constat : les meufs, particulièrement les hétéros, ne prennent pas leur pied [4].

Renverser nos lits

Alors, avec d’autres participantes, nous sommes passées à la phase 2 : les travaux pratiques. Il fallait partir à la reconquête de nos corps et de notre plaisir. Nous avons découvert des techniques de masturbation grâce au site Oh My God Yes. Nous avons épluché les brochures d’Infokiosque.net, comme la magnifique Apprendre le consentement en 3 semaines qui nous a aidées à ne plus « juste » consentir, à savoir dire non mais aussi oui, à formuler des demandes claires. Nous avons compilé les pistes proposées dans Jouir, le livre de Sarah Barmark [5]. Nous avons découvert des sextoys qui suçotent le clitoris, d’autres assez puissants pour provoquer des éjaculations. Nous avons regardé du porno féministe, écouté des podcasts érotiques.

Nous avons fait des ateliers d’auto-exploration et découvert la diversité de nos sexes, nous permettant parfois de nous réconcilier avec le nôtre. Nous avons aussi mieux compris leur fonctionnement grâce à l’incroyable « chatte en mousse » créée par Raphaëlle Morel pour le Planning familial, un outil en textile reproduisant les parties souvent méconnues de notre anatomie.

Individuellement, nous avons eu des petites victoires, ri, joui, infléchi les schémas de relations qui ne nous convenaient pas, réussi à reprendre le contrôle sur leur déroulé. Nous avons redéfini la place que prenait la pénétration pendant les rapports, nous avons voulu que ceux-ci ne se terminent plus par l’éjaculation masculine. Nous avons célébré la panne, imaginé qu’un rapport sexuel, ce pouvait aussi être se toucher les mains vingt minutes dans un canapé. Nous avons créé tout cela à partir de nos discussions renversantes.

L’important, c’est la communication, entend-on de toute part dès qu’il s’agit de couple et de sexualité. Nous avons donc aussi essayé de communiquer le bonheur de ces découvertes à nos partenaires masculins, d’échanger librement avec eux sur nos frustrations et nos envies, de trouver des solutions à deux. Mais un jour, au détour d’une discussion, Léa [6] a résumé ce que nous étions nombreuses à ressentir : « En sortant des ateliers j’ai plein d’idées, mais face à mon mec, c’est impossible de les mettre en place. » Nous nous retrouvions à devoir gérer des réactions allant du désintérêt poli à la franche hostilité face à nos explorations. Notre enthousiasme n’était pas si partagé que ça et nous avons commencé à avoir la désagréable impression de devoir faire tout ce boulot sans trop bousculer nos partenaires.

Nous nous retrouvions dans une impasse : celle de la lutte qui se joue face à celui qu’on aime ou qui partage notre lit. Celle pour laquelle nous n’avions pas été préparés, conditionnées par notre éducation genrée à faire plaisir et ne pas faire de vagues. Celle qui se joue dans l’intimité, l’espace dans lequel les femmes subissent les plus grandes violences. Est-ce que pour mieux faire l’amour nous allions devoir leur faire la guerre ?

Et puis il faut dire qu’en feuilletant les numéros d’été « Spécial sexe » des magazines, qui prônent la masturbation orgasmique et l’achat de sextoys entre deux pages de publicités pour être beach body ready [7], nous voyions bien que les explorations personnelles ne suffisaient pas à faire la révolution. Que ce n’était pas avec des mantras individualistes, compatibles avec le bouillon libéral du développement personnel, que nous allions résoudre notre épineux problème.

Réinventer la poudre

Nous nous sommes tournées vers nos aînées. Nous avons relu la version des années 1970 de Notre corps, nous-mêmes, celle que nous étions en train d’actualiser. Et nous avons été frappées de voir que tout était déjà là et que rien ne nous avait été transmis. Alors que nous pensions avoir fait une découverte en remettant en cause la pénétration, les autrices de l’époque écrivaient déjà que « l’orgasme ne vient pas du vagin mais du clitoris ». Et affirmaient surtout : « La révolution sexuelle qu’on nous a promise n’a pas eu lieu dans nos sexualités [hétéros] ».

Nous avons relu les classiques. Après la théoricienne féministe lesbienne Monique Wittig, c’est avec les militant.es queer, comme Juliet Drouar, que nous avons repensé l’hétérosexualité comme régime politique et voulu transgresser les normes de genre. De la sociologue Christine Delphy à l’universitaire Silvia Federici, nous avons aussi compris que, dans un cadre patriarcal, la sexualité est une part intégrante du travail reproductif, de l’ensemble de ces tâches qui, comme le ménage, le soin ou le soutien émotionnel, incombent aux femmes [8] dans le foyer et dans la société, sans que cela ne soit ni reconnu ni valorisé.

Que d’efforts et de compétences non reconnues avions-nous développés ! Pour verbaliser, gérer la frustration, préparer nos corps pour nous rendre désirables, prendre soin, voire même mettre en scène notre plaisir. Et on voudrait nous faire croire qu’on est du côté « passif »... Après le concept de charge émotionnelle, nous découvrions celui de charge sexuelle, le fait de porter la responsabilité d’une sexualité « épanouie », plus souvent dans l’intérêt de nos partenaires que du nôtre.

Nous nous sommes rendues à l’évidence : nos sexualités sont traversées par des rapports de force qui nous dépassent. Même si nous aurions aimé ne pas le croire, ne pas le voir, il n’y a finalement aucune raison que ce pan de nos vies soit épargné par la domination masculine. En essayant de comprendre pourquoi nous avions moins de plaisir et parfois moins de désir que nos partenaires ou souvent des « mauvaises expériences », il a fallu prendre conscience que les rapports de domination qui se jouent dans la société se retrouvent dans la chambre à coucher. Car comment « avoir envie » après des doubles journées de travail [9] ? Comment être à l’aise avec nos corps quand ils ne rentrent jamais dans la norme ? Comment accepter le désir de l’autre quand la culture du viol nous pousse à confondre désir et agression ? Comment reprendre le pouvoir quand on nous apprend à faire passer les besoins de l’autre avant les siens ? Comment reconstruire sa sexualité après les violences sexuelles que nous sommes nombreuses à avoir subies ? Au sein même de la sexualité se rejouent les dominations sexistes, racistes, classistes, validistes... Et on voudrait que nous apprenions à « lâcher prise » ?

Et si pour avoir plus de plaisir, il fallait abolir le patriarcat ?

Alors, pour bouleverser les rapports de genre, nous nous sommes aventurées sur le terrain des luttes collectives. Écarts de salaires, écarts de jouissance, même combat : du plaisir il y en a dans les caisses du patriarcat.

Le féminisme et la sexualité comme enjeux politiques n’ont, il faut bien le reconnaître, pas franchement été investis par nos camarades révolutionnaires masculins – quand ils n’essayaient pas de nous rappeler que le vrai combat était celui de la lutte des classes. Pendant ces années de recherche, c’est du côté de groupes informels, de chercheuses, d’amies, de féministes, en bref, des meufs cis et des personnes trans que nous avons trouvé la vitalité et l’inventivité. Du côté des hommes cis, rares sont les proches et les militants qui se sont réellement comportés comme des alliés et des soutiens.

Comme Minus et Cortex, les souris obsessionnelles de dessin animé tentant de conquérir le monde, nous avons inlassablement monté des plans d’attaque contre le patriarcat, pour finir le soir dans notre cage sans avoir réussi. Mais nous n’étions pas seules : en 2017, 2018, 2019, 2020, les manifestations ont pris de l’ampleur, les marches de nuit ont explosé, nous avons été renversées par la détermination de tout plein de personnes autour de nous. Les luttes se sont montrées aussi diverses que radicales : inventer de nouveaux imaginaires sexuels pensés par nous, détruire le modèle hétérosexuel dominant qui enferme nos désirs, riposter aux agressions et au harcèlement de rue, se rebeller contre l’exotisation des femmes noires, arabes, asiatiques, dénoncer les violeurs, créer des espaces de discussion non mixtes, lutter pour nos salaires, pour la valorisation du travail du care [10], pour la fin des doubles journées de travail. Et pour cela, utiliser tous les outils du mouvement social (manifestation, solidarité, grève, sabotage) afin de reprendre le pouvoir dans nos lits et sur nos vies.

Le rapport de force qui s’installe se répercute dans nos vies intimes. Il permet des progrès inatteignables dans de simples discussions à deux. Car même seule à seul dans une chambre, nous parlons à présent en groupe.

Nina Faure & Yéléna Perret

Communiqué du Front pour l’abolition du patriarcat

Les jours du patriarcat sont comptés : le Front pour l’abolition du patriarcat (FAP) monte un programme secret contre la domination masculine.

Le FAP est un groupe qui agit en souterrain pour arriver à ses fins. Après avoir constaté les dégâts de la pénétration dans la qualité des rapports sexuels, sa première action « visible » est la création de la Journée mondiale sans pénétration (JMSP), le 19 décembre 2020. Mais bien d’autres étapes sont à prévoir jusqu’à la victoire.

- Pour rejoindre le FAP et comploter contre le patriarcat, envoyer un mail à : journeemondialesanspenetration@gmail.com

- Sinon, rendez-vous sur le site JourneeMondialeSansPenetration.org


La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est un extrait d’un dossier de 17 pages consacré aux sexualités, publié sur papier dans le numéro 189 de CQFD, en kiosque du 3 juillet au 3 septembre. Voir le sommaire du journal.

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Notes


[1Formes géométriques que l’on peut parfois observer dans les plantations de céréales.

[2Par non-mixité nous entendons ici sans hommes cisgenres, c’est-à-dire entre femmes cisgenres, hommes et femmes trans et personnes non binaires.

[3Notre corps, nous-mêmes, collectif, Hors d’Atteinte, 2020.

[4Selon une étude menée en 2017 par l’Institut Kinsey (un centre de recherche étatsunien), 95 % des hommes déclarent avoir un orgasme à chaque rapport contre 65 % des femmes hétérosexuelles.

[5Sous-titré « En quête de l’orgasme féminin », La Découverte, 2019.

[6Les prénoms ont été modifiés.

[7« Au corps prêt pour la plage ».

[8Nous utilisons ici le mot « femme » en tant que construction sociale et assignation de genre.

[9Cumul du temps de travail effectué à l’extérieur de la maison et du travail domestique.

[10L’ensemble des activités et métiers liés au soin de l’autre.



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Par Yéléna Perret


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