Sans étiquette

Aux armes, listes citoyennes

Elles promettent de « rendre le pouvoir aux habitants » et séduisent de nombreux déçus de la politique. Elles ne jurent que par la démocratie locale, la justice pour tous et l’écologie populaire. Elles sont un peu roses, un peu vertes… et pas vraiment rouges. Pour les élections municipales 2026, les listes citoyennes ont le vent en poupe !

Des jolis noms, pas franchement courants en politique, des « Demain », des « Jardin », des « Archipel », des « Printemps »… Toute une poésie censée « réenchanter la politique » ou, comme le promet le site de Fréquence commune, la coopérative qui recense et accompagne les listes citoyennes et participatives (LCP) pendant les élections municipales, « prendre le pouvoir pour mieux le partager ». On imagine la tête de l’agent de préfecture chargé de valider les candidatures en découvrant certains de ces blases fleuris.

Pour autant, difficile de nier l’état du paysage politique : la confiance des Français envers les partis est au plus bas, à 15 % selon une enquête du Cevipof de janvier 2026. Les LCP se présenteraient donc comme la traduction naturelle d’une demande de renouvellement du personnel politique. Élections sans candidat, tirage au sort, assemblées citoyennes, démocratie participative, listes sans programme prédéfini… Le répertoire est pensé pour contester la professionnalisation des élus et leur accaparement de la représentation. Et tant pis si les contours du projet restent un peu flous : en 2020, l’engouement était déjà notable, avec près de 400 listes partout en France ; en 2026, la mayonnaise continue de prendre, avec plus de 600 listes.

Les vrais citoyens

À Grenoble, où neuf listes se disputent l’hôtel de ville, une seule est étiquetée « citoyenne » : « Grenoble Capitale Citoyenne ». Mais attention : faux amis. La formation est dirigée par Romain Gentil, un chef d’entreprise qui roule pour Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann. « Elle n’a de citoyenne que le nom », tacle Pierre, doctorant en sociologie et codirecteur de campagne de « Grenoble Alpes Collectif », la vraie option citoyenne et participative de ces municipales grenobloises 2026 selon lui. Et pour cause, cette dernière est membre du réseau Fréquence commune, elle a concocté son programme avec « les habitants et les habitantes » et s’est constituée de « façon ouverte et démocratique ». Les militants encartés des partis traditionnels, eux, ont soigneusement été tenus à distance. Priorité aux profils de « terrain », venus de l’associatif et des collectifs de quartier.

À une époque, les communistes ont cherché, eux aussi, à déprofessionnaliser la vie politique

Sur le plan politique, Pierre situe la démarche : « elle s’ancre dans un projet qui défend la démocratie directe, la justice sociale et l’écologie populaire ». Et pour les tatillons que les grands mots laissent sceptiques, le directeur de campagne n’a pas de mal à détailler : « On prône une séparation claire du législatif et de l’exécutif – comme c’est déjà le cas au niveau national – avec la création d’une assemblée citoyenne décisionnaire sur les orientations importantes à trancher, ou encore l’élaboration 100 % participative du budget municipal.  » Liberté associative renforcée par un soutien de fonctionnement plutôt que par de contraignants appels à projets, réappropriation des « Maisons des habitants » mises en place par la majorité sortante, assemblées de quartier… Des mesures qui penchent clairement à gauche, même si Pierre se garde bien de brandir l’étiquette : « Beaucoup de colistiers en sont déçus et n’ont pas envie d’être mis dans le même sac. »

Califes à la place des califes ?

Pour la doctorante en sociologie politique Marie Acabo, qui a étudié la liste « Strasbourg Écologiste et Citoyenne » pendant les élections municipales de 2020, les LCP sont surtout « une étiquette politique parmi les étiquettes politiques ». Ni plus ni moins qu’une tentative de distinction dans un champ politique où les partis cristallisent de plus en plus de défiance : « Il y a le pari qu’en dégageant les vieux briscards de la politique et en renouvelant le personnel politique, on changera la donne. » Sauf que sur le terrain, la promesse est parfois moins spectaculaire : « À Strasbourg, par exemple, la liste citoyenne comptait 43 % de colistiers hors sérail partisan. Le PS était à 39 %, LREM à 37 % et LR à 34 %. Au bout du compte, entre la liste citoyenne et celle de LR, l’écart n’était que de 9 points. Ce n’est pas non plus une révolution ! » La sociologue rappelle qu’en 2020, les sections locales des formations politiques traditionnelles strasbourgeoises sont désertées, leurs militants, quasi inexistants... « Les LCP constituent aussi un levier pour agréger. Les méthodes issues du management participatif – avec des ateliers et des facilitateurs –, ou le fait d’aller chercher des figures connues du monde associatif permettent de recréer une dynamique ! »

Si Marie Acabo reconnaît que, depuis 2020 et la structuration du réseau Fréquence commune, il y a une tentative de stabilisation des formes, elle souligne toutefois que la coopérative est avant tout « un think tank, un groupe de réflexion politico-académique qui fait la promotion d’une certaine vision de la politique. » Une vision qu’elle qualifie de gauche bourgeoise, sauce écolo. Sur la liste citoyenne strasbourgeoise, la sociologue a compté 2 % d’ouvriers-employés contre 70 % de cadres et de professions intellectuelles ; douze doctorants sur 67 colistiers ( !). Même constat pour la liste « Grenoble Alpes Collectif » de 2026 : Thomas Simon, la tête de liste, est un homme diplômé qui travaille pour… Fréquence commune. Dans les quinze premières places, on retrouve quatre ingénieurs, une médecin, une doctorante, une architecte, un ancien adjoint au maire sortant Éric Piolle (Les Écologistes), une prof et seulement cinq ouvriers-employés. En 2020, un groupe de sociologues, qui a étudié 274 LCP, observait que 33 % des candidats étaient cadres (contre 21,5 % dans la population française) et 7 % ouvriers (contre 17,6 %)1. « Il s’agit surtout de l’ambition d’une nouvelle élite “citoyenne” qui veut remplacer une vieille élite politicienne », résume Marie Acabo.

Passer pour des pros

Et une fois propulsés aux responsabilités, que deviennent ces « citoyens » ? Marie Acabo a suivi l’équipe strasbourgeoise pendant sa mandature : « Complexités administratives, lourdeurs bureaucratiques… Les “novices” de la politique étaient pas mal paumés. » Et il a aussi fallu apprendre à composer avec les services : « Un agent m’a dit un jour : “les élus passent, nous on reste”. C’est comme dans n’importe quelle administration : les services ont leur routine, leurs réflexes et leur opinion politique ! » Alors pour éviter de passer pour des amateurs, les néo-politiciens travaillent à l’excès : « C’était littéralement une équipe de premiers de la classe. Je me souviens d’une jeune élue avec ses piles de papiers, ses petits post-its et ses stabilos. Elle me racontait qu’elle bossait tous ses dossiers à fond. C’était épuisant pour elle. » Un autre élu confie également avoir feint de maîtriser des sujets qui lui échappaient en réunion, afin de ne pas paraître incompétent devant les agents. Au final « ils ont tous cherché à se couler dans l’institution », observe la sociologue.

Alors, forcément un métier la politique ? Marie Acabo renvoie à l’ouvrage de Julian Mischi, Le Parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours2, qui montre comment, à une époque, les communistes ont cherché, eux aussi, à déprofessionnaliser la vie politique. « L’enjeu n’était pas de substituer une bourgeoisie à une autre : il y avait une véritable stratégie d’ouvriérisation. » Et pour lutter contre le sentiment d’illégitimité des techniciens, des employées de bureau et des ouvriers arrivant aux responsabilités, le Parti s’était constitué en véritable centre formation. Il apprenait à ses nouveaux élus comment maîtriser les règles du jeu politique, non pour s’y conformer, mais pour mieux les retourner. Et même si la glorieuse époque du communisme municipal a fini par buter sur ses propres limites, peut-être y a-t-il là quelques fondamentaux à récupérer ?

Gaëlle Desnos

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Myriam Bachir, Guillaume Gourgues, Rémi Lefebvre et Jessica Sainty, Des citoyens à la conquête des villes : les listes citoyennes et participatives lors des élections municipales de 2020, Éditions du CNRS, 2023.

2 Hors d’atteinte, 2020.

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