Communalisme ou municipalisme d’État ?

« Miser sur les municipales, c’est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre »

Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s’appliquer à noyer davantage. Entretien.

Qu’avez-vous pensé de l’appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ?

« Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n’a en réalité rien à voir avec le communalisme tel qu’il a été pensé et expérimenté historiquement. Il existe trois séquences historiques où le communalisme a été élaboré : dans le mouvement ouvrier et socialiste français entre 1848 et 1871, dans les années 1990 avec la pensée socialiste et libertaire de Bookchin, et enfin, dans le mouvement kurde au Rojava mené par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sous le leadership d’Abdullah Öcalan, lui-même influencé par Bookchin. Par ailleurs, les Gilets jaunes, avec l’appel de Commercy en 2018, se sont aussi revendiqués de Bookchin et inspirés du Rojava. Ces différentes expériences avaient un horizon politique commun, bien qu’il y ait des singularités propres à chacune.

Donc lorsque la FI revendique un “nouveau communalisme”, sans aucune référence ni ancrage dans ces expériences, c’est une pure auto-proclamation et, finalement, un non-sens total, car que peut valoir un “nouveau communalisme” alors que le communalisme dans toutes ses déclinaisons est ignoré ? »

Mais, en dehors de cette absence de références, la proposition politique insoumise a-t-elle un rapport avec le contenu du communalisme ?

« Sur le plan politique, le communalisme émerge au XIXe siècle à partir du constat critique que la démocratie représentative dépossède le peuple du pouvoir politique. Ce pouvoir, monopolisé par l’État, est entre les mains de professionnels de la politique (et des partis), donc d’une petite élite très masculine et blanche. L’objectif du communalisme est au contraire de mettre en place un système politique alternatif où le pouvoir serait entre les mains de l’ensemble des citoyens. Ce nouveau régime populaire, réellement démocratique et non-professionnel est une remise en question totale du régime représentatif.

De la Commune de 1871 à Bookchin, le régime politique du communalisme est fondé sur l’autonomie et l’auto-gouvernement des communes organisées à partir d’assemblées populaires de démocratie directe, et liées les unes aux autres dans une confédération de communes à l’échelle de tout le territoire. Pour que le pouvoir soit réellement aux mains des citoyens dans les communes, il faut qu’il n’y ait rien au-dessus d’elles. Donc, pas d’État. C’est ce qui a intéressé de nombreux militants et observateurs du Rojava, ou du Chiapas auquel il est souvent associé : un peuple peut s’organiser politiquement en dehors et autrement que dans l’État-nation.

Or la FI est profondément étatiste : elle met l’État au-dessus des communes. Elle entend donc couler le principe du communalisme dans les institutions du régime représentatif et de l’État souverain, ce qui, à nouveau, liquide tout le contenu et l’intérêt du communalisme. Ce que propose la FI à l’échelle locale, ce n’est pas du communalisme, mais du municipalisme, et encore un municipalisme d’un genre bien particulier. »

En quoi le « municipalisme » se distingue du communalisme ?

« Le municipalisme ne propose pas un régime politique différent de la démocratie représentative. Il vise à renforcer le pouvoir des communes face au pouvoir central de l’État pour leur donner une certaine indépendance vis-à-vis de lui. Récemment, on a pu observer un regain d’intérêt pour ce courant politique, avec l’émergence d’un “néo-municipalisme”, en Espagne en 2015, qui a tenté de gouverner la municipalité de Barcelone en s’appuyant sur les mouvements sociaux. Il a ensuite été repris en France de manière un peu affadie avec les listes citoyennes qui se sont multipliées lors des élections municipales de 2020, puis en 2026. L’idée est d’élargir la démocratie locale en permettant à des citoyens hors partis politiques de participer aux politiques publiques locales. Mais toujours sans remettre en cause le cadre du régime représentatif.

« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique »

La FI reprend la dimension “participative” de ce municipalisme (avec un droit de veto des conseils de quartier, des plateformes permettant aux citoyens de proposer des lois ou un droit de révocation des élus) mais jamais celle de l’indépendance des localités face au pouvoir central. Au contraire, la FI cherche à renforcer sa logique partisane, avec derrière un objectif : créer des bastions dans les municipalités qui serviront de bases de soutien au programme et à la probable candidature de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles. La stratégie de LFI relève donc d’un municipalisme bien spécifique, qu’on peut qualifier de “municipalisme d’État”. »

En cela, la FI dévoie le sens profond du communalisme alors que, selon vous, il y aurait une discussion importante à avoir entre les différentes versions du communalisme, en particulier entre la version de Bookchin et celle du communalisme socialiste tel qu’il fut pensé au XIXe siècle.

« Oui. Au XIXe siècle, le communalisme a émergé dans les milieux socialistes à travers la quête d’une révolution sociale dans laquelle la commune devait jouer un rôle central. Mais par “commune”, les socialistes n’entendaient pas du tout la municipalité d’aujourd’hui. La “commune” était vue comme un espace territorial d’organisation du travail avec un logiciel socialiste, c’est-à-dire radicalement différent de l’organisation capitaliste du travail. Cette organisation, comme le pré-socialiste Fourier l’envisagea le premier, serait basée sur des communautés autonomes de production et de consommation de biens et de services, c’est-à-dire sur l’association solidaire des travailleuses et des travailleurs et de toutes leurs fonctions sociales (agriculture, industrie, transport, logement, éducation, santé, culture). Mais après la répression de juin 1848 par l’État bourgeois, les ouvriers socialistes comprennent qu’ils ne peuvent construire cette organisation socialiste du travail sans se préoccuper de politique et sans dépasser l’État bourgeois autoritaire. C’est là qu’émerge la perspective d’une autonomie politique des communes fondée sur les assemblées populaires législatives en démocratie directe, dont la vocation est de se substituer à l’État représentatif. Le communalisme ouvrier reposait donc sur des communes à la fois démocratiques mais aussi socialistes (ou “communistes” chez plusieurs membres de la Première Internationale avant la Commune).

Ce dernier aspect n’a pas échappé à Marx dans La Guerre civile en France à propos de la Commune lorsqu’il a dit de celle-ci qu’elle était “la forme politique enfin trouvée de l’émancipation économique du travail”. En outre, il a souligné le rôle important que jouait la propriété communale de la terre, l’association du travail entre paysans et l’auto-gouvernement de la commune par les habitants. Marx fait ainsi le lien entre les communes paysannes pré-capitalistes européennes, les communes ouvrières du XIXe siècle et les communes paysannes des pays du Sud global qui luttaient contre le capitalisme colonial. Tout cela définit finalement le communalisme comme une voie post-capitaliste et post-étatique.

Bookchin, lui, n’est pas remonté à cette émergence du communalisme. Il n’en a retenu que l’aspect politique en délaissant le caractère socialiste ou “post-capitaliste” de l’organisation du travail dans la commune. »

Et quelles sont les stratégies concrètes aujourd’hui en France pour faire advenir une forme de communalisme ?

« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique. Quand vous avez l’idée de briser le régime représentatif, pourquoi attendre de se faire légitimer par lui en gagnant les élections municipales ? C’est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre. Mener cette stratégie en l’absence de mouvements sociaux forts parallèles, c’est risquer d’être pris dans l’inertie des institutions municipales, comme cela a été le cas du néo-municipalisme espagnol.

Si on se rattache plutôt au communalisme comme voie post-capitaliste et post-étatique qui passe d’abord par la construction de communautés de production et de consommation, la stratégie devient tout autre. Elle peut renvoyer aujourd’hui à la pratique des “communs”, quand ils visent à transformer la production et l’organisation du travail. Des assemblées communales d’autogouvernement populaire pourraient s’ériger sur cette base pour former de véritables contre-institutions, plutôt que sur la base des municipalités, qui sont des institutions préformées par l’État, et nous ramènent finalement à lui. »

Propos recueillis par Livia Stahl

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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CQFD n°250 (mars 2026)

Les 15 et 22 mars 2026, les détenteur.ices du droit de vote en France sont appelé.es aux urnes pour les élections municipales. Si elles seraient l’occasion de décentraliser le pouvoir politique en permettant une démocratie plus effective, on s’est demandé ce qu’il en était réellement. Quelle marge de manœuvre l’État laisse-t-il aux communes ? Les listes citoyennes participatives réalisent-elles leurs promesses d’inclusion ? Le sociologue Pierre Sauvêtre achève de nous convaincre que « la commune », l’idylle de tout bon anarchiste, ce n’est pas les municipales.

Hors dossier, grosse colère contre la criminalisation des militant·es antifascistes depuis le décès d’un vrai facho nationaliste radical prouvant une nouvelle fois la bien-pensance d’une gauche bourgeoise déconnectée du terrain des luttes. Puis, analyse des enjeux de la fermeture du Marché du Soleil sous prétexte de la lutte contre la malfaçon et du blanchiment qui laisse tout le quartier exsangue, et rencontre avec des berger·es, au statut toujours plus précaire et au quotidien harassant, qui tentent de faire entendre leur voix.

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