CQFD

Précarité : Une colère à contenir ?


paru dans CQFD n°128 (janvier 2015), par Catherine Thumann, illustré par
mis en ligne le 09/02/2015 - commentaires

Mardi 9 décembre, 7 h 15, ça caille sévère à Marseille. Devant le portail de l’Accueil de jour Marceau (ADJ), près de la Porte d’Aix, une petite foule de « sans » – sans-abri, sans-emploi, sans-Sécu, sans-papiers, sans-famille, etc. – attend patiemment l’ouverture de la grille.

« Certains ont dormi dehors, d’autres étaient à la Madrague, un foyer d’urgence qui ferme à 7 h 30. Le froid commence à générer des tensions », s’inquiète Juliette [1], monitrice éducatrice, en avalant cul sec un gobelet de café avant l’ouverture des portes.

Par Malika Moine. {JPEG}

Rapidement, le hall d’accueil est envahi. Quelques hommes râlent, d’autres ont encore les yeux à moitié réveillés. Quand on me présente comme journaliste, des appréhensions bien légitimes fusent  : « Elle va nous envoyer aux Baumettes si on lui parle  ! ». Je me faufile vers un ancien, bonnet vissé sur le crâne, les yeux bleus ravageurs. « Vous êtes bien souriante. Si j’avais 20 ans, je vous épouserais. Mais je n’ai que 19 ans et demi », blague Joseph, de passage pour récupérer son courrier. On papote de ses galères, «  choisies  », après une carrière dans l’armée. Il m’offre une médaille du régiment du 5e Pacifique. « Dans quelques années, elle vaudra 20 000 euros », chuchote-t-il l’air taquin. Je refuse poliment, mais il me rétorque  : « Si tu n’acceptes pas mon cadeau, je ne lis pas ton journal. »

Près du radiateur, Benjamin, 44 ans, vêtu d’un sweat du groupe de métal Carcass, a envie de bavarder. « Je suis une pipelette. Je les saoule tous, j’te préviens. Je suis moitié corse, moitié italien, d’un côté je suis un gros macho, de l’autre un gros brancheur », annonce-t-il sans chichis. SDF depuis 2007, cet ancien cuistot qui ne boit ni ne fume, est tombé trois fois pour stupéfiants. Sa dernière peine de prison, 24 mois, il l’a finie cet été. Lâché par une famille décimée, il a repris le chemin des foyers d’urgence, de l’ADJ, de la débrouille. « J’ai passé mon diplôme de cariste niveau 3 en prison, j’espère trouver du boulot dans cette branche. Je ne veux pas rester les bras croisés. Tu trouves que j’ai la pêche ? Ben oui, les métalleux, c’est pas des mecs mous. »

Je m’éclipse pour aller de l’autre côté du miroir, vers l’équipe des employés de l’ADJ. Entre deux rendez-vous, Émilie, l’assistante sociale, m’explique son boulot  : «  Il faut souvent repartir de zéro parce qu’ils perdent leurs papiers ou se les font voler. Il y a aussi la barrière de la langue. » Et la Sécu, Pôle emploi, tout ça, ils ne sont pas un peu plus tolérants avec eux ? « Non, c’est la même merde pour tout le monde. », tranche-t-elle. Éliane, monitrice éducatrice, m’invite à passer dans la salle d’à côté pour le « rituel du 115 », le numéro d’appel pour trouver des places d’hébergement. Elle semble contrariée. « Il y a un gars, il s’est levé à 4 h du matin pour être ici à 7 h. Et il n’a pas de rendez-vous. Il a pourtant fait tout ce qu’il fallait. On manque cruellement de structures comme la nôtre », regrette-t-elle. Chaque jour, entre 150 et 200 personnes passent par le petit local de l’ADJ.

Clara, une collègue, décroche le téléphone. Elle a quatre demandes de nuit au chaud à satisfaire. Il est 8 h 45. Sa partenaire du 115 l’informe qu’il ne reste que trois places. Ce sera donc la loterie. Lui on le prend, lui non. Et après, c’est elle qui se fade l’annonce de la nouvelle aux personnes concernées. « C’est impressionnant le nombre de gens qui dorment dehors en ce moment », déplore Éliane. «  Eh oui, le foyer Forbin est complet, il n’y a plus que la Madrague et ses 300 places », complète sa collègue, écœurée. « Cette impuissance, cet abandon des politiques publiques, faut voir la rage que ça peut déclencher », lâche Clara qui, ce soir, ira sans doute boire des coups pour décompresser. « On va tous finir alcooliques ou sportifs extrêmes à l’ADJ  ! », lâche-t-elle en plaisantant. Sa collègue Juliette a trouvé la guitare comme refuge après le boulot. « Il est tellement dur, notre métier, qu’on a besoin de prendre du recul, de couper. Des fois je mens sur mon travail, quand je n’ai pas envie que ce soit l’objet de discussion d’une soirée. » Peu reconnus en termes de salaire ou même socialement, les moniteurs éducateurs se concentrent sur l’essentiel  : leur relation avec un public extrêmement vulnérable.

Retour dans la salle. Un jeune dort le dos recroquevillé sur la table. Il a gardé son sac qui semble l’écraser. Dans un coin, une bande de messieurs chaleureux m’invitent dans leur conciliabule. « Nourris, logés, hamdoulilah  ! On ne se plaint pas », lance tout sourire, Yahia, un Marseillais d’origine algérienne. Son compère oranais Lakhdar, sans-papiers, en rajoute  : « Les gens qui travaillent ici sont serviables et accueillants. C’est très bien. Il manque juste de place. Ici, c’est mieux que rester dehors. On est tranquilles au chaud, on passe le temps. » Vivant avec son fils près du Vieux-Port, Lakhdar touche 35 euros par mois de la Caf, pour un loyer de 460 euros. Mais son plus gros souci, c’est de ne pas avoir la carte Vitale. « J’ai une pension pour accident de travail. Mais j’ai des problèmes avec la Sécu. Ils ne veulent pas me la donner, je ne sais pas pourquoi. »

Assis près de la bibliothèque, Meliani Jamal, 40 ans, m’interpelle aussi sur la santé. Lui a les deux jambes paralysées, des prothèses. « C’est de naissance. Je suis pauvre. Quand mes parents adoptifs sont morts en Algérie, je suis venu en France en me disant, c’est le pays des droits de l’homme. Ils vont me soigner. Mais j’attends depuis sept ans des papiers. Et je suis handicapé. C’est dur, dur, beaucoup. »

Les témoignages de détresse de ce type sont légions à l’ADJ. L’ambiance n’y est pourtant pas pesante, en tout cas pas ce mardi matin de décembre. « C’est difficile, bien sûr, mais il faut voir ce qu’on partage avec ces hommes et ces femmes. On peut parler de culture, de politique, de la vie. C’est très riche », souligne Juliette, qui parle arabe avec un accueilli.

Vrai que ce n’est pas glauque, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer. C’est vivant, plein d’humanités écorchées, ravagées, déboussolées, mais rassemblées autour d’une table ou du comptoir. Joseph, le papi accueillant du début, a parcouru CQFD. « Dis-donc, il est bien politique ton canard. Tu peux me donner une définition de la politique ? » Flairant la question piège, je me débine avec une phrase sans grand intérêt. Il réagit  : « Archi faux  ! La politique, c’est un chantage exercé par l’imprévu sur les imbéciles. Quand vous allez voter, c’est comme si vous mangiez une boîte de haricots. Vous ne savez jamais lequel va vous faire péter. Haha  !  » Tout le monde se poile. Il conclut, revissant son bonnet sur le chef  : « C’est pas beau ? C’est de moi  !  » On a envie d’applaudir, de lui tendre un micro, de l’embarquer dans une manif pour qu’il la hurle, sa vision de la politique. On se dit que tous, là, s’ils avaient de l’énergie à mettre dans autre chose que dans la survie, ils en auraient, des messages à faire entendre.

Devant Malika, collègue dessinatrice qui croque tranquillement l’ambiance de l’ADJ, s’installe un quadragénaire avec CQFD. A sa manière d’ouvrir le journal, on sent qu’il le connaît. Je m’approche et lui demande s’il l’a déjà lu. « Et comment  ! Je suis même venu le plier quelques fois, il y a des années de ça [2]. Je connais bien aussi Mille Bâbords, ils ont une bibliothèque formidable. » Mais que fait-il ici, cet ancien bénévole ? « J’étais chargé de production culturelle pendant plus de dix ans. J’ai perdu mon boulot. J’ai eu une rupture familiale. Un accident de la route dramatique. J’ai commencé à enchaîner des sous-locations, la vie dans les squats. Et puis un jour, je me suis retrouvé à la rue. Pendant six mois. J’ai dormi sous des voitures, dans des terrains vagues, sous les cages d’escalier ou dans les greniers. » Actuellement en train de remonter la pente, François s’est vu attribuer un T1 en HLM. Soutenu par une allocation adulte handicapé, il compte malgré tout chercher du boulot. « C’est quelque chose qui peut arriver à tout le monde, de devenir SDF », conclut simplement Juliette.

En sortant de sa journée de boulot, Éliane s’interroge à voix haute  : «  Parfois, j’ai l’impression d’être le dernier rempart de la paix sociale. Je ne sais pas toujours si ce que je fais a du sens, si on est là pour aider ou pour contenir une colère. »


Notes


[1Tous les prénoms de cet article ont été changés.

[2A cette époque, votre journal était plié par des copains et des copines bénévoles tous les mois, dans notre local, puis expédié par nos soins. Avec le "succès", cette tache est devenue bien trop lourde. Note du webmaster.



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Par Catherine Thumann


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