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Dossier : La mort qui tue

Service réa : Entre la vie et la mort


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), rubrique , par Catherine Thumann, illustré par
mis en ligne le 31/12/2014 - commentaires

Sauver une vie ou accompagner un patient vers sa fin, c’est le quotidien de Rémi [1], infirmier dans le service de réanimation d’un grand hôpital. Confronté à la mort au turbin depuis deux ans, ce grand gaillard trentenaire n’en est pas pour autant devenu blasé.

« J‘ai déjà pleuré pour le décès d’un patient. Parfois on a un réel espoir, on se démène et on n’arrive à rien, ça peut être fort émotionnellement. Ce n’est pas rare de voir les collègues pleurer. On est tous des êtres humains. » Cela dit, la plupart du temps, c’est avec une distance professionnelle de bon aloi que Rémi accomplit ses tâches. Il doit être capable d’actes qu’il sait douloureux ou inconfortables  : poser une sonde urinaire, intuber, extuber, choisir – collectivement – de réanimer une personne ou de la laisser partir avec le moins de souffrance possible.

Par L.L. de Mars. {JPEG} Responsable de deux ou trois patients par jour au maximum, il entretient une relation privilégiée avec chacun d’entre eux, ainsi qu’avec la famille. « Comme l’infirmier est la personne la plus proche au quotidien, c’est vers nous que l’entourage se tourne. On doit répondre aux questions pratiques, en évitant surtout de créer de faux espoirs – il n’y a rien de pire. On est dans le service du dernier recours, il ne faut pas l’oublier. On ne peut pas faire de sentimentalisme, ni chercher à consoler. Quand on annonce la mort d’un être cher à quelqu’un, que faut-il ajouter de plus ? Je ne me vois pas dire à un proche dont la mère vient de mourir “t’inquiète pas, ça va aller” en le prenant par l’épaule. Cependant, j’essaye d’accompagner la personne dans le début de son deuil en lui disant que le patient était sédaté et qu’il n’a pas souffert, par exemple, et aussi en lui expliquant clairement les conditions du décès, afin qu’il n’y ait pas de questions qui restent en suspens, ce qui pourrait “freiner” le deuil. » Rémi n’a pas été spécifiquement formé à cette partie délicate du métier. Pour obtenir son diplôme d’état, il a bien « survolé » les étapes du deuil, mais quand il s’est retrouvé confronté à des personnes en train de mourir ou à leurs proches, « c’était un peu léger, confie-t-il. J’ai pu me sentir démuni par rapport aux familles. Par exemple, si la ventilation mécanique fonctionne encore, on peut voir l’abdomen de la personne se soulever, croire qu’elle respire encore. Nous, on sait que si la machine s’arrête, c’est fini. Il faut savoir l’expliquer. »

Cliniquement parlant, la mort est généralement déclarée avec « l’absence d’activité cardiaque ». Et quand elle survient, en moyenne une fois par semaine dans son temps de service, Rémi n’en a pas fini avec les soins. Il lave le patient, lui ôte tous ses équipements médicaux. «  On est amené à toucher la personne décédée. La première fois, ça fait un choc, c’est un peu bouleversant. Et puis on s’habitue. Sinon, il vaut mieux changer de service. » Est-ce que, comme dans certaines séries américaines, les équipes médicales en deviennent pour autant cyniques ? « Il nous arrive de faire des blagues sur des détails, de rigoler pour dédramatiser une situation. Sorti du contexte, si quelqu’un de l’extérieur nous entendait, il nous trouverait peut-être étranges, pour ne pas dire méchants. Mais il faut bien avouer que ça permet d’évacuer la pression. »

Quand les patients ne reçoivent pas de visites, c’est l’infirmier qui les remplace à leur chevet. « Je leur tiens la main jusqu’au bout pour qu’ils ne se sentent pas seuls dans un moment aussi important de leur vie. C’est toujours difficile de savoir ce que des êtres inconscients perçoivent, mais on peut imaginer qu’ils ressentent notre présence. » Pour les autres, les horaires des visites sont cadrés. Lorsque la mort est imminente, en revanche, la présence des proches est tolérée sans limite. Ce qui aboutit, parfois, à des situations compliquées à gérer. « Je me souviens d’un patient d’une quarantaine d’années, arrivé avec le Samu, qui avait fait plusieurs arrêts cardiaques en une trentaine de minutes. Il était très instable et est finalement décédé peu de temps après son entrée dans le service. Ce patient, d’origine arménienne, devait être quelqu’un d’important dans sa communauté. De nombreuses personnes ont suivi le véhicule du Samu afin de l’accompagner. Le service a été envahi par une bonne centaine de gens, dont beaucoup étaient en pleurs, d’autres ne sachant pas trop pourquoi ils étaient là. Une femme s’est même évanouie dans la cohue. » Dès que la mort du patient a été prononcée, le corps a été rapidement transféré au funérarium de l’hôpital pour permettre à la petite foule de se recueillir dans un lieu plus approprié.

Quand il faut prendre les décisions les plus graves, c’est avec les familles que discute l’équipe médicale. « L’euthanasie ne se pratique pas, ou très rarement. On parle plutôt de démarche palliative. On fait une réunion pluri-disciplinaire pour discuter des différents cas. On regarde si l’on peut encore tenter quelque chose. On essaie de faire une balance bénéfices-risques. Est-ce vraiment utile de maintenir une personne en vie si elle ne peut plus se réveiller ? Grâce aux progrès de la médecine, on peut bien sûr suppléer tous les organes, mais le patient ne devient plus qu’un corps assisté dans un lit. Faut-il s’acharner ? Si la personne est consciente et capable d’affirmer ses choix, ça compte beaucoup. Les avis de la famille aussi. » La mise en Lata (limitation ou arrêt des thérapeutiques actives) obéit donc à plusieurs critères rigoureux. Car ce n’est pas anodin de décider ou non, en cas d’arrêt cardiaque, de procéder à un ultime massage. « Cela peut sembler dur, mais faire le tout pour le tout pour maintenir une personne en état de souffrance, ça peut être plus dur encore. Il faut tenir compte du soulagement que peut représenter la mort également. Quand quelqu’un vient de passer trois mois à l’hôpital, avec des soins pénibles, il peut perdre l’envie de se battre.  »

Mourir sous les néons de l’hosto ou chez soi, telle est parfois la dernière alternative d’une vie. D’après Rémi, la plupart des personnes décèdent au calme, dans une chambre de l’hôpital. Il arrive toutefois que certaines aient l’énergie de retrouver leur nid. « J’ai connu le cas d’un patient âgé, dans un état nécessitant une médication intensive pour être maintenu en vie, et pour lequel il n’y avait aucun espoir de guérison. Ce patient était toutefois conscient et désirait fortement mourir chez lui. Grâce au fait qu’un grand nombre des membres de sa famille travaillaient dans le milieu médical et pouvaient donc assurer les soins, un retour à domicile a pu être organisé. Il a fini par décéder dans les 48 heures suivant sa sortie, mais chez lui et entouré des siens. »

Sommes-nous tous égaux à l’heure de la fin de vie ? Les traitements sont-ils les mêmes en fonction des ressources du patient ? Qu’arrive-t-il à une personne sans mutuelle, voire sans Sécu, par exemple ? «  En réanimation, heureusement, il n’y a pas de différence de soins selon le niveau de richesse. On ne se pose jamais la question des moyens financiers du patient avant de faire un soin ou un examen. Néanmoins, la Sécu ne rembourse que 80 % des frais de séjour – c’est-à-dire actes et examens exclus, qui ont chacun des taux de remboursement particuliers. Cela peut entraîner une dette élevée pour quelqu’un qui n’aurait pas de mutuelle. Des assistantes sociales travaillent au sein de l’hôpital afin de trouver des solutions pour ces personnes, mais ça n’est pas toujours facile. »

Dans un registre plus encourageant, le métier de Rémi consiste aussi à sauver des vies. Assez souvent, il voit des patients reprendre le cours de leur existence à la sortie de son service. « Quand cela arrive, c’est toujours réconfortant, c’est une joie, un accomplissement. On se dit qu’on fait œuvre utile, que ça vaut le coup de se démener. Mais ce n’est jamais une fierté personnelle, car c’est le résultat d’un travail d’équipe. »

En service sur des périodes de douze heures d’affilée, de jour ou de nuit, Rémi sait qu’il ne tiendra pas le coup en « réa » jusqu’à 60 ans. « Le rythme biologique est mis à rude épreuve. Mais pour l’instant, j’aime beaucoup mon métier. Il n’y a pas de routine, on vit des moments forts, on travaille avec des humains, on n’est pas derrière un ordi toute la journée. Cette expérience aura profondément changé mon rapport à la mort. Mais elle ne m’aura pas non plus transformé en machine. Quand mon grand-père est décédé récemment, ça a été une réelle peine. Je ne me suis pas senti moins sensible. »

Le dossier "La mort qui tue"

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Notes


[1Le prénom a été changé pour respecter le « devoir de réserve ».



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Par Catherine Thumann


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