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Entretien avec Pierre Souchon

« J’aurais aimé en gagner autrement, de l’humanité »


paru dans CQFD n°157 (septembre 2017), par Catherine Thumann, illustré par
mis en ligne le 26/01/2018 - commentaires

Bien connu des lecteurs de la presse indépendante [1], Pierre Souchon publie son premier livre Encore Vivant (éd. du Rouergue). Des mythes déchus de son ascendance paysanne ardéchoise à un mariage clinquant en haute bourgeoisie, jusqu’aux atterrissages forcés dans les sombres couloirs de la psychiatrie, l’auteur, diagnostiqué bipolaire [2], entraîne le lecteur dans l’incroyable intrigue de sa jeunesse.

Par Bertoyas. {JPEG}Quand nous nous sommes croisés à Lyon en 2013, tu écrivais déjà un livre. Je l’attendais avec impatience. Est-ce le même sur lequel tu as continué de bûcher ?

Non, à Lyon, j’avais écrit un premier livre autobiographique que j’ai décidé de ne pas publier. C’était très mauvais, j’avais suivi un ordre chronologique : moi petit, moi ado... Un peu les mémoires de Pierre Souchon, alors qu’à l’époque, je n’avais pas encore libéré la France !

J’ai tout recommencé en 2016, en faisant table rase de ce premier jet, et en me lançant dans un roman. Ma première tentative m’avait quand même permis de choper une discipline, de savoir que je pouvais écrire 300 pages. C’était un rêve de gosse, l’écriture. À 10 ans, je racontais à ma prof d’anglais que je voulais devenir écrivain. Mais je ne m’attendais pas à ce que ma vie bascule à 20 ans. Les hasards ont fait que j’ai été trimballé chez les bourgeois, en psychiatrie, le tout avec une nostalgie inconsolable d’une Ardèche paysanne décimée.

Côté trame, j’ai fait comme la plupart des abrutis : ce premier roman parle de moi. Une fois passée la trentaine, j’ai eu le sentiment que seul l’écrit pourrait donner une certaine cohérence à toutes mes années d’errance. Il paraît que la seule vie réellement vécue, c’est la littérature... Face à la maladie bipolaire qui m’a anéanti régulièrement, j’ai été contraint de comprendre ce qui m’arrivait. C’était ça ou y rester. Pour autant, j’ai très peur qu’on réduise ce livre au témoignage d’un mec à l’HP...

Ah, ça ne risque pas ! L’une des trames de ton ouvrage, justement, c’est la mort de la paysannerie, avec tout ce qu’elle comporte de traumatique dans ta vie, mais de politique, aussi….

Quand on pense au XXe siècle, à ses événements monstrueux, on évoque le nazisme, le goulag... La disparition de la paysannerie ? Jamais, ou si peu. C’est pour cette raison que j’ai mis en avant dans mon livre cette phrase d’Eric Hobsbawm : « Le changement social le plus spectaculaire et le plus lourd de conséquences de la seconde moitié de ce siècle, celui qui nous coupe à jamais du monde passé, c’est la mort de la paysannerie. » Je trouve ce changement si lourd de conséquences que j’en suis devenu fou ! En phase maniaque, je voyais même des gens me demander de les venger avec des fourches à la main... Oui, ce phénomène social sans précédent a été traumatique d’un point de vue biographique. Cette histoire m’est revenue dans la gueule, car je me suis pris pour quelqu’un que je n’étais pas.

« Personne n’échappait à mon statut d’ex-aliéné que j’exhibais comme un trophée », écris-tu page 158. Que cherchais-tu à revendiquer en brandissant que tu étais passé par l’HP ?

Aujourd’hui encore, j’en parle sans problème, mais ce n’est plus quelque chose de revendiqué. À l’époque, je clamais haut et fort mon passé à l’asile, sans que personne ne me demande rien. Je m’étais construit l’identité du fou en sursis qui – même si j’étais effectivement passé par l’internement – relevait en partie d’un fantasme. Non seulement je venais d’un monde paysan éradiqué, mais en plus on m’enfermait ! Je ne pouvais qu’être appelé à lutter contre le capitalisme et la domination...

Ma vie, je l’ai beaucoup écrite, dirigée, pas sur des pages, mais en actions. Je créais des légendes. Par exemple, avec le recul, dans mon bref mariage avec Garance, une jeune fille issue de la haute bourgeoisie, ce qui m’a plu, entre autres, c’était l’image du va-nu-pieds ardéchois avec la privilégiée fille Claudel... J’éprouvais des sentiments sincères, mais ils obéissaient aussi à une construction romancée de ma propre vie.

Dans ton livre, les mythes se brisent à mesure que tu transmets, par les mots de ton père, l’histoire sans ambages de tes ancêtres, celle qui a réellement existé. C’est très dur pour l’ego, non ?

JPEGTout fait une peine immense dans cette histoire. Bien sûr, j’agissais avec cœur, avec force, mais une fois que je me suis retrouvé enfermé, face à moi-même, les mythes se sont effondrés. C’est pour ça que ce livre est un hommage à la sociologie. C’est vertigineux, d’en être réduit à sa vérité. Je me présentais comme venant d’une famille de paysans ardéchois, ce qui n’est pas faux en soi, mais en réalité, mes parents avaient une baraque avec piscine, étaient abonnés au Monde...

Une fois qu’on a flingué les mythes et la poésie, qu’est-ce qu’il reste ? Cette expérience traumatisante de l’HP m’a mené sur le long chemin toujours en cours de la destruction de l’ego, dans tout ce qu’il peut comporter d’écrasant, de dominateur. Je me serais bien passé de ces souffrances à l’état pur, des dépressions, des enfermements. J’aurais aimé en gagner autrement, de l’humanité. Mais il est certain que je n’aurai plus jamais le même regard sur la vulnérabilité, sur tout ce qui est cassé, abîmé. Au terme de ce bouquin, je sais qui je suis. Et surtout, j’arrête de raconter des histoires…

Tu fais parler le monde médical à travers Mme Ducis, ton médecin protecteur à l’HP, mais aussi en citant un grand ponte dont tu te moques férocement. Il t’explique que tout ce que tu as vécu est finalement caractéristique des troubles bipolaires. Qu’en retiens-tu ?

Ce que j’essaie de montrer, c’est que l’approche scientifique d’une maladie peut être rassurante. Elle permet de poser des balises, de nommer les choses. Mais il y a toujours une ambivalence, car cela élimine la dimension affective, sensible. Ensuite, et ça j’y tiens, une maladie psy, c’est exactement la même chose qu’une maladie organique. Quand on est malade on se soigne, point, qu’on soit schizophrène ou qu’on ait une sclérose en plaques. Pour ce qui me concernait, c’était le seul moyen d’échapper à une mort presque certaine : sauter du cinquième étage pour rigoler, finir tabassé dans un coin de rue, me suicider... Est-ce qu’il viendrait à l’idée de quelqu’un de demander à un cancéreux s’il se soigne ? Seuls les troubles psy ont droit à ce genre d’interrogations, de remises en question.

Que penses-tu de l’antipsychiatrie ?

J’ai une approche marxiste, matérialiste des choses. Bien sûr que je partage l’idéal de la liberté contre l’enfermement. Mais matériellement, il y a des personnes, dont je fais partie, qui ont parfois besoin d’être enfermées, simplement parce que leur liberté peut être synonyme de mort. Quand on a connu la nuit mentale et tout ce qu’elle comporte comme risques, on ne peut pas avoir de position de principe, idéaliste. Je souhaite à tous mes frères de la nuit de tomber parfois sur un pompier, et même un flic, pour se faire enfermer. Ça peut surprendre, paraître dur, mais moi ça m’a sauvé.

Ton engagement militant a-t-il pris un coup avec ces passages à l’HP ?

Les passages à l’HP n’ont pas été des désillusions ou des renoncements. Évidemment, quand à 20 ans, on t’enferme, on te tape dessus, ta vie bascule. L’asile, la folie, la maladie mentale, ça fait peur a priori à tout le monde, il y a un inconscient collectif... C’est terrible de vivre ça, beaucoup de mes camarades ne s’en remettent pas. Eh oui, ça laisse des souvenirs terrifiants de brimades, de privations. Mais dans cette longue nuit de l’internement, il y a aussi la lumière des soins. On ne la voit pas au premier abord. Je peux dire aujourd’hui que si je mène ma vie à peu près comme je l’entends, c’est grâce au traitement. Je prends des médicaments chaque jour, mais ça fait huit ans que je n’ai pas été hospitalisé. Quand on sait à quel point ces expériences sont douloureuses... La psychiatrie me donne les moyens d’avoir la rage. Quand je suis perché en haut de la statue de Jean Jaurès à Montpellier, à manger du buis, je doute que je sois utile à une quelconque lutte sociale...


Notes


[1Pierre Souchon a beaucoup écrit dans Fakir, Article 11, Le Monde Diplomatique et L’Humanité.

[2Bipolaire de type 1, l’auteur a traversé des phases maniaques et des dépressions mélancoliques.



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Par Catherine Thumann


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