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« C’était un con ! »


paru dans CQFD n°88 (avril 2011), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 06/06/2011 - commentaires

par EfixC‘est le soir, 21h15. L’équipe est installée pour affronter le poste de nuit. Tout le monde est en bleu. Tout le monde, pour le moment, se tient autour de la table du réfectoire à prendre le café. La scène se passe dans l’atelier le plus dégueulasse de l’usine. Même la direction le reconnaît et certains cadres en parlent comme d’un « Germinal » ou d’un « Cayenne ». Le boulot y est déconsidéré car moins technique et plus physique. Il faut savoir manier le marteau-piqueur lorsque l’engrais a pris en masse dans le séchoir, ou la pelle quand un tapis s’est mis en banane et que les granulés d’engrais se sont répandus par tonnes entières sur le sol.

C’est l’atelier le plus vieux de l’usine. Les produits y ont bouffé les infrastructures métalliques et tout menace ruine. Une passerelle est même tombée sur un engin la semaine dernière. Il n’y a pas eu de blessés mais c’était juste. Dans l’usine, tout le monde pense que cet atelier ne va pas faire de vieux os, d’autant que le granulateur devait être échangé avec un plus récent, venu du démantèlement d’une usine du Nord.

Problème, ce dernier ne fait pas le taf. Du coup la direction fait surveiller les fissures qui s’agrandissent petit à petit sur la machine mais semble attendre qu’elle casse en deux pour en finir avec cet atelier. Mais ce n’est pas de ça dont il est question, ce soir, autour de la table en Formica. Christian dit :

« Vous avez lu le journal d’aujourd’hui ? Rubrique nécro ? » La plupart de répondre négativement. « Hé bien, N. est mort. Il sera enterré jeudi.

– Il est mort jeune, dit Patrice.

– Oui, 63 ans.

– Au moins, il aura eu la chance de partir lors d’un plan de restructuration, à 55 ans. Il en aura un peu profité.

– Il fumait vachement.

– Au moins deux paquets de Gitanes par jour, et je ne sais combien de litres de café, ajoute Luc. En plus, il respirait les poussières de l’atelier… »

Le silence se fait. Pas un silence de recueillement, plutôt comme s’il n’y avait plus rien à dire. Et puis, Patrice de lancer :

« C’était un con !

– Je dirais même plus, lance Miguel, c’était une vérole. Je pense que, comme contremaître, c’était une vraie saloperie.

– Oui, mais celui qui l’a remplacé n’était pas mieux. Il a fallu que l’atelier se mette en grève contre lui pour qu’on s’en débarrasse, tandis que, lui, il était juste con.

– N’empêche que l’autre, après la grève, il a pris ses cliques et ses claques, tandis que N., il s’est accroché.

– Et puis quand il faisait copain avec toi, fallait se méfier, le coup de couteau n’était pas loin. »

Et tous d’y aller de leurs exemples : « Il courait partout dans l’atelier », « Il pensait toujours avoir raison », « Il nous empêchait de prendre nos congés quand on le voulait », « Il se prenait pour le roi de l’atelier », « Il n’arrêtait pas de nous prendre pour des moins-que-rien qui ne connaissions pas le boulot, alors qu’on aurait pu lui en apprendre », « Il voulait toujours nous voir travailler, sans pause »

Au fur et à mesure de la discussion, les esprits s’échauffent. Tout le monde s’y met pour maudire celui qui leur a pourri la vie au boulot. Ça fait huit ans qu’il est parti mais son fantôme hante encore l’équipe. C’est bien simple, quelqu’un aurait amené une bouteille de whisky, pour fêter n’importe quoi, elle aurait été vidée vite fait. Faut alimenter la turbine dans des moments pareils et la poussée d’adrénaline donne soif. Il faudra se contenter de cette oraison funèbre pour un contremaître que personne ne regrette. Pas un des gars qui a travaillé avec lui ne se déplacera pour son enterrement. Après une heure de discussion, quand tout est dit, tous les copains se lèvent pour laver leur tasse. « Bon, c’est pas le tout, on a du boulot. » Christian est le premier à sortir du réfectoire et de la salle de contrôle. Il met son casque mais n’a pas envie de mettre le masque anti-poussière lorsqu’il s’enfonce dans le nuage bleuté qui stagne en permanence sur l’ensemble de l’atelier.



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Par Jean-Pierre Levaray


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