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Pendaison, mode d’emploi


paru dans CQFD n°88 (avril 2011), rubrique , par Jean-Claude Leyraud, illustré par
mis en ligne le 09/06/2011 - commentaires

Le suicide fait de plus de plus de ravages dans le monde paysan. Au-delà des explications d’experts sur la pénibilité croissante du travail, ce sont les valeurs de la société actuelle qui semblent remises en question par ces actes de désespoir.

par SamsonDans les années 50, alors que je n’étais encore qu’un enfant, j’aurais voulu jouer du trombone. Mais dans mon village, le seul prof de musique disponible, c’était Gilbert, un paysan qui jouait de l’accordéon dans les fêtes votives. Et puis sa femme est morte d’un cancer. Il ne l’a pas supporté. Quelques jours après, on l’a retiré du fond de son puits. J’ai laissé tomber l’accordéon.

Depuis, j’ai appris qu’au-delà de l’acte d’un individu qui met fin à sa vie, le suicide pouvait être une affaire sociale. Et tout particulièrement chez les agriculteurs dont le taux de suicide est devenu trois fois plus élevé que dans les autres professions : plus de 400 paysans par an se prennent de passion pour la pendaison dans le garage. Comment expliquer ce phénomène ?

Des médecins du travail, des psys et des chercheurs qui collaborent avec la Mutualité sociale agricole (MSA) essayent de répondre à cette question. François-Régis Lenoir [1], auteur de plusieurs enquêtes sur le stress chez les agriculteurs, parle de surcharge de travail, d’absence de loisirs, d’un manque de reconnaissance de leur travail… Autant de raisons qui pousseraient de nombreux agriculteurs à « baisser les bras ». Il ajoute même que « la volatilité qui règne désormais sur les marchés agricoles est dangereuse pour la santé psychique des paysans ». Face à ces drames, l’Institut de veille sanitaire (INVS) et la MSA ont décidé de travailler ensemble pour tenter de quantifier plus précisément le nombre annuel de suicides d’agriculteurs et « prendre les mesures adéquates pour répondre à cette détresse, faire de la prévention ». Il y a aussi un philosophe, Alain Guyard [2], qui se penche sur cette question du sommet de sa discipline : « Les agriculteurs sont étouffés par les dettes, ils croient produire des richesses et n’arrivent pas à en vivre… La société aujourd’hui, c’est accumuler de l’argent au détriment des autres. Le suicide est une question politique et sociale. » Voilà qui est déjà plus intéressant. Essayons d’aller plus loin.

La première Politique agricole commune (PAC), décidée en 1957 et mise en place en 1962, a pleinement rempli son but affiché, augmenter la production alimentaire dans une Europe dévastée par des années de guerre. Mais, en même temps, elle a industrialisé l’agriculture et instauré la compétitivité. Le fossé s’est creusé entre les riches agriculteurs qui se gavent et les autres, ceux qui réussissent encore, mais pour combien de temps, à jongler à la fois avec des revenus aussi bas qu’irréguliers, des investissements importants et de gros risques financiers. Ceux-là subissent en plus un joug administratif excessif, des normes de plus en plus sévères, des contrôles fréquents et contraignants. Ils finissent souvent par tomber dans l’engrenage de l’endettement. Aujourd’hui, un agriculteur sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté, et les choses empirent. Beaucoup, en situation de faillite, s’isolent, ne veulent pas demander de l’aide, ne veulent rien changer, ni quitter leur maison, encore moins perdre leur outil de travail, le patrimoine familial, jusqu’au jour où ils sont confrontés à l’expulsion, à la vente de l’exploitation…

On s’accorde facilement à dire qu’ils sont à la fois acteurs et victimes du productivisme. Et c’est là que réside l’erreur d’analyse. Tous ces agriculteurs, les riches comme les pauvres, ont compris depuis longtemps que ce n’était pas le souci de la production qui animait ce monde, mais bien la soif infinie de richesses des riches. Ils se rendent compte que leur véritable but en tant que paysans, ce n’est pas de produire la nourriture indispensable à la vie des hommes, il ne s’agit là que d’un moyen, mais de créer, par ce moyen, leur existence sociale. Et c’est justement ce qui est refusé à ceux tentés par le suicide. Ils ne peuvent même pas parler de leur mal aux autres car leur mal, c’est d’être devenus des pauvres dans un monde qui s’est fixé comme seul objectif l’accumulation infinie de richesses. Pour celui qui a de l’argent, qui en voudrait encore plus, seul l’argent manque. Mais pour celui qui n’en a pas, alors tout manque, et le monde s’effondre. L’agriculteur ayant échoué à maintenir son exploitation se traite lui-même de minable parce qu’il a perdu le seul moyen à sa disposition pour produire une existence sociale exclusivement définie en termes d’espèces sonnantes et trébuchantes.

Un agriculteur se suicide parce qu’il voit l’économie et son cortège d’illusions réduire à néant son projet de bonheur. Le paysan suicidé dresse le procès de cette société.


Notes


[1« Rencontre avec un psychologue qui suit des paysans », le jdd.fr le 19 février 2011.

[2La Provence du 10 février 2011.



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Par Jean-Claude Leyraud


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