CQFD

En direct de Socialie

Avec des vrais bouts de socialistes dedans


paru dans CQFD n°141 (mars 2016), rubrique , par Julien Tewfiq, illustré par
mis en ligne le 04/04/2018 - commentaires

Certains à CQFD sont envoyés en reportage à Istanbul, d’autres en Espagne… Puni, notre Tewfiq a été envoyé en Socialie prendre langue avec des militants du PS. Rencontres avec un permanent, une éco-socialiste et un colleur d’affiches de 1981. Alors, pas trop déçus, les camarades ?

Une voix dans l’interphone : « Ha ben non, là, il n’y a personne. Mais montez, je vais vous expliquer ! C’est au deuxième étage. » Au bureau de la fédération de Paris du Parti socialiste, rue Alexandre-Dumas, je me présente : journaliste stagiaire pour un mensuel marseillais – les orientations politiques de CQFD, nous verrons plus tard. Un excès de prudence qui se révélera inutile, car jamais le salarié ne me posera la moindre question. « Pour voir des militants, il vaut mieux venir les soirs de réunion, dans les sections. En journée, il n’y a personne. Moi, je suis permanent au bureau fédéral Paris. » J’insiste : « Mais vous, vous êtes bien socialiste ? Je peux vous poser quelques questions, peut-être, rapidement... ? » C’est ainsi que j’ai rencontré Aleksander, la bonne quarantaine en paraissant dix de moins. Mon premier socialo vivant.

Par Bertoyas. {JPEG}

Le professionnel

Installés dans son petit bureau surchauffé et tapissé d’affiches, Aleksander me raconte sa vie, répond à toutes mes questions et n’en pose aucune. « On reçoit souvent la visite d’étudiants en journalisme… » Oui, il a l’habitude des interviews. Mais quand je lui demande quels sont, à son avis, les aspects positifs de la présidence de François Hollande, il est pris de court. Il cite d’abord la réforme des rythmes scolaires, « parce que je trouve bien que les élèves découvrent plus de choses à l’école ». Et puis ? « Heu... le Mariage pour tous, aussi, évidemment. » Et ? Il sèche.

Au fur et à mesure de l’entretien, d’autres idées jailliront : la conférence sur le climat COP21 et… l’attitude de Hollande dans le prétendu sauvetage de la Grèce par ses créanciers européens. C’est déjà pas mal. Mais, aujourd’hui, Aleksander n’est « pas content ». Il le répète plusieurs fois, avec une amertume à peine cachée. La déchéance de nationalité, « je ne m’y retrouve pas ». Lui préfère « cultiver le dialogue, chercher le consensus, atténuer les antagonismes ». Et utiliser tous les éléments de langage.

« On a pas besoin de répression à tous les étages ! », soutient-il d’un air convaincu. D’ailleurs, il est « aubriste », me dit-il. Mais son modèle, sa référence, c’est Lionel Jospin et la Gauche plurielle. « Une union de toute la famille, des verts, des rouges, des roses, des noirs… » Là, je dois faire une drôle de tête – Quoi ? Il y avait des anars dans le gouvernement de Jospin en 1997 ? –, car il précise immédiatement qu’on y trouvait un peu de « l’anar à la Brassens, libertaire ». Hmmm… Alors, ça gratouillait la guitare en conseil des ministres ?

Je n’ai pas besoin d’aiguiller Aleksander vers la contradiction flagrante entre ses valeurs affichées et la politique menée par son gouvernement. Il a compris où je veux en venir. « Quand j’accueille les nouveaux adhérents au PS, je leur dis “Bienvenus !”…, puis “Bienvenus dans un monde de frustration”. » Ambiance. Il revendique pour son parti un « droit à l’erreur » ou encore la « nécessité de composer avec la réalité », sans pour autant « céder sur ses valeurs ». Et regrette que le PS soit coupé du monde syndical, des ouvriers, des salariés, ceux « qu’on est censés représenter ! » Ce qui n’a jamais été vraiment le cas, wasn’t it ?

Le rose et le vert

Quelques jours plus tard, c’est une militante de Seine-Maritime, Emma [1] qui répond, enfin, à mes appels. « C’est vous le journaliste de CQFD ? Alors, qu’est-ce que vous voulez savoir ? » Cette trentenaire, cadre dans l’agro-alimentaire, a accepté de parler de son engagement au PS parce que nous avons un ami commun. Au départ assez « pressée » d’en terminer, elle finit par s’épancher longuement. « C’est assez simple, moi, je suis née socialiste. Mon père était conseiller municipal dans notre patelin normand. » Elle raconte les réunions à la maison, où l’on causait affiches, tracts, résultats électoraux, et les discussions sans fin entre les « réformateurs » et les « autres ». Pourtant, surprise : « Au premier tour de la présidentielle de 2002, j’ai voté pour les Verts. Qu’est-ce que je me suis fait engueuler à la maison quand Le Pen est passé au second tour ! Mais j’ai toujours pensé que l’écologie, c’était le plus important. Le PS gagnerait à être plus branché écologie… »

Quand Hollande a été élu, Emma venait de rejoindre une section normande du PS. « Franchement, je ne garde que des très bons souvenirs de la campagne présidentielle. Ce que j’aimais, c’était tracter sur les marchés. C’était épuisant, mais on était sur le terrain, au contact des gens ! Après, on allait boire des canons. Une super bonne ambiance. » La déconfiture de Sarkozy ? Une grande fête ! Et la déchéance de nationalité, l’état d’urgence, ça fait se tortiller sur La Danse des canards ? Mais Emma ne souhaite pas aborder ces sujets, car « dans le fond, ce sont de faux débats. Ce sont les médias qui en font toute une histoire. » Même si elle confie regretter le départ de Christiane Taubira, « c’est quand même une grande dame ».

Aujourd’hui, Emma milite moins activement. Elle a toujours sa carte, elle va de temps en temps aux réunions. Mais, dit-elle, elle a pris « du recul ». Elle a moins de temps, entre le travail et son enfant. Et moins d’envie aussi. La gauche au pouvoir l’aurait-elle déçu ? « Bien sûr ! Sur plein d’aspects, ils ne sont pas allés assez loin. La démocratie participative, par exemple, et l’écologie. C’est pour ça que le référendum sur l’aéroport de Nantes, je trouve que c’est une bonne idée. Moi, perso, je suis contre l’aéroport. » Et tu ne sens pas venir l’arnaque ?

Interlude : ami / ennemi

Tout le monde ne répond pas avec autant d’entrain à mes questions. François [2], un militant PS avec qui j’avais pris un rendez-vous téléphonique, m’accueille ainsi : « Je suis allé voir ce que c’était, CQFD, sur Internet. Ça ne m’a pas donné envie de répondre à vos questions. » Pourquoi ? « On n’est clairement pas du même bord. Bonne journée. » Perspicace.

Le vétéran

En revanche, Paul, dans le Calvados, n’a pas eu besoin de surfer sur le Net pour se rencarder sur CQFD : « Oui, oui, je vous achète de temps en temps. Évidemment, on n’est pas toujours d’accord, mais quand on fait de la politique, il faut s’informer et être curieux. Je lis aussi Le Figaro, Le Monde ou L’Huma et Fakir aussi. Je suis à la retraite, alors j’ai le temps. » Paul a collé des affiches pour François Mitterrand en 1981, « à la grande époque ». Prof de français, syndicaliste, il a fait « toutes les grèves, toutes les manifs contre la droite. Mais j’ai jamais voulu avoir des responsabilités dans le parti. » Et il n’a pas participé à la campagne de Hollande. « Déjà, quand c’était Ségolène, j’étais moins actif. Faut laisser la place aux jeunes ! Mais je ne leur reproche rien, à Hollande et à Valls. Même si je suis pas d’accord sur tout. Vous autres, vous allez dire que le PS se droitise, mais c’est que le monde a changé, depuis 1981 ! C’est normal que le parti change aussi ! » Des regrets ? Le fait que Hollande « manque d’envergure » et, surtout, « les bisbilles internes ». « Ce qu’il nous manque en ce moment, c’est pas un Mitterrand, mais un Bérégovoy, un grand monsieur. » La déchéance de nationalité ? C’est « une connerie mo-nu-men-tale », épelle le Paul, qui confie avoir envoyé « une lettre très virulente à qui de droit ». À qui ? « Mais à Solférino, voyons, à Camba ! Mais ils en ont sans doute rien à foutre de ma lettre. Tu peux l’écrire ça, qu’ils en ont rien à foutre ! » Et ça le fait marrer, le Paul, de pisser dans un violon socialiste !

Lorsque je lui demande si les militants du parti ont beaucoup changé depuis son adhésion, il hésite un moment, puis : « Je trouve surtout qu’on est moins nombreux. J’allais dire qu’ils ont vieilli, les militants, mais il y a toujours des jeunes. C’est moi qui ai vieilli ! En fait, les gens se politisent de moins en moins c’est ça le plus grave. Même chez les cocos, il y a plus personne. C’est la fin d’une époque. Allez, je voudrais pas passer pour un vieux con aigri, mais j’ai quand même de la nostalgie. » Des promesses de 1981 non tenues ?

Épilogue / diagnostic

Le PS n’est pas mort, il bouge encore. Mais bordel, que l’agonie est longue.


Notes


[1Le prénom a été changé.

[2Le prénom a aussi été changé.



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Par Julien Tewfiq


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