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Dossier : Blocages partout !

Violences policières : « Ils ont lâché les chiens »


paru dans CQFD n°144 (juin 2016), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 14/05/2018 - commentaires

Martelé ad nauseam, le discours sur les casseurs, sur les 350 agents blessés et la voiture de patrouille incendiée vise à faire oublier qu’il y a bien stratégie de la tension contre le mouvement anti-El Khomri. État d’urgence, tonfa et 49-3 : enfoncez-vous ça dans le crâne !

Par Rémi. {JPEG}« Ce jour-là, j’ai compris que la police n’est pas là pour nous protéger. » C’est un collégien de 14 ans, Achille [1], qui parle. « J’ai vu le CRS me viser, j’ai tourné la tête et la cartouche de FlashBall m’a tapé dans la tempe. » Une fraction de seconde plus tôt, c’était l’œil gauche qui prenait. Gueule d’ange et verbe clair, Achille n’est pas un « casseur ». Le 28 avril, à Marseille, il participait à sa énième manif, pour ce qui est son premier mouvement social. Sa mésaventure a eu lieu sur le boulevard Baille, cinq minutes après la dispersion. Ceux et celles qui pensaient que traîner savate n’est pas suffisant s’étaient portés sur la gauche, malgré le S.O. des dockers. Il y avait là un joyeux charivari de lycéens, des syndicalistes avec des drapeaux Sud ou CGT, des jeunes vêtus de noir… Le camion rose de Solidaires remontait ce cortège dit sauvage, mais une fois en première ligne, une grenade à tir tendu allait exploser son pare-brise…

« Je me suis renseignée sur la loi, elle est pas cool avec les plus faibles, explique Clara, plutôt rigolarde. En gros, c’est travailler plus pour gagner moins. Moi qui n’aime pas trop le travail ! » Première expérience de blocus de lycée pour cette petite brune de 16 ans. Lors d’un blocage de la gare de Saint-Charles, elle a pris un coup de matraque sur la nuque, mais quinze jours de minerve ne l’ont pas empêchée de continuer. Mieux : elle s’est mise en tête de réunir des témoignages pour documenter cette brutalité sans frein [2]. « Parmi les assidus, ceux qui n’ont pas pris de coups sont presque une exception ! Un garçon de 15 ans m’a raconté que les flics, après lui avoir fait une balayette, l’ont latté au sol, puis l’un d’eux lui a craché au visage en le traitant de sale gaucho, de tafiole et de fils de pute. Il a passé la nuit en cellule avec sept adultes. Les flics lui avaient dit qu’il allait s’y faire sodomiser. » Obstinée, Clara est allée jusqu’à interviewer des policiers, au fil des manifs, mais aussi sur le lit d’hôpital de cet agent de la BAC au nez fracturé. « Je ne lui ai pas dit que j’étais une manifestante et il a accepté de me parler. La plupart m’ont dit qu’on était des petits cons, des fous. Un seul m’a dit qu’il aurait aimé manifester avec nous… » Les autres n’ont sans doute pas d’enfants.

Amine, 16 ans lui aussi, a « mangé sévère ». Le 17 mars, sur la Canebière, il marche avec des copains en queue de cortège. Une voiture de la police nationale surgit derrière eux, sur les rails du tram, et veut passer en force. Mathias a été témoin de la scène : « Au beau milieu de la foule, ils ont fait hurler le moteur, puis la sirène. Ils insultaient les gens. » Le conducteur accélère, un militant de Solidaires se retrouve sur le capot. Des manifestants répondent en tambourinant sur la carrosserie. « Un flic est alors descendu en faisant des moulinets avec son tonfa. Très vite, il s’est retrouvé au sol et a reçu quelques coups. Là, du renfort arrive et un flic désigne Amine, qui se fait alpaguer. Une première fois, la foule l’a libéré, mais un commando d’une dizaine de flics est venu le choper, ils l’ont plaqué au sol. » Sa tête rebondit sur le bitume quand un flic lui met le genou dessus. Roué de coups, menotté dans le dos, il est ensuite traîné au commissariat, où il passera vingt-cinq heures de garde à vue mouvementée.

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«  Dès qu’on a appris son arrestation, on est venus, se souvient Sandra, la maman d’Amine. Je pensais l’engueuler, je croyais qu’il avait fait une connerie, mais les gens assis sur la chaussée pour réclamer sa libération m’ont dit qu’il n’avait rien fait. » Devant le commissariat, alors que le père d’Amine demande des nouvelles, un agent sort et le provoque : «  Oui, c’est moi qui ai fait ça à ton fils ! » Le lendemain, avant de le relâcher, il menacera le gamin : « On sait où tu habites. Si tu parles, on ira te chercher à ton lycée ! » Après un temps d’hésitation, les parents ont porté plainte pour violences – même accusation pesant sur Amine, après l’abandon du très classique « outrage et rébellion » qui l’a mené au tribunal… Vigile, le père n’a rien contre la police. « Mais je veux que ces types payent pour ça ! » À partir de là, Sandra, déléguée de parents d’élèves depuis dix ans, ne rate plus une manif. Elle s’est fait une amie, Elvina, qui arbore une pancarte « Ne touchez pas à nos enfants ! » « Ils ont lâché les chiens et on devrait les laisser faire ? » La question est aussi posée aux syndicats, qui ont parfois fait usage de gaz lacrymogènes contre les jeunes sous prétexte de trier le bon grain de l’ivraie. Peut-être que les derniers événements les feront réfléchir, car après avoir cogné sur le maillon faible – les lycéens, que les gouvernements craignent depuis leur rôle moteur dans l’abrogation du CPE –, les forces de l’ordre n’hésitent plus à s’attaquer aux organisations syndicales. Pour preuve, le pare-brise du camion de Solidaires explosé le 28 avril, le saccage du local de la CNT à Lille ou la grenade tirée dans l’UL-CGT de Fos-sur-Mer le mardi 24 mai.


Notes


[1Le nom a été changé.

[2Vous pouvez envoyer vos témoignages via son Facebook :

<facebook.com/clara.gentot>

.



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Par Bruno Le Dantec


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