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La plaine souveraine ?

Marseille : Quartier Debout !


paru dans CQFD n°144 (juin 2016), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par , illustré par
mis en ligne le 06/06/2016 - commentaires

À quelques mètres des Nuits Debout marseillaises, le quartier de La Plaine connaît une effervescence singulière. Depuis plusieurs mois, s’y expriment de bien des façons une défiance et une colère grandissantes envers un projet municipal de « requalification » urbaine.

Cette ville ne fait rien comme les autres. Alors qu’à Paris la Nuit Debout habitait littéralement la place de la République, la Nuit phocéenne en est restée aux balbutiements et n’a dépassé que rarement l’égrenage de tours de parole, peinant à s’articuler et à déboucher sur des pratiques communes. Chacun-chacune y allait de son laïus : qui sur la VIe république, qui sur « tout le pouvoir aux travailleurs », qui sur l’insurrection qui vient, qui sur le constat d’impuissance dans la transmission du vécu des anciens. Nuit Debout a d’ailleurs une granse sœur, plus speed : « 13-en-lutte », davantage soucieuse de convergence avec les mobilisations sociales en cours. Ce qui lui a valu de subir le harcèlement policier avec l’encerclement d’une de ses réunions sur la fontaine des Mobiles, en haut de la Canebière, par des CRS qui empêchaient les badauds de se joindre à elle et ses participants de sortir du cercle, selon la tactique de la nasse.

Parallèlement, le quartier de La Plaine, connu dans toute la ville pour son marché tri-hebdomadaire et sa vie nocturne, expérimentait une fièvre plus prosaïque. La mairie veut y imposer un chantier de rénovation d’au moins deux ans qui menace d’étouffer le marché et la vie alentour. Préoccupation « de proximité » qui n’empêche pas habitants, habitués et forains d’être conscients que s’opposer à ce projet, c’est toucher du doigt les mêmes mécanismes de prédation et de dépossession qui inspirent la loi El Khomri.

Photo de Patxi Beltzaiz. {JPEG}

En 2011, le mouvement espagnol du 15-M avait protégé son autonomie et sa fraîcheur par un rejet des partis politiques – « No nos representan » [Ils ne nous représentent pas]. Nombre d’activistes avouent avoir beaucoup appris de cette période de gestation, éloignée des langues de bois et des appareils. Puis, une fois épuisées les possibilités de la Puerta del Sol ou de la plaza Catalunya, le mouvement d’occupation des places fit le choix stratégique de la dispersion et de l’enracinement dans les quartiers. De l’agora globale, chacun repartit vers son territoire, aux côtés des amis, des parents, des collègues de galère ou des voisins. Ce reflux apparent a par exemple contribué à renforcer la résistance aux expulsions locatives (CQFD n°137).

Sur la Plaine, dans une ville où le mépris des édiles pour leurs administrés atteint des sommets de cynisme, c’est la reconstruction d’un rapport de force favorable aux habitants qui est en chantier. Elle se nourrit d’expériences passées et présentes, autour d’un dénominateur commun : la défense d’un quartier vivant et populaire. L’assemblée de la Plaine, association de fait, sans statuts déposés en préfecture, pouvant réunir jusqu’à 150 personnes – et bénéficiant d’une sympathie bien plus large, en particulier sur le marché –, a l’intelligence de déclarer sur son logo solaire : « Pour une assemblée de quartier ». Formule qui affiche à la fois une saine humilité et une vraie ambition : c’est en marchant qu’on trace son chemin. Aux antipodes des Comités d’intérêt de quartier (CIQ), groupuscules inféodés aux notables dont les rares membres se cooptent les uns les autres et monopolisent la parole avec un discours souvent réactionnaire, l’assemblée ne parle jamais au nom du quartier, mais a peu à peu gagné en légitimité, devenant parfois le porte-voix des sans-voix, comme les forains en colère menacés de représailles et d’éviction par la mairie.

Le week-end du 1er-Mai, tandis que se célébrait sur la place une fête de quartier baptisée « La table est Plaine », et que se reconstruisaient avec des madriers recyclés de superbes tables et bancs – les précédents ayant été détruits le 18 mars par 70 municipaux déchaînés –, une assemblée de « 13-en-lutte » s’est tenue dans le square. Y étaient discutés la tentative de greffe de Nuit Debout dans une cité des quartiers Nord, le tractage dans des boîtes où le précariat est tel que les employés ne peuvent le faire sous peine de sanctions, ainsi que le blocage des flux économiques pour compenser l’isolement d’une majorité de travailleurs aujourd’hui. Juste à côté, des familles profitaient des tables nouvellement construites pour pique-niquer, les gamins se pressaient autour de jeux éphémères installés sur l’esplanade, et des grillades embaumaient l’atmosphère… Cet après-midi-là, point de police, sans doute déboussolée par l’éclectisme d’une telle kermesse. Pourtant, dans la matinée, elle était allée jusqu’à fouiller les gens qui arrivaient sur le Vieux-Port pour la traditionnelle manif du 1er-Mai, embarquant toute personne « armée » de sérum physiologique, de lunettes de plongée ou… de baguettes de tambour.

Par Bertoyas. {JPEG} Son absence s’explique peut-être aussi par un travail de sape mené par les autorités en amont de cette radieuse journée. Mise sous pression par des coups de fil alarmistes – «  la place va être quadrillée par les CRS, vos enfants seront en danger » –, la sardinade des Feignants, une tradition instituée depuis plus de vingt ans par les membres du Massilia Chourmo pour conclure en beauté la fête du Travail, avait été annulée, puis transférée à la friche de la Belle-de-Mai. Désistement dont personne dans le quartier ne pouvait se réjouir. C’était la dernière d’une série de manœuvres qui cherchent à casser les solidarités entre « jeunes » et « anciens » : pression sur le boulégant club de supporters Marseille trop puissant (MTP), amendes pour affichage sauvage frappant les locaux associatifs qui reçoivent les réunions de l’assemblée, menace de fermeture administrative sur un bar emblématique de la place, puis ce coup tordu pour éloigner la populaire sardinade des tchatcheurs occitanistes.

Se pose alors la question de ce qu’est une assemblée de quartier et à quoi elle sert. À l’automne 2015, celle de La Plaine a levé le lièvre du projet de rénovation de la place Jean-Jaurès, jusque-là tenu secret. Elle a ensuite œuvré à la déconstruction d’une concertation publique pipée (CQFD n°138) et au décryptage du cahier des charges de la Soleam, la société d’aménagement aux manettes dans la « reconquête » du centre-ville. Une lettre ouverte a été envoyée aux quatre équipes de paysagistes-architectes pressenties pour redessiner la place. Des liens de complicité se sont développés avec les forains. Parce qu’il renforce les capacités de résistance, ce processus est un combat en lui-même. Cette assemblée se veut un lieu de rencontre, de mise en commun, de débat entre les diverses sensibilités en présence. Un espace qui, pour jouer pleinement son rôle, doit être ouvert et accueillant. Une vraie culture de quartier vivra et se transmettra si elle respecte et réunit « anciens » et « nouveaux », forains, scène musicale et réappropriation collective de la place pour y faire la fête, mais aussi pour discuter ensemble de ce que La Plaine veut à la fois rester et devenir.

Signez la pétition : « Rénovation à Marseille : Touchez pas à la Plaine ! ».



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Par Bruno Le Dantec


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