CQFD

Dossier : blocages partout !

Blocages normands : Quand tout s’arrête, tout commence !


paru dans CQFD n°144 (juin 2016), rubrique , par Jean-Pierre Levaray
mis en ligne le 13/05/2018 - commentaires

Se retrouver, en ce beau mois de mai, à bloquer le dépôt de carburants Rubis sur la zone industrielle de Grand Quevilly près de Rouen, c’est, outre bloquer les camions citernes alimentant les stations service du secteur, renouer avec l’histoire sociale locale.

JPEG

Déjà en 2010, pour les retraites, nous occupions ce lieu, nuit et jour. Cela avait donné lieu à des échauffourées avec les flics, par un petit matin glacial. Il y avait eu aussi des blocages en soutien à la raffinerie Petroplus, ou pour d’autres causes. Rubis se trouvant juste à côté de la boîte où je bossais, c’était facile pour nous de nous y rendre et d’occuper les lieux.

Depuis le début du mouvement, il est question d’actions plus fortes face à un gouvernement droit dans ses bottes qui fait passer ses lois à coup de 49.3, pour imposer les ordres du Medef, de la Commission européenne et de l’OCDE. Une dictature larvée qui envoie ses flics contre la jeunesse et les salariés, faisant ainsi monter la tension. Parce que lorsque tu te fais réprimer pour rien, t’as pas envie que ça recommence, du coup tu reviens avec de quoi te défendre, et ça monte d’un cran à chaque fois.

Les grèves sont devenues quasi inefficaces, pour stopper le pays c’est devenu plus compliqué que ça. Les centrales, les raffineries, les usines de production sont de plus en plus dures à arrêter et à remettre en route, ce qui en rebute plus d’un. Les grandes industries sont moins nombreuses qu’il y a trente ans et, lorsqu’elles existent encore, le travail est séparé entre salariés à statut d’entreprise et les PME sous-traitantes, les intérimaires, voire les auto-entrepreneurs qui ne peuvent pas faire grève. De même, dans les transports, l’énergie, la santé, de puissants gardes fous ont été mis en place pour que le « service » soit rendu coûte que coûte.

On en arrive donc à bloquer le nerf de la guerre économique : l’essence, le déplacement, la logistique. Éléments essentiels de la production et de la consommation. Bloquer les axes routiers, les zones industrielles, les ponts, les rails est devenu la pratique de lutte sociale de ces dernières années. « Une nouvelle fois, la stratégie du blocage s’impose comme la pratique la plus immédiate, la plus évidente et la plus efficace dans un conflit politique », dixit le Comité invisible.

Donc, ce 16 mai, on se retrouve à bloquer le dépôt Rubis. Des ouvriers du port CGT et des camionneurs, mais pas seulement. Il y a des jeunes de ma boîte, des syndicalistes de Solidaires et des jeunes de Nuit Debout. Cette fois – et fort des expériences précédentes –, c’est une véritable barricade qui est érigée avec des pneus, des palettes, du matériel de chantier et autres encombrants recyclés. D’autres pneus brûlent plus loin pour annoncer le blocage, avec la fumée noire et dégueulasse qui va avec. Ça discute ferme, même si on est tous plus ou moins d’accord. Un lycéen essaie de faire comprendre son point de vue à de vieux dockers à moitié éméchés. Pas mal de gens passent et s’attardent sous une tente montée à la hâte. L’ambiance est plutôt bon enfant.

Au carrefour, les camions sont immobilisés, et la plupart des chauffeurs prennent la chose à la rigolade. J’entends un Belge, qui transporte des morceaux immenses d’éoliennes, téléphoner à son patron pour prévenir qu’il risque d’être bloqué au moins trois jours. Les camionneurs sont touchés par la loi El Khomri et, eux aussi, en ont marre de Hollande et Valls.

La file des camions s’est allongée, un type en camionnette qui, lui, est énervé, s’enquille à contre-courant et manque de percuter un motocycliste. C’est le seul incident.

Évidemment, on attend les représentants de la maison poulaga, d’autant qu’on en voit souvent qui viennent faire un tour en voiture. Le jeudi 19, la préfecture prévient la CGT que la police va lever le barrage. Il n’en faut pas plus pour rameuter du monde le soir et le lendemain matin. Les flics, après avoir reçu des renforts, interviennent le vendredi à 17h. Pas facile de tenir un siège. Le feu est remis aux pneus, et une immense colonne de fumée s’élève, comme pour prévenir la population de cette forfaiture.

Des réunions ont lieu par la suite pour réfléchir à comment reprendre Rubis. D’une part, la présence policière y est, depuis le 20, importante (on a compté au moins dix cars de condés en faction certains jours). D’autre part, avec la grève qui touche les raffineries Total de Gonfreville et Exxon de Notre-Dame-de-Gravenchon (toutes deux en banlieue havraise), ainsi que celle qui affecte la CIM [1], laquelle ne dépote plus les tankers restant au large du Havre – le dépôt Rubis n’est plus approvisionné. Valls peut toujours dire qu’il n’y aura pas pénurie, c’est évident qu’on s’en approche. Sauf abandon de la loi ou recours à la réquisition des grévistes. Ce que le PS est capable de faire. On sait jusqu’où il peut aller pour mettre en œuvre la politique d’austérité vers laquelle il s’est tourné.

JPEG

Sur Rouen, un autre lieu s’est créé pour partager, bloquer, discuter, c’est un nouveau squat, situé dans une église désaffectée. Il s’agit de la « Commune Saint-Nicaise », où se réunissent les gens de Nuit Debout. À l’entrée, un drapeau rouge et un drapeau noir donnent la couleur. La police menace d’intervenir, mais cela semble compliqué et, à l’heure où j’écris ces lignes, ce n’est toujours pas fait.

Au Havre, c’est autre chose. Plus beau, plus fort. Dans cette ville, la tradition de luttes ouvrières est encore très vivace, dernièrement encore c’était la Sidel [2] qui tenait le haut du pavé. D’autres actions restent aussi dans les mémoires, comme le soutien en 2014 aux quatre militants syndicaux inculpés parce que, lors d’une manifestation, le local du PS avait été quelque peu décoré.

Depuis le début du conflit contre la loi El Khomri, les actions de blocage sont quasi quotidiennes. C’est même au Havre que ça a commencé, par les blocages du port et du boulevard industriel. Les manifs y sont importantes et les gens enthousiastes. La mairie du Havre s’est trouvée occupée, comme d’autres lieux. Et lorsque les flics ont mis fin au blocage des raffineries, c’est là que les raffineurs sont entrés dans la grève, puis ont participé aux opérations de ralentissement sur les ponts de Tancarville et surtout de Normandie.

Au Havre, la CGT (et dans une moindre mesure Solidaires) ont un passé de syndicalisme révolutionnaire, et la mémoire de l’affaire Jules Durand est loin d’être perdue [3]. J’ai même rencontré des vieux cégétistes, autrefois cocos et staliniens, se dire aujourd’hui héritiers de l’anarchisme havrais… Le Havre reste, sans conteste un véritable bastion ouvrier, comme on souhaiterait en trouver ailleurs. Et il faut voir la peur changer de camp lorsque 2 000 dockers déboulent en manif, unis derrière leur banderole, arborant le gilet CGT et avançant au rythme des tambours – même s’il y a un côté militaro-viriliste.

D’autres actions de blocages sont prévues à l’heure de la deadline de CQFD, je ne peux donc pas en parler, mais je peux vous le dire : on continue.


Notes


[1La CIM réceptionne 40% des importations françaises en pétrole brut, le distribuant par oléoducs vers les raffineries de Basse-Seine : Total à Gonfreville-l’Orcher (Seine-Maritime) et Grandpuits (Seine-et-Marne), et ExxonMobil à Notre-Dame-de-Gravenchon. Sont également concernés par cette redistribution des ressources, la région parisienne, et les aéroports de Paris.

[2Voir article dans CQFD du mois de novembre 2015.

[3En 1907, Jules Durand, responsable du syndicat des charbonniers, a été accusé à tort de la mort d’un jaune. Ce fut un genre d’affaire Dreyfus. Si vous êtes sages, un jour, je vous raconterai ça.



Ajouter un commentaire

Par Jean-Pierre Levaray


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts