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Dossier Carnaval

Plus que jamais, Carnaval est une hérésie


paru dans CQFD n°121 (avril 2014), rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 22/04/2014 - commentaires

Dans notre société si bien policée, le carnaval et ses intensités païennes font figure de fête martienne. Connaître son histoire et ses résurgences contemporaines aide à en saisir toute la richesse, ainsi que les promesses… La parole est à Alèssi dell’Umbria [1], un des initiateurs du carnaval de La Plaine-Noailles.

En exclusivité pour le web, l’intégrale de son interview.

La suite du dossier « Carnaval » est à lire dans le n°121 de CQFD actuellement en kiosque.

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CQFD : Quelles sont les traditions carnavalesques en Occitanie ?

Alèssi dell’Umbria : En Provence et en Pays niçard, le carnaval a pratiquement disparu en tant que tel. Soit c’est devenu un défilé costumé à grand spectacle comme à Nice, soit une activité vaguement ludique dans les écoles le jour de Mardi gras. Nous disposons d’assez peu de témoignages sur le carnaval d’antan. Nous avons reçu, il y a une douzaine d’années, un document intéressant, écrit dans un très beau provençal maritime, d’un habitant de Lançon. Dans les villages provençaux comme Lançon le carnaval était assez sauvage, semble-t-il, en fait les gens se déguisaient avec les estrasses (chiffons) qu’ils trouvaient. Ce n’étaient pas des déguisements élaborés et le but recherché était même, selon le témoin, de s’enlaidir au maximum. La période carnavalesque se caractérisait par des déambulations, de petits groupes déguisés ainsi qui allaient de maison en maison en hurlant plus qu’en chantant, voire en jouant du tambour et de la flûte, se faire offrir à boire et à manger. Un mannequin de bois et de chiffon était brûlé le soir du mardi gras, sur la place, clôturant la semaine carnavalesque. Le témoignage ne mentionne pas de procès. Il semble que la ritualité ait donc été assez réduite. La Seconde Guerre a entraîné la suspension de ce carnaval, dans le cas de Lançon, il fut revitalisé au début des années 1950 selon les mêmes modalités. Le témoin dit que le Carnaval a ensuite pris fin au début des années 1980, avec l’expansion de l’habitat pavillonnaire autour du noyau villageois (dû en grande partie à l’arrivée de gens travaillant sur la base aérienne). Une néo-population qui n’appréciait pas ce tapage et qui refusait d’ouvrir ses portes aux carnavaliers. À un moment donné, les pavillonnaires ont eu le dessus sur les gens de l’antique noyau villageois qui se sont sentis hors-jeu et ont jeté l’éponge... Je crois qu’on pourrait sans mal trouver des dizaines de cas comme celui-ci dans ces villages-dortoirs des Bouches-du-Rhône...

Photo D.R. {JPEG} Fait intéressant : à peu près à la même époque où le carnaval s’éteignait à Lançon, il reprenait de plus belle dans un petit village sur le haut plateau du Vaucluse, Murs. Ce village se situe à quelques kilomètres de Gordes, un lieu totalement colonisé par des Européens du Nord pleins de fric qui fait horreur aux gens de village. Un petit groupe de jeunes, sensibilisés à la question occitane, a donc relancé le carnaval au début des années 1980. La ritualité est plus construite qu’à Lançon : d’abord la danse des « bouffets », exécutée par une dizaine de bouffetaires, vêtus de tuniques et bonnets blancs, le visage enfariné, qui chantent en chœur le fameux « Siam una banda de gaia joventura qu’avèm un grand fuec que nos brutla etc. » Ensuite un cortège de gens déguisés parcourt le village en fanfare, les quelques commerçants envoient des paquets de cigarettes et des bonbons à la rasbaille, puis le procès, qui se déroule au-dessus du village, devant l’ancien château. Le tribunal : un procureur et un avocat, habillés comme dans un procès d’assises, le premier déclame une série de griefs, le second argumente, tout en provençal. Le public énonce ses accusations, reprises par le procureur. L’année où j’étais présent, en 1994, je me souviens de quelques accusations dans le public : « Caramentrant, je t’accuse d’avoir signé le traité de Maastricht », « Caramentrant, je t’accuse de faire crever les agriculteurs de la région avec la PAC », «  Caramentrant je t’accuse de nous empêcher d’apprendre le provençal » (c’était un minot de dix ans qui formulait cette dernière accusation). De fait, la langue d’oc était très présente parmi les carnavaliers, et de pouvoir la parler comme ça avec des inconnus participait de la fête. Les gens allaient ensuite souper dans une sorte de salle des fêtes, et le feu était allumé plus tard, vers dix heures du soir, ça dansait une farandole sans fin, c’est d’ailleurs la première fois que j’ai entendu et vu le groupe Tarabastal, avec ce son énorme, on les entendait venir de loin.

À Murs, il est clair qu’il y a eu une volonté de reconstruire un rituel qui s’était éteint, et de faire ça dans l’esprit carnavalesque d’avant la normalisation. La présence de Tarabastal d’ailleurs indique une dynamique dans ce sens. C’est un groupe de la basse-Provence rhodanienne qui s’était créé précisément comme groupe de rue en travaillant à partir du carnaval baroque occitan, des deux côtés du Rhône, tel qu’il existait jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Vêtus de peau de bêtes, le visage noirci, couverts de sonnailles, jouant du tambourin et du bachás pour la rythmique, du hautbois pour la mélodie, ils avaient un son tout à fait adapté au carnaval. Je les ai revus quelques années plus tard au feu de la Saint-Jean à Eygalières. Après, le groupe s’est dissous et certains ont fondé Sabòi, qui est venu trois fois au carnaval de La Plaine-Noailles. Rigaudons, farandoles, tarantelles, un répertoire fait pour danser dans la rue.

À la même époque, à Marseille, la municipalité venait de lancer son néo-carnaval et nous étions quelques-uns à l’avoir mauvaise. Quand cinq ans après s’est créée La Plaine sans frontières, qui invitait systématiquement à occuper La Plaine, repas de quartier, sardinade du 14 juillet, fête du quartier, l’idée de créer un carnaval s’est imposée d’elle-même. La première édition eut lieu en 2000, mais on n’a pas pu faire le procès, qui me paraissait quelque chose d’important, qu’à partir de 2002. En fait, sa nécessité s’est imposé d’elle-même en réponse au réaménagement autoritaire et sécuritaire de La Plaine, et cette année-là, le Caramentrant était un porc de deux mètres de haut, drapé dans une écharpe tricolore avec un écusson « Mairie du 4e/5e ». Une personne employée à ladite mairie nous a confié plus tard que Bruno Gilles avait été très affecté d’avoir été ainsi représenté puis brûlé sous les imprécations de la foule.

La référence, quand nous avons créé ce carnaval, avait été celle de Murs, et celle du carnaval indépendant de Saint-Roch à Nice. On avait d’ailleurs organisé auparavant un débat à l’Intermédiaire, Louis Pastorelli était venu de Nice ainsi que le pauvre Peire Simiand, qui connaissait très bien les carnavals de Provence et du Languedoc. Simiand insista beaucoup sur l’importance du feu – à Saint-Roch, ils ne faisaient pas brûler à l’époque –, il ne croyait pas si bien dire vu que c’est là-dessus que les flics nous ont cherché cette année… La bataille de farine nous est venue de Saint-Roch. Je ne crois pas qu’il y ait eu ça dans la tradition provençale. En revanche, chez les Niçards ça devait être le cas, parce que j’ai vu au musée Masséna à Nice une affiche préfectorale des années 1930 qui interdit, à l’occasion de Carnaval, tout jet de farine ou de plâtre. Les touristes commençaient déjà à venir au spectacle, jusqu’aux années 1950 le tourisme à Nice était hivernal, donc ils finissaient le séjour en pleine période du Carnaval et les autorités déjà s’employaient à réprimer les aspects les plus sauvages de la fête pour l’adapter au tourisme...

De l’autre côté du Rhône, il y a une tradition carnavalesque très ritualisée en certains endroits. Cela relève parfois du même registre que les carnavals en Wallonie ou en Rhénanie, avec des groupes constitués ayant un costume commun très élaboré et qui va de pair avec certains comportements rituels, je pense spécialement au Carnaval de Limoux –, on avait d’ailleurs fait venir Peire Brun, pour présenter son film documentaire Féças e Godilhs à La Plaine voici quelques années. On pense aussi aux Palhassas de Cournonterral, dans un tout autre genre, beaucoup plus trash

Après, en Languedoc, c’est comme partout, la plupart des Carnavals ne sont plus que des défilés costumés d’écoliers... Mais il y a quand même quelques petites villes où une tradition s’est poursuivie, à Pézenas notamment. Dans les autres régions occitanes, je sais qu’il y a un gros carnaval à Pau, qui dure une semaine et s’articule autour du personnage de Saint-Pançard, qui est l’antithèse de Carême.

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Ces traditions sont-elles partagées par celles mûries au Nord comme au Sud de l’Europe ?

N’étant pas ethnologue, je ne suis pas spécialiste des Carnavals. Mais j’ai eu à connaître en Grèce un carnaval dans le village minier d’Aghia Anna, dans l’île d’Evia, au nord de l’Attique. Plus récemment, en Italie, j’ai été à celui de Montemarano, au sud de Naples, connu pour sa tarantelle sans fin. Au Nord, j’ai connu en Belgique un carnaval très élaboré, celui de Malmédy qui se rattache à l’aire culturelle allemande de Rhénanie, sinon quelques carnavals de quartier à Liège et à Bruxelles, où il y a le feu mais pas le procès.

En général, les Carnavals du Nord sont très ritualisés. Pour la Belgique, l’exemple le plus connu est celui des Gilles, dans la région de Charleroi - La Louvière, ou des Blancs-Moussi à Stavelot. Ce sont de véritables confréries, où il faut être parrainé, qui se réunissent bien avant la période du Carnaval, reconnues et relativement institutionnalisées - bien que ce soit assez récent, les Blancs-Moussi, par exemple, étaient plutôt mal vus jusque dans les années 1950. Mais on aurait tort de croire que ce cadre rituel, très codifié, entraîne une baisse d’intensité : au contraire, il la dirige et, ce faisant, celle-ci est peut-être plus forte.

En France, dans les quelques villes où la tradition est restée solidement ancrée, comme à Dunkerque ou à Limoux, des confréries, des associations carnavalières préparent le Carnaval tout au long de l’année. Ce n’est pas un simple rendez-vous annuel d’une journée, la préparation elle-même fait partie du carnaval, qui lui-même dure plusieurs jours, pas seulement le Mardi gras, ça s’étend souvent sur une période d’un mois, voire plus. C’est tout un cycle, alors que les carnavals indépendants se déroulent sur une seule journée en général, presque à la sauvette. C’est d’ailleurs l’occasion de dire que le rapport de Carnaval et du carême est quelque chose de très relatif à mon sens. Ce rituel existait avant que l’Église n’impose son calendrier et il constituait une invocation à ce que l’hiver finisse... Donc la date du Carnaval n’a pas à se calquer sur le calendrier chrétien. Ce qui importe, c’est la sortie de l’hiver. En Italie du Sud, ils le savent, puisqu’il existe encore en certains endroits ce personnage qui est la Vieille – le surnom de l’hiver – que Pulcinella vient sodomiser sous les applaudissements de la foule.

À Aghia Anna, en Grèce, les hommes étaient systématiquement travestis en femmes, mais je ne suis pas sûr du contraire. Je me souviens qu’ils promenaient dans le village un énorme phallus en carton-pâte... Des banderoles, insultant le pope, le maire, les flics, étaient disposées sur les façades des maisons, donc une dimension de satire politique et sociale évidente. Mais il n’y avait pas le procès.

Quelles sont les raisons, selon toi, d’un renouveau des pratiques populaires autour du Carnaval en France et ailleurs ?

Le renouveau ? Mis à part quelques carnavals qui sont restés assez intenses, comme à Dunkerque, la plupart sont devenus de simples défilés dépourvus d’intensité, les parents attendris regardant leurs minots déguisés qui défilent sagement entre les barrières de sécurité en se jetant quelques poignées de confettis. Pour rester dans la région, parce que j’ignore ce qu’il en est ailleurs, on a vu donc surgir des carnavals indépendants en rupture avec cette version archi-édulcorée, d’abord dans le quartier Saint Roch à Nice, puis à Montpellier, enfin à Marseille, le dernier en date étant celui de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Ces Carnavals se fécondent mutuellement, il y a des échanges entre carnavaliers.

Pourquoi sont-ils apparus ? Depuis les années 1980, dans les pays occidentaux s’est mise en place une nouvelle technique d’occupation préventive de l’espace extérieur. Aujourd’hui, on ne gouverne plus seulement en faisant le vide dans les rues, mais en faisant aussi de temps en temps le plein. À coups de festivals, de fêtes de quartier livrées clé en main, d’animations et de performances diverses auxquelles les gens sont conviés à assister, les autorités prennent possession de la rue, de la place : que l’espace public ne puisse jamais devenir un espace commun, mais qu’il soit simplement, à date et à heure fixes, occupé par une foule de spectateurs dûment encadrés. Les carnavals indépendants sont nés de la frustration éprouvée face à cela. Et Carnaval, contrairement à toutes les teufs sponsorisées et subventionnées, a un passé. Des gens savent que ce fut tout autre chose qu’un défilé un peu niais, des gens ont entendu parler des bacchanales et des saturnales, ils ont entendu parler de la Fête des Fous. Certains ont eu la chance de se retrouver dans un carnaval où tout cela est encore palpable. L’événement est donc possible, dans lequel chacun peut s’exprimer en toute liberté en bricolant, en improvisant.

Après, la question est de savoir s’ils peuvent s’inscrire dans la durée, et instaurer une tradition. Ce que je constate, c’est que les Carnavals qui ont survécu à la normalisation culturelle de la seconde moitié du XXe siècle sont tous des carnavals qui suivent un déroulement rituel – ça peut être se pastisser de lie-de-vin comme à Cournonterral, ou encore ça peut être davantage au niveau de la parole satirique comme à Limoux, mais c’est toujours lié à un cadre rituel. Il y a des personnages bien définis, les Pailhassas et les Blancs à Cournonterral avec chacun leur attribution, les Fèças et les Godilhs à Limoux.

Quand il n’y avait pas cela, le carnaval finissait par disparaître comme à Lançon. Ça pourrait arriver aux carnavals indépendants, d’autant plus qu’ils ont les autorités contre eux.

Qu’est-ce qui distingue le carnaval d’une foule rassemblée au hasard pour se défouler ? Autrement dit, dans quelle mesure ces carnavals indépendants peuvent construire un langage, une théâtralité – faute de quoi ça se termine en beuverie chaotique. Or, même l’ivresse doit être dirigée, sinon ce n’est qu’un mauvais délire égocentrique. À Nice par exemple, le Carnaval de Saint-Roch a connu des vicissitudes diverses. Ils ont eu le tort d’accepter des camions sonos, genre techno bien lourde, indisposant tout à la fois les carnavaliers et le voisinage, entraînant l’intervention des flics. Ensuite, ils ont supprimé la farine, et là, ça a été la fin… La sono en plus, c’est vraiment déplacé ce jour-là : du son amplifié, on en a plein les oreilles toute l’année, le Carnaval est aussi une manière de retrouver du son acoustique, des chants, des instruments non amplifiés… À La Plaine, c’est ce que nous avions répondu en 2004 à un collectif du « Carnaval des sons » auquel nous-mêmes avions participé, ils avaient d’ailleurs très bien compris.

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Quelles sont les réactions des pouvoirs publics face aux pratiques traditionnelles et face à leur réinterprétation contemporaine ?

Nous ne sommes plus dans une société traditionnelle où le débordement périodique à la sortie de l’hiver était totalement assumé. Ce qui est impensable dans un espace urbain ou suburbain hostile à tout débordement et réduit à une vaste galerie marchande. Quand on songe que le défilé costumé des minots, le pseudo carnaval de la Ville de Marseille, a été déplacé au Prado, autant dire à Dache, parce que les commerçants d’en-ville se plaignaient d’un manque à gagner ce jour-là...

Nous-mêmes et les copains de Noailles ont eu des problèmes à un moment donné avec certains commerçants... Ralentir ou interrompre la circulation automobile en ville, c’est déjà un comportement hérétique.

Jadis, la période carnavalesque signifiait une rupture dans l’ordre social, pas seulement parce qu’on y inversait les rôles ou parce qu’on y dramatisait certaines tensions, certaines frustrations : mais aussi parce qu’il était admis que l’espace de la ville ou du village soit à ce moment-là envahi par l’esprit de Carnaval, par ces déambulations sans fin et sans but – et notamment sans but marchand. À présent, toute rupture dans la temporalité doit être recyclée, doit être source de profits, créatrice d’emplois etc. C’est cette période qu’on appelle les vacances, si pauvre en intensité…

Cette rupture existe encore dans des régions qui sont à la marge de l’Europe occidentale. À Aghia Anna, on chôme durant la semaine de carnaval. À Montemarano, les trois derniers jours, personne ne travaille. À Pézenas, jusqu’à une date récente, il était d’usage que les employés de la Ville ou les salariés de nombreuses petites boîtes ne travaillent pas le jour de mardi gras, maintenant c’est fini. Pourtant, la période du carnaval dure un mois... mais ça se passe en week-end ou en fin de journée... Et je suppose qu’il en va de même dans pas mal d’endroits. Peut-être avec l’exception de Dunkerque où les gens doivent sûrement déserter leur travail le jour de Mardi gras... Toute interruption du travail et du commerce est désormais impensable. Arrêter de bosser une semaine, alors qu’il y a la crise ! Et les carnavals indépendants eux-mêmes sont tributaires de cet état de fait.

Les autorités n’aiment pas ces carnavals indépendants. À Nice comme à Montpellier, à plusieurs reprises ces dernières années, les CRS ont chargé dans la foule. À Saint-Affrique cette année, pour la troisième édition du Carnaval des enfants sauvages, des carnavaliers ont été agressés par des petites frappes au service du maire. Cette année, c’est le carnaval de La Plaine-Noailles qui a eu droit à une agression policière froidement calculée. Entre la difficulté à créer une ritualité qui organise la déambulation, lui donne un sens, et de l’autre les flics qui guettent le moindre débordement – et le simple fait d’allumer un brasier sur une place est considéré comme tel – la marge de manoeuvre est très étroite...

Mais l’esprit des carnavals indépendants, c’est de ne pas entrer dans le cadre imposé. On aurait pu demander l’autorisation pour celui de La Plaine. Nous ne l’avons jamais fait. Pourquoi ? D’abord parce qu’on estimait ne pas avoir à demander d’autorisation pour ce qui relève d’une tradition. Ensuite parce que si l’on nous avait donné l’autorisation, cela aurait signifié un parcours imposé, des barrières de sécurité séparant le défilé des autres, sans doute l’interdiction de faire le feu, etc. Le plaisir du Carnaval est aussi cette irruption dans la rue qui prend les usages imposés au dépourvu.

Cela dit, les carnavaliers sont vulnérables face à l’agression policière toujours possible. Qui veut s’affronter aux flics se prépare, s’équipe, reste sobre, etc. C’est une autre vibration, une autre excitation, mais qui n’est pas celle du Carnaval où l’on finit souvent dans un état second. Que le carnaval se termine en affrontement avec les flics, c’est le pire qui puisse arriver. En 2013, on a fait tout notre possible pour éviter ça, allant jusqu’à négocier avec les flics alors que franchement on avait autre chose à faire ce jour-là, on a réussi finalement à faire ce qu’on voulait mais c’est clair qu’en 2014 la consigne était de nous rentrer dans le lard. La décision de nous réprimer vient de la Préfecture de police. Du côté de la mairie, on n’a jamais eu de problèmes – pourtant on ne peut pas dire qu’on les ait épargnés ! Pour eux, ça reste quelque chose de très localisé, tant qu’il y n’a pas de débordement majeur, ils regardent ailleurs ce jour-là. Mais, depuis que le névropathe de la place Beauvau [2] nous a envoyé son Préfet de police, on est sous pression.

La répression a pour effet de marginaliser davantage le carnaval indépendant qui évolue déjà dans un environnement hostile – l’automobiliste irascible ou le lacosteux furieux d’avoir été éclaboussé de farine par exemple. À La Plaine déjà beaucoup de nos connaissances ne participent pas, je ne parle même pas là des vieux cons aigris qui ne supportent pas qu’il y ait la moindre forme de vie sur La Plaine, non je parle de gens que nous côtoyons dans les bars, dans les locaux associatifs, je parle de certains collègues. L’attitude dominante à La Plaine, c’est celle du consommateur de loisirs culturels qui zappe dans une offre, plus ou moins alternative, mais ne se sent pas tenté par quelque chose qui mette son corps et son âme en mouvement dehors, dans la rue : « J’aime pas me déguiser », « J’aime pas recevoir de la farine », etc. Il y a des mutations anthropologiques qui facilitent l’intervention de la police. Avec le développement et l’extension de la sphère du fun, les gens, dans les pays occidentaux, ont la possibilité de vivre à présent une sorte de transe de (très) basse intensité chaque fin de semaine, dans les concerts, dans les discothèques, dans les gradins du stade. Dans des espaces totalement sous contrôle et où chacun reste spectateur. Amener les gens à sortir de cette posture imposée, c’est précisément le plus dur. D’autant que si le pouvoir gouverne désormais par le fun, qui sort de son état de spectateur hébété s’expose aux techniques répressives les plus éprouvées. On nous prend gentiment par la main pour nous divertir, mais la même main peut très bien empoigner la matraque ou le Flash-ball dès que nous sortons de notre statut de spectateur.

Un dernier point. J’ai constaté qu’au moins trois sites d’extrême droite ont relayé l’article et la vidéo de la Provence sur la fin du Carnaval de La Plaine-Noailles, sans commentaire (le ton de l’article étant assez malveillant pour que des fascistes déclarés n’aient rien à y ajouter). L’un d’eux qui se réclame des « Français de souche » nous avait déjà dénoncés l’année où le Caramentrant était un coq incarnant l’Identité nationale. Trois sites dès le lendemain, pour un événement somme toute très local, ça fait un peu beaucoup, non ? Quand on sait combien de flics à Marseille professent des sympathies ouvertes pour l’extrême droite... Où l’on voit que la tolérance zéro professée par Valls, et appliquée à Marseille par son Préfet Bonnetain, rencontre opportunément les vieilles pulsions fascistes, qui ont aussi leur fonction comme rappel à l’ordre.

La suite du dossier Carnaval

Marseille : ne fête rien dans la rue !


Notes


[1Alèssi dell’Umbria est l’auteur d’une Histoire universelle de Marseille de l’an mille à l’an 2000, (Agone, 2006) et de Échos du Mexique indien et rebelle (Rue des cascades, 2010).

[2Passé depuis à Matignon, comme quoi la France est vraiment un pays de flics, NDLR.



4 commentaire(s)
  • Le 25 avril 2014 à 12h59, par kitusé -

    Depuis longtemps les flics chargent les carnavals, c’est dans l’ordre des choses. J’ai participé à celui de Montevideo où le Carnaval dure 40 jours et nuits avec ces Murgas. La police a chargé. J’étais aussi à celui très jeune des Grandes Canaries où là aussi les flics chargeaient à tout propos. Pour moi ils sont la représentation de la vieille société contre cet intolérable renversement que symbolise le carnaval.

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    • Le 14 août 2014 à 21h17, par Royeres de la vida. -

      "Chez Rousseau la fête collective fonctionne comme Analogon.( autre lui même) Il appelle de ces voeux la fête populaire, la disparition de la différence entre maitres et esclaves". Tiré du sac de Mathieu Brunet, Maitre de conférences Littérature à l’Université de provence.

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  • Le 16 août 2014 à 18h31, par Sud plage. -

    Carnaval revient plus fort : Les grandes manœuvres radiophoniques..

    musique carnavalesque à télécharger ici (12mn) : https://partage.univ-tlse2.fr/xejh6l

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Par Iffik Le Guen


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