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Le monde à l’envers


paru dans CQFD n°110 (avril 2013), rubrique , par Iffik Le Guen, Nicolas Arraitz, illustré par
mis en ligne le 12/06/2013 - commentaires

L’édition 2013 du carnaval indépendant de la Plaine et de Noailles a été – capitale de la culture oblige ? – plus chaude que jamais. Et pas seulement du fait des carnavaliers… Une escorte policière disproportionnée a bien failli faire dégénérer la fête en émeute.

On craignait l’orage, on a eu les flics. Ce 17 mars, six camions de CRS – six ! – attendaient les carnavaliers sur la Plaine. Après un énième règlement de compte à l’arme lourde, le sinistre Valls avait promis 350 condés en renfort « pour rassurer les Marseillais »… On a été servi !

Par Thomas Azuelos {PNG}

Nombreux sont ceux qui, venus avec leurs enfants, ont rebroussé chemin à la vue de pareille occupation du territoire. C’est connu, la France a peur de la jeunesse et de ses excès, mais à ce point… Premier fait d’armes : la compagnie, harnachée comme pour un G7, tente d’empêcher le char et ses accompagnateurs de quitter la place. « On a entendu dire que des anarchistes allaient infiltrer le carnaval », grommelle un galonné en guise d’excuse [1]. Malgré l’interdit, le cortège finit par prendre la tangente, Caramentran au vent. Le Cerbère MP2013 nargue le peuple de ses trois têtes hideuses : le fric, le flic et la culture se sont associés pour dévorer la ville. Les constructeurs bénévoles du monstre promis aux flammes ne croyaient pas si bien dire ! Au pas de charge, les CRS se déploient, puis emboitent le pas au défilé. Les enfants écarquillent les yeux : qui est le méchant le plus méchant ? L’hydre de papier mâché ou la troupe armée jusqu’aux dents ? Le vrai semble en tout cas confirmer le faux. Flashball sur le gâteau, une équipe de la Brigade anti-criminalité (BAC) s’en mêle aussi. On a beau leur dire qu’ils risquent d’essuyer les plâtres, les rouleurs de mécaniques, tonfa glissé entre blouson et raie des fesses, se collent au plus près. Et ce qui devait arriver arriva : à Noailles, un gars jette une poignée de farine à sa copine, qui esquive, et le chef de la BAC prend le nuage poudreux en pleine poire. L’humour n’étant pas le fort de la brigade, le coupable, plaqué fissa au sol, est roué de coups. La foule réagit : les papas et les mamans s’éloignent, mais les autres s’indignent et réclament la libération de l’enfarineur. Les baqueux dispersent alors les solidaires à coups de « Casse-toi de là », « Retourne à ton putain de carnaval »… La bousculade est à deux doigts de virer à la bataille rangée. Seule l’intelligence de la foule aura évité le pire. Car du côté de la BAC, dûment protégée par les CRS, les gazeuses et les matraques sont prestement brandies et gageons que la présence enfantine n’aurait pas gêné ces honnêtes pères de famille une fois lancés en mode moissonneuse-batteuse.

De retour sur la Plaine, le Caramentran est poussé vers le lieu de son châtiment. Mais là encore, la pression policière s’exerce. Une commissaire en uniforme intime l’ordre de ne pas brûler la vilaine effigie, sous prétexte que le vent pourrait propager le feu aux arbres et aux voitures. « C’est pas nous, c’est un ordre qui vient de Paris », se justifie un flic embarrassé [2]. Le procès a lieu, avec réquisitoire du ministère carnavalesque et plaidoirie d’un avocat véreux. Les minots de Noailles font voler la toque du bavard et la foule hue et conspue le Caramentran qui, comme le veut la tradition, est condamné. En signe d’apaisement, le procureur a réclamé que l’épouvantail soit simplement bastonné et démembré. Mais les habitudes reprennent le dessus : une allumette craque, le Cerbère part en fumée sous les vivats, le bûcher est entouré d’une folle farandole et les agents de la DCRI, l’air désabusé, ne peuvent que constater les dégâts.

Reste que les gagnants du « Prix du déguisement le plus nul » ont pourri l’ambiance. Alors que ce « jour des fous » aurait dû attirer tous les allergiques aux couillonnades touristico-ludiques de MP2013, la police a réussi à faire fuir un certain nombre de familles et de novices. Par voie d’affiche et de communiqué, les carnavaliers ont protesté dès le lendemain contre ces manœuvres comminatoires. Ils se sont néanmoins réjouis d’avoir, malgré tout, mené à bien leur joyeux renversement du monde. Fête populaire réinventée depuis l’an 2000, ce charivari-là ne peut se réduire à une manif déguisée. On ne le jauge pas au nombre de flics déployés autour de lui, mais à son esprit canaille et à son bon plaisir.

N.A.

Petite histoire d’un carnaval de quartier

Dès sa première édition en l’an 2000, le carnaval de la Plaine, dans le centre de Marseille, a été le fruit de complicités multiples entre habitants et habitués des lieux. Tous se retrouvent de manière informelle, les semaines précédant le mois de mars, pour partager quelques expériences constructives. Le jour venu, la bataille de farine, pratique importée par la Chourmo [3] depuis le carnaval indépendant de Saint-Roch (Nice), a pour effet d’interdire les spectateurs. Le procès final de Caramentran, monstre grotesque et somme de toutes les avanies subies pendant l’année, est une tradition bien ancrée dans l’arrière-pays provençal, avec son tribunal en tenue, ses témoins, ses plaidoiries, son verdict, son feu et ses danses. Sans oublier le vin, qui coule à flots.

La deuxième année, les minots du quartier voisin de Noailles se sont joints au charivari et le parcours s’est étendu, l’ambiance colorée et le rythme intensifié. Dès l’origine, une dimension contestataire s’est affirmée – contrastant avec le pseudo-carnaval officiel, défilé bien sage des enfants des écoles sous l’objectif ému des caméscopes familiaux.

La troisième année vit se formaliser le procès de Caramentran à l’occasion du réaménagement grillagé de la Plaine décidé par la mairie d’arrondissement. La foule en délire se déchaîna en autant de farandoles concentriques autour de la mise à feu d’un énorme cochon rose sanglé d’une écharpe tricolore et muni d’un badge « Maire du 4e/5e ». Bruno Gilles, titulaire de la fonction, en fut tout chagriné.

L’année suivante, un Sarkozy en uniforme de flic façon Longtarin, juché sur un camion-plateau, se fit embarquer par une patrouille zélée de CRS et trimballer, un dimanche matin, à travers le centre-ville jusqu’à l’hôtel de police – avant d’être libéré par un officier de permanence au sens du ridicule plus développé.

Furent par la suite incendiés Euroméditerranée, vaste opération de nettoyage urbain, le Capital personnifié en crapaud vêtu de billets de banque, l’Identité nationale en coq tricolore, la vidéosurveillance en œil cyclopéen, etc.

Sans faiblir, des équipes mouvantes, dans des locaux divers et variés, s’ingénient depuis treize ans à manier bois de palettes, colle, papier et peinture de récup’ pour faire exister cette faille dans la routine du quotidien. Longue vie au Carnaval de la Plaine !

I. L. G.


Notes


[1La veille, près de la porte d’Aix, une manif contre la traque des pauvres avait tourné à la castagne et un gardé à vue se trouvait encore retenu au commissariat de Noailles.

[2On murmure que l’émoi provoqué par la fronde anti-vidéosurveillance qui a inspiré l’édition précédente du carnaval ainsi qu’un tumultueux charivari en juin 2012, ne serait pas étranger à cette grotesque opération policière. Volonté politique confirmée par un reportage diffusé le 19 mars dans l’émission C dans l’air, sur France 5, « Marseille capitale de la violence », où l’on voit Caroline Pozmentier, ajointe au maire déléguée à la sécurité et à la prévention de la délinquance, superviser le carnaval sur les écrans de… la vidéosurveillance.

[3Association marseillaise historique regroupant quelques 1 500 adhérents autour de la culture occitane.



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