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Carnaval : Le monde deux fois à l’envers ?

Polices et politiques contre Carnaval en deux rounds


paru dans CQFD n°121 (avril 2014), par Christophe Goby, Nicolas Arraitz, Sonia Retamero, illustré par
mis en ligne le 11/06/2014 - commentaires

Charivari saint-affricain

À Saint-Affrique, dans l’Aveyron, un carnaval des enfants sauvages se réinvente depuis trois ans. Et cette année, des forces antagoniques se sont affrontées à la nuit tombante.

Ce carnaval n’est ni déclaré, ni autorisé. Samedi 29 mars, il s’est désordonné dans une longue déambulation avec à la clé jugement du caramentrant et bûcher, comme veut la tradition. Là, nous décrit un membre du collectif des enfants sauvages « c’était la “fée électricité”, avec sa tête de sorcière, une cheminée de centrale nucléaire sur la tête et chevauchant une éolienne. Plus de 600 éoliennes sont en instance de construction par ici et une rude bataille est amorcée pour empêcher ce projet délirant. » La procession, dans cet entre-deux tours d’élections municipales, souille la permanence PS avec un mélange à l’aspect excrémentiel, qui s’avère être du cacao, de l’argile et du sable.

La perception et la mairie font les frais de la même farce. Le soir venu, une provocation entraîne quelques carnavaliers dans la mairie, où ils se retrouvent enfermés. Une porte entrebaillée et, par magie, « Carnaval ouvre un espace de liberté, celui-ci se peuple ensuite naturellement des émotions de son époque », raconteront-ils. Solidaires, les autres rappliquent pour les délivrer. S’ensuit une rixe digne de Romans 1580 [1] entre enfants sauvages et une milice municipale escortée par la gendarmerie. Alain Fauconnier, maire au nom prédestiné pour la chasse aux passereaux, fait aussi le coup de poing. «  Il joue admirablement bien son personnage. Il est dans son rôle les autres jours de l’année aussi », reconnaissent les carnavaliers, qui ont reçu des décharges de Taser. Le maire réagit dans La Dépêche du Midi : « On peut s’amuser, mais il est intolérable qu’une bande de voyous rentre dans la mairie. Félicitations aux jeunes citoyens saint-affricains qui sont venus la protéger pour que le scrutin ait lieu aujourd’hui, parce que l’objectif de l’intrusion était certainement de s’emparer des urnes. Au conseil municipal, dimanche prochain, il faudra être très clair sur ceux qui ont voulu discréditer une ville la veille d’une élection. » La parole est donc au peuple.

Christophe Goby

Cadix : ¡ Viva el Carnaval chiquito !

Par Pieter Bruegel. {JPEG} Le carnaval de Cadix, très populaire et peu touristique – on y fait la misère aux non-déguisés ! –, existe depuis la fin du XVe siècle. On dit que ce sont des marchands et navigateurs gênois, vénitiens ou florentins qui apportèrent cette tradition dans leurs bagages. Ils invitaient dans leurs palais la bonne société locale à se travestir et à célébrer l’orgiaque combat entre Don Carnal et Doña Cuaresma (Sieur Charnel et Dame Carême). Le petit peuple, qui assistait à ces agapes depuis la rue, s’empara de la fête et la transféra à l’air libre où, depuis, il revendique avec enthousiasme son désir de jouissance. Certains connaisseurs affirment que l’identité particulière de ce carnaval vient en fait du Mezzogiorno, le chant des chirigotas, coros, cuartetos et autres comparsas rappelant la truculence des opérettes et du théâtre de rue napolitains, où finesse des mots d’esprit et grossièreté des invectives font bon ménage.

Ces groupes vocaux répètent toute l’année dans l’arrière-salle d’un bar ou le siège d’une association taurine. Ils détournent des chansons à succès en y greffant des paroles satiriques de leur cru, dans une joyeuse parodie de la vie politique et des traits de caractère locaux, pleine de sarcasmes et de critique sociale. Au XVIIIe siècle, les autorités tentèrent de juguler cette « Fiesta Grande » trop païenne, et Franco l’interdira pendant les quarante ans de sa triste dictature, mais les habitants de Cadix ont su contourner les prohibitions, au besoin en se donnant rendez-vous dans les bars pour s’y déguiser, boire et chanter jusqu’à point d’heure.

Un concours de la meilleure chorale – dûment grimée, comme cette chirigota engoncée dans une poche de placenta géante, où douze fœtus entonnaient « Moi je ne sors pas d’ici ! » – se tient chaque année au théâtre de Falla, en présence des notables. Le public du poulailler ne se prive pas de chambrer les bourgeois, les banquiers et les politiques présents, de sorte que le spectacle se déroule autant dans les travées que sur scène – l’indéboulonnable Teófila Martínez, maire de Cadix originaire de Santander, se fait régulièrement traiter de « sorcière du Nord ».

Tout cela dure officiellement dix jours, mais le « Carnaval de los jartibles » (« infatigables », « pénibles »), ou Carnaval chiquito, occupe encore les rues jusqu’au troisième week-end, et c’est là, sur les places et dans les cafés, que la gouaille et la créativité populaires explosent au grand jour. Loin de l’élégance des mascarades vénitiennes, les déguisements de Cadix sont bricolés à la maison et riches en délires surréalistes. Chaque carnavalier se transforme en acteur dévergondé, incarnant la caricature qu’il s’est choisie, lançant à la volée des piques et des saillies rarement innocentes. Cette autodérision s’exprime d’ailleurs tout au long de l’année au comptoir des tavernes, sur le port, sur les marchés. « J’en ai trouvé un ! J’en ai trouvé un ! J’ai couru le dire à mon père, à ma mère, à mes voisins, mais personne ne m’a cru : j’ai croisé un mec avec un CDI ! » Cadix, qui détient le record européen de chômage, se moque de la crise qui la frappe depuis bientôt toujours, annonçant le slogan du mois de mai 2011 : « C’est pas une crise, c’est une arnaque ! »

En février 2013, les flics, supposément appelés par un riverain grincheux, ont matraqué les participants au carnaval chiquito et détenu quatre d’entre eux. Le lendemain, un communiqué exigeait la libération des enchristés tout en déplorant le « manque de bol » : « Avoir bu et chanté sous le balcon du seul individu en ville qui doit se lever le matin pour aller bosser ! »

Sonia Retamero et Nicolas Arraitz.

La suite du dossier Carnaval

Marseille : ne fête rien dans la rue !

Plus que jamais, Carnaval est une hérésie : interview d’Alèssi dell’Umbria.

Commissariat et musée contre Carnaval en deux rounds.


Notes


[1Sur cette émeute mémorable dans la Drôme, voir Emmanuel Leroy-Ladurie, Le Carnaval de Romans, Gallimard, 1979.



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Par Christophe Goby


Par Nicolas Arraitz


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