CQFD

Carnaval : Le monde deux fois à l’envers ?

Commissariat et musée contre Carnaval en deux rounds


paru dans CQFD n°121 (avril 2014), rubrique , par Jeanne Carratala, Professeur Proutskaïa, illustré par
mis en ligne le 10/06/2014 - commentaires

16 mars, à la nuit tombée

Par Benoît Guillaume. {JPEG}

L’arrivée sur La Canebière est encore festive, mais plus on s’approche du commissariat, plus la tension est palpable. La musique fait chalouper, tandis que certains crient et réclament la libération de leurs camarades. Les renforts policiers tardent à se rapatrier depuis La Plaine. La Canebière est bloquée. Au milieu de la voie, deux bus patientent. Le tram est également à l’arrêt. Le conducteur pose son menton au creux de sa main et regarde les carnavaliers qui animent la rue de leurs danses. Deux automobilistes et les passagers d’un car privé engueulent les bloqueurs. Le dialogue est tendu, mais rien ne bouge. « C’est la faute aux flics ! On faisait carnaval, ils ont attaqué !  » Les automobilistes repartent bredouilles, tandis que le chauffeur du car descend parler aux policiers, en ayant pris soin d’enfermer ses clients qui, tels des bêtes encagées, provoquent les carnavaliers en montrant leurs fesses aux fenêtres. Deux poubelles sont renversées. Un homme s’avance et enflamme un premier conteneur. Des policiers en civil attaquent. Vitesse, précision et violence. Technique rodée : frappe chirurgicale, couloir sanitaire. D’un mouvement brusque, ils avalent un carnavalier, le dévorent de coups pendant que les escadrons profitent de la surprise pour avantager leurs positions. Cinq personnes de plus sont arrêtées. Les poubelles fondent. La musique s’est tue. Les médias parleront de « guérilla urbaine » et oublieront Carnaval, son histoire et sa parole.

Jeanne Carratala

MuCEM : à l’endroit de l’envers

Par Benoît Guillaume. {JPEG}

Printemps 2013, après cinq ans de silence, arrive dans ma boîte aux lettres un contrat de cession de droits d’auteur en provenance du MuCEM. Éternel étudiant en ethnographie, j’avais eu l’insigne honneur de me faire rembourser un billet low-cost à destination d’un terrain d’étude carnavalesque. Six semaines de recherche, des dons d’objets, des films, des photographies… Ce courrier raviva en moi le sentiment de l’exploité, toujours reconnaissant du plus petit intérêt que l’institution peut porter à son travail. Après moult désillusions et colères, j’étais tout de même impatient de découvrir l’exposition « Le monde à l’envers – Carnavals et mascarades d’Europe et de Méditerranée ».

Qu’est-ce que l’expo allait bien pouvoir montrer d’un fait social qui n’est qu’expérience ? Les confrères carnavaliers de La Plaine marseillaise m’avaient charrié en insinuant que je collaborais à une célébration mortifère. Le jour de l’inauguration, j’arrivais devant le musée, où un groupe manifestait son soutien aux inculpés du carnaval moisissant aux Baumettes. Carnaval aurait désormais droit de cité au musée mais pas dans la rue ? Si on ne peut accuser le MuCEM d’enterrer Carnaval (ce serait lui donner trop de pouvoir), on peut en revanche lui reprocher de se désolidariser du vrai. Une fois de plus, les ethnologues payés pour réaliser cette exposition ont joué aux autruches, la tête plongée dans des plateaux d’huîtres.

Le MuCEM tente en vain de mettre Carnaval dans ses murs, peut-être parce qu’il a besoin de Carnaval, mais Carnaval n’a pas besoin d’un musée pour être légitime. Sa place reste dans la rue et il s’autolégitime en faisant usage de la tradition, une notion à laquelle certains sont réfractaires parce qu’assimilée au cours du XXe siècle aux idéologies réactionnaires. Pourtant, et on me l’avait fait comprendre à Nice dans les années 1990, la tradition a cette force autolégitimante : « Mais enfin, monsieur l’agent, nous sommes là à telle heure parce que c’est tel jour et que chaque année nous sommes là de cette façon ! »

En fin d’exposition, je redécouvris les costumes que m’avaient confié les indigènes étudiés : au départ sans grande valeur esthétique et finalement décontextualisés, ces objets se retrouvaient là dépouillés de tout leur sens et réduits à des faire-valoir de l’exotisme mal assumé du musée. J’eus soudain envie de lâcher une caisse. Feu le professeur Gaignebet [1] en aurait sûrement fait autant.

Professeur Proutskaïa, ethnographe pétomane.

La suite du dossier Carnaval

Marseille : ne fête rien dans la rue !

Plus que jamais, Carnaval est une hérésie : interview d’Alèssi dell’Umbria.


Notes


[1Claude Gaignebet, folkloriste français (1938-2012) spécialiste de Rabelais, du carnaval et du pet.



Ajouter un commentaire

Par Jeanne Carratala


Par Professeur Proutskaïa


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts