CQFD

Du côté de chez les rustiques

Ascenseur rural


paru dans CQFD n°94 (novembre 2011), rubrique , par Jean-Claude Leyraud, illustré par
mis en ligne le 30/12/2011 - commentaires

La France des campagnes connaît aussi ces parcours à la Bernard Tapie, parti de rien, arrivé nulle part. Pas tout à fait quand même, puisque leur impudique démonstration de nouveaux riches réussit à les faire accepter dans le cercle très restreint des notabilités locales. Portrait ouvertement impressionniste de l’un de ces spécimens.

Jacques est un enfant de l’Assistance publique. Dans les années 1970, un couple de paysans ne pouvant avoir d’enfant l’a adopté, bénéficiant ainsi d’une pension, d’une nouvelle force de travail pour la ferme, et, pour plus tard, d’un héritier à qui transmettre l’exploitation viticole. Jacques a eu la chance de la reprendre en main au début des années 1990, au moment où le vignoble local accède à la notoriété, où le prix du vin flambe. Rapidement, il peut racheter les vignes à ses parents adoptifs, son revenu ne cesse d’augmenter. Mais il n’oublie pas les vexations subies durant son enfance, le mépris dans les yeux de ses petits camarades, tous fils d’agriculteurs bien établis : « Hou ! Jacques le bâtard ». Il promet de se venger, sans trop savoir comment.

Dans sa course à l’argent, il n’hésite pas à rentrer dans la clientèle d’une figure locale influente, du moment que ça rapporte, mais il sent toujours dans le regard des autres ce soupçon d’ironie qui le ramène à son enfance douloureuse. Il réalise alors qu’il ne s’agit pas tant d’avoir de l’argent que de pouvoir l’étaler ouvertement. Sa grosse villa sera édifiée à l’écart, en position dominante, son pick-up 4x4 fera les battues aux sangliers, la BMW noire, aux vitres fumées, permettra à sa femme d’aller chercher les enfants à l’école… située à deux cents mètres. Son activité permanente sera de mettre en scène la totalité de ses moyens « matériels », et même au-delà, avec l’aide des crédits à la consommation. Il veut suffoquer les paysans par son ostentation, les contraindre à le suivre ou à reconnaître qu’ils ne le peuvent pas, bref, les humilier.

par RémiAu début des années 2000, le vent tourne : lui qui aimait se réfugier dans ce cocon familial tant désiré observe autour de lui qu’une vie privée discrète risque de passer pour suspecte voire coupable aux yeux des autres. Désormais, elle aussi doit être exhibée pour être approuvée. Il change sa voiture pour une Audi blanche, entoure sa maison de lampadaires en fonte imitant l’éclairage public, installe pour sa piscine un système d’eau salée (un « bord de mer » accueillant au milieu des champs). Et lui vient une idée lumineuse : il va construire un grand hangar à côté de la route principale traversant le village, pour en faire la scène de son théâtre intime. Dès potron-minet, il ouvre les portes, nettoie à grande eau le tracteur, un autre engin agricole, la moto, le quad, ou bien il met en route la petite pelle mécanique pour arracher un plant de lavande décati. Vous l’aurez compris, son bilan carbone est celui d’un poids lourd, d’autant que dans les vignes, c’est pareil, pas un poil sur le caillou, à Monsanto rien ne résiste, pas même les bordures des voisins. Justement l’un d’entre eux, qui s’est installé en bio, goûte très modérément le cadeau empoisonné que, chaque matin, Jacques lui fait.

Pourtant Jacques a pour principe de vie de se montrer serviable en toute occasion. Toutes les voitures qui passent devant son hangar le klaxonnent, sa bonne humeur permanente faisant le reste ; il tient son local à disposition pour stocker le matériel du Comité des fêtes ; les chasseurs y organisent leurs repas. Á toute heure, Jacques est là pour tailler une bavette. Quand il y a un taureau à la broche, c’est lui qui tourne l’engin, puis qui découpe la bête. Il est toujours partant pour un voyage d’études dans le vignoble du Douro, ou celui de Crimée. Á chaque fête, il boit… et drague les filles en riant : il sait bien qu’il n’est pas question pour lui de conclure.

C’est la soif de reconnaissance, bien plus que l’appât du gain, qui motive Jacques, sans doute une revanche à prendre sur ce qu’il a vécu dans sa prime enfance. Une soif qu’il partage avec ses collègues viticulteurs, une manière d’être qui lui permet d’entrer enfin dans la normalité de la grande famille humaine. Car, dans ce monde de la marchandise, la possession des choses est une façon d’accéder à une certaine forme d’égalité avec tous les vivants. Jacques en était persuadé depuis longtemps, mais il n’aurait pourtant jamais osé rêver d’être approuvé par tous.



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Par Jean-Claude Leyraud


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