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Paysans : Cocus, créateurs et alternatifs


paru dans CQFD n°141 (mars 2016), rubrique , par Jean-Claude Leyraud, illustré par
mis en ligne le 02/04/2018 - commentaires

Si la viticulture n’est pas toute l’agriculture, elle en est l’un des bastions les plus avancés donc l’un des plus éclairants. Trois portraits de couples de viticulteurs des côtes-du-rhône, trois visions différentes du métier de paysan.

Les cocus de la modernité

Comme la plupart des agriculteurs français, Jacques est fils d’agriculteurs, mais il n’aura pas su retenir ne serait-ce qu’un de ses deux fils à la terre ; il faut dire que ses récriminations incessantes contre la politique agricole et ses heures de travail à rallonge n’ont pas plaidé sa cause.

Comme la plupart des collègues de son village, il possède quelques dizaines d’hectares, ce qui en fait un détenteur éminent de l’espace communal  : il est chez lui. Mais, loin de rester perché sur son tas de fumier, Jacques a su se moderniser, il ne quitte jamais son portable et utilise Internet à son bureau ; il s’est aussi endetté pour acheter une mini-pelle qui lui permet d’effectuer des travaux agricoles l’hiver chez les autres, histoire d’arrondir ses fins de mois. Sa femme, Amélie, qui, pendant ce temps, taille la vigne, s’est équipée d’un sécateur électronique. Hélas, par une manœuvre malencontreuse, cette saloperie lui a coupé deux doigts. La modernité lui coûte cher !

Longtemps, Jacques a été membre de la FDSEA, mais il a fini par se rendre compte qu’il ne faisait plus partie des favorisés de son syndicat, d’autres, meilleurs gestionnaires, s’attribuant l’essentiel des aides. Il a pourtant essayé de s’adapter à l’évolution accélérée de sa profession, en renonçant à la coopérative du village pour vendre ses raisins au plus offrant, c’est-à-dire à un négociant. Il en a gardé le goût amer d’une trahison personnelle, mais il arrange sa conscience avec l’idée que l’esprit coopératif est de toute façon en voie de disparition.

Contrairement à la plupart de ses collègues qui inondent la campagne de pesticides et, malgré la vague de cancers et de leucémies submergeant le village, ne veulent pas en démordre, il s’est mis en bio, un marché plus porteur. Mais il constate que l’écart entre les rémunérations se resserre inéluctablement. Puis il a du mal à lutter contre les maladies qui reprennent de la vigueur dans son vignoble et se demande s’il ne va pas réintégrer le giron de l’agriculture raisonnée.

Jacques gagne correctement sa vie, c’est-à-dire qu’il brasse pas mal d’argent, mais au bout, après avoir payé la MSA, lui qui entreprend beaucoup, désespère de devenir riche un jour. Encore quelques années et il sera trop tard, l’âge de la retraite sera là. Il ne lui restera plus qu’à faire comme les autres, tout liquider : la ferme à un étranger, les terres, les bois, jusqu’aux animaux domestiques, pour amasser un petit pécule, s’acheter une maison au soleil, peut-être en Espagne. Il ne fera pas de sentiment, il ne voit plus de raison de perpétuer les valeurs de la campagne qui lui paraissent obsolètes. Cela ne l’empêche pas de crier sa haine en votant FN, et sa rancœur devant une identité en perdition.

Il lui restait un dernier espoir, que certaines de ses parcelles deviennent constructibles et qu’il empoche le pactole ; espoir évanoui avec la loi Alur qui tend à réduire considérablement les zones constructibles tout en densifiant l’urbanisme.

Par Nardo. {JPEG}

Les créateurs

Patrice et Chantal sont tous deux héritiers de grosses exploitations qu’ils ont su transformer en sociétés  : leurs consommateurs fidèles sont devenus actionnaires, rétribués en bouteilles à la fin de l’année. Ce système donne à Patrice et Chantal les moyens d’investir dans l’acquisition des meilleures parcelles dans les meilleurs crus de l’appellation. À chaque vente Safer [1], ils se portent candidats, leurs moyens financiers leur permettent de faire grimper les prix, les mettant hors de portée de la concurrence des coopérateurs locaux. Pour les grosses opérations, ils n’hésitent pas à s’associer à des investisseurs privés, parfois même des négociants qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement.

Si l’exploitation de Patrice est conduite en agriculture raisonnée, celle de Chantal est en bio, cela leur permet de diversifier leur gamme, de miser sur les deux tableaux. Eux sauront retenir leurs enfants dans la viticulture : ils sont déjà programmés pour un mastère en marketing à l’étranger, ou un diplôme en œnologie. C’est, bien sûr, la hauteur de la rémunération qui va les séduire, mais surtout le fait qu’ils auront la même activité passionnante que leurs parents, s’amuser à organiser le travail des autres. Eux ne risqueront pas de se couper un doigt, ou de s’asphyxier en nettoyant une cuve ! À force de s’agrandir, les exploitations deviennent intransmissibles dans un cadre familial ; qu’importe, les enfants hériteront des postes de PDG et seront actionnaires majoritaires !

Patrice et Chantal jettent leur dévolu sur les secteurs viticoles les plus recherchés, où ils peuvent spéculer, créer une bulle financière qui les avantage. Ils passent aussi beaucoup de temps au bureau, à monter des dossiers pour capter les picaillons de l’Europe qui, comme chacun sait, après avoir arrosé l’ensemble de l’agriculture, élit de plus en plus ses bénéficiaires sur des critères de performance et de compétitivité.

Ce dont ils sont le plus fiers, c’est d’avoir pu accéder à un rang supérieur, passant de vignerons à celui de créateurs de vins. Et s’ils parlent beaucoup de terroir, c’est pour eux un terme abstrait, une toile sur laquelle ils projettent leur habileté à manier des concepts. Ils ne côtoient que leurs semblables, avocats d’affaires, ingénieurs, artistes même, qui ont investi dans la vigne par opportunité, ou par plaisir, pour « changer de vie ».

Les alternatifs

Ils ont construit leur maison écologique, en bois, et leur cave, en paille. Luc est faucheur volontaire et membre de la Conf’ (Confédération paysanne). Hélène ne veut pas rester trop longtemps cantonnée dans son rôle de mère de famille (elle a eu cinq enfants). Quand elle reprend ses études d’infirmière, c’est le père qui assure le relais. Tous deux espèrent qu’au moins un de leurs enfants choisira de rester à la ferme.

Issu d’un milieu populaire, Luc a voulu emprunter pour acquérir quelques parcelles de vigne, mais les banques n’ont pas suivi. Alors, il a fait appel au soutien d’un groupe de citoyens écolos qui se sont entendus pour faire une tontine : chaque année, il les rembourse avec quelques bouteilles de son vin de pays. Le petit matériel de cave, il l’emprunte à des copains confédérés ; pour le tracteur, il effectue lui-même les réparations et, avec son CAP de mécano en poche, il donne même quelques formations pour ses collègues. Débordant d’énergie, il a suscité la création d’un magasin de producteurs où il écoule son vin, bio naturellement.

Bien qu’il soit souvent débordé par ses activités militantes, le projet qui lui tient le plus à cœur – plutôt que d’acquérir quelques lopins de plus –, c’est d’installer comme agriculteur le petit jeune qui travaille avec lui.

Luc est alarmé par les résultats du FN et ne comprend pas que les « anars » n’aillent pas voter. Comme tout bon faucheur volontaire, il est non violent et s’il évoque la légitime défense lorsque c’est nécessaire, il respecte strictement la loi quand elle lui semble juste. En toute cohérence, lui qui a des enfants, il entend les défendre contre les pesticides et réclame autour des écoles des contrôles de la teneur de l’air en produits polluants. Contre la maladie de la flavescence dorée, il refuse, bien sûr, les traitements chimiques mais il va au-devant des préconisations de la préfecture en militant pour la prospection préventive, même en dehors des zones de lutte obligatoires.

Son mode de fonctionnement habituel est dans l’urgence, et s’il ne bâcle pas son travail, il n’a guère le loisir de l’approfondir. Il fait son vin mais ne se prend pas pour un vigneron ; il envisage de se diversifier dans l’arboriculture, mais n’aura jamais une vraie ferme, avec des animaux, son emploi du temps chargé ne le lui permettrait pas. En définitive, Luc, l’alternatif, se propose surtout de moraliser la vie paysanne.

Nerf de bœuf

Xavier Beulin, le président de la FNSEA, n’est pas scandalisé que des paysans puissent se faire expulser de Notre-Dame-des-Landes pour faire place à l’absurde projet d’aéroport. Bien au contraire. En revanche, les occupations de zadistes, comme à Sivens, lui donnent de fâcheuses démangeaisons : « Nous avons pris la décision en conseil d’administration de la FNSEA, il y a six mois maintenant, que désormais, face à toute nouvelle tentative de ZAD, on n’attendra pas les forces de l’ordre, on ira nous-mêmes les déloger », a-t-il annoncé le 28 janvier dernier (2016). L’agrobusiness man qui appelle les jeunes agriculteurs au calme face à la crise agricole sait assurément à qui réserver ses coups.


Notes


[1Les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) gèrent le foncier et l’installation en milieu rural.



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Par Jean-Claude Leyraud


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