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Laissez lutter les petits papiers


paru dans CQFD n°129 (février 2015), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 17/03/2015 - commentaires

En arrivant à Grand-Couronne, près de Rouen, par le boulevard industriel, on longe la raffinerie Petroplus, devenue une usine fantôme totalement désertée. Il y a encore les stockages rouillés, l’immense cheminée rouge et blanche qui symbolisait la boîte ainsi que les tuyauteries entremêlées en attente de destruction et de reconversion du site. Juste après, se trouve la papeterie UPM-Kymmene que tout le monde continue à appeler Chapelle Darblay, son nom historique.

Les salariés de cette usine ont appris en novembre dernier que leur patron finlandais et les actionnaires avaient décidé de dégraisser quatre usines européennes. Pour celle de Grand Couronne, il s’agit de 196 emplois supprimés (60% du personnel). L’annonce à peine connue, les salariés ont multiplié les actions, manifs, grèves, occupations de péages, etc. Les actions habituelles en riposte à de telles annonces. Galvanisés par la lutte des voisins raffineurs dont la plupart ont suivi le mouvement, les papetiers affirment vouloir faire plus et plus fort lors des AG.

Ce jour-là, les salariés organisent une journée portes ouvertes. Odeurs de merguez, affichage de propositions pour que les communes alentour préemptent l’usine, discours de syndicalistes de la CGT. Tous les papetiers présents arborent un t-shirt noir sur lequel on peut lire « non au démantèlement » ou « non aux 196 suppressions d’emplois ». Il y a beaucoup de monde, des familiers mais aussi des gens venus en soutien. Ce n’était pas gagné surtout que, ce même jour, des manifestations Charlie sont programmées dans la région.

Je profite d’une visite commentée par des syndicalistes pour rentrer dans l’usine. C’est bête à dire mais j’aime bien visiter les lieux de travail. J’arrive même parfois à trouver ces lieux plutôt beaux et, pour le moins, impressionnants. Lors de ces déambulations organisées, il n’est pas facile de parler du travail, de la hiérarchie, des horaires et de ce qui fait le quotidien des ouvriers. On évoque le bruit et la chaleur étouffante des ateliers, mais c’est tout. Ceux qui font la visite essaient toujours de prouver que l’usine est une bonne usine qui fabrique de bons produits. D’ailleurs, notre accompagnateur insiste sur la dimension écologique de l’usine. Pour faire le papier qui sort des machines, il n’est plus question d’utiliser du bois. Ici, tout est fait avec le papier recyclé qui vient de tout le nord et l’ouest du pays. Le papier est désencré, nettoyé de ses agrafes et des impuretés pour devenir une pâte à papier blanche comme du lait qui est enfin transformée en papier journal. La chaudière est de type biomasse et tous les déchets ainsi que l’eau sont recyclés et épurés. Mon cornac m’explique que le seul rejet est ce petit filet de vapeur d’eau qui s’échappe de la cheminée.

La papeterie, presque nonagénaire, étale ses bâtiments gigantesques, certains encore en briques, d’autres plus modernes, sur plusieurs centaines de mètres. Dans tous les coins de l’usine, des mannequins ont été disséminés pour symboliser les emplois qui vont être supprimés. Il y a un mannequin différent, pendu à une rambarde, qui personnifie le patron, et surtout comment il devrait finir. Des banderoles ont été accrochées un peu partout, pour dire qu’il n’y aura pas de licenciement, ou qu’il vaut mieux mourir debout que vivre à genoux.

La papeterie sort annuellement 350 000 tonnes de papier, par bobines de 20 tonnes. Ce papier est utilisé par les quotidiens régionaux, Paris-Normandie, bien sûr, mais aussi Ouest-France, ainsi que tous les quotidiens du Nord et de la région Paca. La direction veut garder le papier journal et supprimer les deux unités fabriquant le papier couché qui sert pour les magazines et transférer cette fabrication vers une papeterie allemande.

Ce à quoi les salariés répondent que ce type de papier représente seulement 30 % de la fabrication et qu’on ne peut pas supprimer 60 % de l’effectif dans ce cas. Très remontés, ils ont tous en mémoire le conflit de 1983, lorsque les salariés de la Chapelle Darblay s’étaient bagarrés pendant 100 jours, face à la direction, face à Fabius, alors Premier ministre, et face aux flics venus les déloger. Ce conflit avait marqué la région rouennaise. Les papetiers avaient gagné le maintien du site et des 900 emplois. Hélas, le temps a joué contre le mouvement social et, au moyen de restructurations « douces » basées sur des départs en retraite non remplacés, les patrons ont réussi à tailler dans les effectifs. Pourtant, ces luttes de « retardement » permettent presque toujours aux ouvriers d’obtenir de meilleures conditions de départ. Et cela, les papetiers d’UPM-Kymmene le savent très bien.

Une simple vue de l’esprit !

Par Lasserpe. {JPEG}



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Par Jean-Pierre Levaray


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