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Dossier : Déchets et incinérateurs

Déchets : un monde de merdes


paru dans CQFD n°129 (février 2015), rubrique , par Emma Piqueray, illustré par
mis en ligne le 01/04/2015 - commentaires

Enquêter sur les déchets, c’est s’aventurer, à rebours des vitrines bien entretenues des temples de la marchandise, sur le versant obscur de l’activité de nos sociétés. En France, 355 millions de tonnes de déchets sont produites chaque année, selon le dernier recensement disponible [1]. Qu’on se rassure  : seuls 3 % de ces montagnes de déchets sont dangereux  ! Soit tout de même 10,65 millions de tonnes… Quel sort pour ces déchets essentiellement issus de l’activité industrielle et du bâtiment ? Pas d’inquiétude ! Selon le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’énergie, 50 % de ce tonnage est « valorisé ». Entendez par là incinéré ou recyclé. C’est justement au projet d’incinérateur très controversé de Fos-sur-Mer que l’anthropologue Tobias Girard a consacré sa thèse [2]. Après une quarantaine de procédures, l’incinérateur a finalement été construit et mis en route en 2010. Petite rétrospective.

Par Bertoyas. {JPEG}

CQFD  : Les déchets n’apparaissent pas comme un objet de recherche très noble. Pourquoi s’intéresser à cette question ?

Tobias Girard  : « En fouillant un tas d’ordures, on peut reconstituer toute la vie d’une société », disait Marcel Mauss, le père de l’anthropologie. D’une part, les déchets reflètent notre mode de vie, trahissent ce que nous voulons cacher et dont nous aurions préféré nous débarrasser discrètement. Les paparazzi qui fouillent dans les poubelles des stars en savent quelque chose. Les déchets dessinent d’autre part les revers de notre société de consommation. Un tiers de la nourriture produite est jetée. Enfin, les ordures sont un enjeu de pouvoir, un marché public qui aiguise les appétits privés et une source de trafics très lucratifs.

Pourquoi avoir choisi d’enquêter sur la région de Marseille ?

A Marseille, on avait une décharge hors norme sur tous les plans. De 1887 à 2010, des ordures y ont été entassées jusqu’à former une butte de la hauteur d’un immeuble de dix étages sur 80 ha. Il n’y avait au début ni plastique, ni usage systématique de produits chimiques dans la consommation courante. Les gadoues étaient acheminées par train et accumulées sur un tas qui servait de fumier pour l’agriculture dans la plaine de la Crau. Au bout d’un moment, les agriculteurs du coin ont refusé d’épandre les gadoues de Marseille. Le tas a continué à grossir et c’est comme ça que la décharge dite d’Entressen est née. Un nom qui ne rend pas justice, puisque qu’il s’agit de la décharge de Marseille, délocalisée à 70 km de sa ville d’origine et située sur la commune de Saint-Martin-de-Crau.

La décharge a longtemps été laissée à son sort sans aucune autorisation préfectorale, comme de nombreuses décharges en France. La nappe phréatique est polluée sur des kilomètres, les nuées de gabians (grosses mouettes, ndlr.) qui l’habitaient faisaient penser au film d’Hitchcock et dès qu’il y avait du mistral, les sacs plastiques se répandaient aux alentours. Ce qui a donné lieu à des batteries de photos dans la presse, montrant des moutons broutant des sacs plastiques ou des sapins de Noël d’un autre genre. Avec la Camargue à côté, ses flamants roses, ses taureaux et les sacs poubelles, ça faisait un décalage surréaliste et post-apocalyptique entre la carte postale de la Provence et cette montagne d’ordures. Sur un site Web américain, la décharge de Marseille figurait au palmarès des pires décharges du monde avec celles de Chine et de Somalie.

Tous les riverains se plaignaient, ils n’en pouvaient plus. Régulièrement attaqués sur cette question, les élus de Marseille ont présenté la mise en route de l’incinérateur comme une alternative à la décharge. Cette dernière a été tardivement réhabilitée et mise aux normes pour finalement fermer en 2010, et l’incinérateur a pris le relais. Mais les spectres d’Entressen continuent de hanter la Camargue. Dernièrement, des travaux de drainage d’un canal situé en pleine réserve naturelle ont exhumé des milliers de mètres cubes de sacs plastiques.

Quelle est la particularité de l’incinérateur de Fos-sur-Mer ?

Il y a une centaine d’incinérateurs en France, mais celui-ci est le seul à avoir été délocalisé, c’est-à-dire porté par des élus pour être implanté sur le territoire d’autres élus. En général, les élus construisent leurs décharges ou leurs incinérateurs sur leur propre territoire. La communauté urbaine de Marseille a tenté de le faire, de 1989 à 2001, sans y arriver, pour des raisons principalement électorales. Elle s’en est sortie en l’implantant sur le port autonome, dans la zone industrielle de Marseille, mais sur la commune de Fos-sur-Mer qui n’en voulait pas.

Comme il s’agit d’une zone gérée par l’état, il y a un certain nombre de règlementations qui ne s’y appliquent pas, comme la loi littoral. Les habitants dénoncent une zone de non-droit démocratique.

La zone a été créée dans les années 1960, sous De Gaulle et Pompidou, pour pallier le déclin de l’activité du port au moment de la décolonisation. Il était question de déclarer la zone insalubre pour l’habitation, pour industrialiser tranquillement, mais le premier choc pétrolier a freiné l’avancée de ce projet pharaonique. Ceci dit, la zone est déjà cernée : il y a à peu près tous les risques et cocktails de pollutions possibles. Si prise individuellement chaque industrie autour de l’étang de Berre est censée être mise « aux normes », la vie là-bas est hors norme.

Ce qui était intéressant aussi avec l’incinérateur de Marseille, c’est que c’était le conflit anti-Nimby par excellence – de l’expression « Not In My Back Yard », « pas de ça chez moi ». La notion de Nimby a été inventée par les porteurs de projets industriels pour décrédibiliser leurs opposants et les faire passer pour des forcenés hostiles au changement. Là, c’était la ville de Marseille qui faisait du Nimby et refusait de traiter ses déchets chez soi, d’abord avec Entressen, puis avec l’incinérateur de Fos-sur-Mer.

Plusieurs générations de politiques de gauche comme de droite – de Jean-Claude Gaudin, actuel maire de Marseille, à Jean-Noël Guérini, président du conseil général – se sont fait élire à un moment en se positionnant contre le projet d’incinérateur. On a eu nombre de beaux discours dénonçant la toxicité de l’incinération et les menaces sur la santé de nos enfants et sur l’environnement. Ils ont dû changer de rhétorique en devenant les porteurs du projet au gré des victoires électorales. C’est incroyable de constater tous ces retournements de veste. On n’y comprendra rien si l’on ne regarde pas le calendrier électoral.

Malgré une quarantaine d’actions en justice intentées contre lui, l’incinérateur est entré en service en 2010 au terme d’une vingtaine d’années de luttes, ponctuées de multiples rebondissements. Quelles sont les choses les plus marquantes qui se sont dégagées de ton enquête ?

Ce qui est frappant, c’est de voir comment on peut utiliser une menace, quelle qu’elle soit, pour en faire un objet de pouvoir. Là où il y a danger, il y a pouvoir. Celui qui manie la menace peut s’imposer comme celui qui va pouvoir guider et protéger ses brebis contre ce danger. La « culture du risque » dans la zone industrielle, c’est un projet politique  : il faut avoir confiance dans le pouvoir qui nous dirige et nous contraint « pour notre propre bien ». Le conflit de l’incinérateur permet d’éclairer ces mécanismes.

Tu as assisté au débat public sur l’incinérateur, qu’en as-tu retenu ?

Ce qui est assez étonnant, c’est que la concertation est présentée comme un outil d’aide à la résolution des conflits alors qu’à Fos, elle a contribué à augmenter le ressentiment. Une opposition unanime a été ignorée et cantonnée à l’impuissance. L’enquête publique autour de l’incinérateur, à l’automne 2005, a été le seul moment où les différents protagonistes se sont retrouvés les uns en face des autres et où le rapport de force a pu s’inverser, le temps d’une soirée. Il y a eu des moments assez épiques, avec toutes les représentations théâtrales de la peur et de la sécurité. Tous les rôles sont donc distribués, et tout doit être binaire  : les pour et les contre, la rationalité des uns contre l’irrationalité des autres, etc. Ainsi, les porteurs de projet ne comprenaient pas, à force d’enjoliver systématiquement une réalité qui ne correspond pas au vécu, que leurs propos voulus rassurants soient au contraire perçus comme effrayants. Il y avait par exemple un adjoint du commissaire-enquêteur, censé être neutre et impartial, qui refusait de croire le témoignage des riverains venus apporter un drap troué par une retombée de suie alors qu’il séchait dans un jardin proche de la zone industrielle. Pour les habitants, c’est du déni de réalité et donc un mécanisme psychotique. Mais pour les porteurs de projet, les habitants sont névrosés car ils ont peur et refusent tout. Et après, les apôtres de la concertation parlent de « restaurer la confiance ».

Cette obligation de consulter le public, qui n’a au final aucun impact sur la prise de décision, est l’occasion de permettre aux tensions de prendre forme, mais aussi d’être évacuées ou recyclées. Pour ça, il faut maîtriser le recours aux chiffres et aux experts. Alors tout devient possible, comme avec le verdissement  : l’incinérateur d’abord décrié pour sa toxicité est alors présenté comme une solution qui produit moins de CO2 qu’une décharge. D’une manière générale, les arguments environnementaux auront toujours été à la remorque du politique, tantôt utilisés en faveur du projet, tantôt contre.

Une pointe d’optimisme tout de même  : avec la crise, le volume de déchets a été réduit de 5 à 6 % ces dernières années. Les gens consomment moins, donc jettent moins. La plupart des nouvelles installations fonctionnent désormais en surcapacité, donc a priori, pas de nouveaux projets pour les déchets à l’horizon. Reste la question de la réduction des déchets à la source et du recyclage comme alternatives à la décharge et l’incinération. Beaucoup d’initiatives marchent très bien localement, même dans les contextes difficiles. Le nouveau maire de Naples a réussi à faire passer la collecte sélective en porte-à-porte de 0 à 70 % dans les quartiers nord de la ville. À quand le passage du local au général ? Historiquement, les politiques de recyclage et de lutte contre le gaspillage n’ont pu être réalisées que pendant les deux guerres mondiales ou lors de la flambée des prix du pétrole, puis des autres matières premières, suite à la guerre du Kippour… Faudra-t-il en arriver là pour motiver les politiques ?

Les récentes affaires de corruption, à Marseille notamment, autour des marchés des déchets éclairent encore une autre facette de cette question, qui n’est pas loin d’évoquer les pratiques mafieuses de l’autre côté des Alpes… Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Ça, c’est la grande inconnue. Il y a un nombre impressionnant d’affaires de corruption en France liées aux marchés publics de traitement de l’eau et des déchets. Mondialement, ces marchés passent pour être les plus corrompus après l’armement et le bâtiment. En France, sachant que le prix de l’enfouissement des déchets non industriels est d’environ 80 euros la tonne contre 100 pour l’incinération, une simple estimation montre que chaque année c’est une dizaine de milliards d’euros qui sont en jeu. Plus les déchets sont dangereux, plus ils sont convoités. Les prix dépassent les 1 000 euros la tonne pour les plus toxiques (non nucléaires), contre 250 euros pour une tonne de blé. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les éco-mafias se soient rapidement intéressées au trafic des déchets. Les moyens ne manquent pas pour y arriver : déclasser les déchets toxiques et les faire passer pour moins dangereux qu’ils ne le sont et les revendre ou les « traiter » à moindre coût dans des décharges officielles ; produire de faux certificats pour faire croire que les déchets ont bien été déposés dans une décharge légale, alors qu’ils ont été enfouis dans des carrières abandonnées ou brûlés à l’air libre, etc. Les éco-mafias italiennes qui font le trafic de déchets toxiques dégageraient la moitié du chiffre d’affaires de Véolia, l’une des majors de l’eau et du déchet ! Les informateurs de Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, estiment que c’est grâce à elles que l’Italie a pu entrer dans l’euro. Elles ont fait économiser beaucoup d’argent aux industries en balançant les déchets dans des trous, voire en les revendant après les avoir mélangés à du compost. À Fos-sur-Mer et Marseille en comparaison, ça reste « gentil », mais à Montreuil ou Nîmes, on est au même niveau que Naples. Les parrains de la drogue font aussi les poubelles.


Notes


[1Chiffres du ministère de l’écologie, du Développement durable et de l’énergie fournis pour 2010  : «  26,4 millions de tonnes proviennent des ménages. Le secteur tertiaire (22,4 millions de tonnes) avec ses multiples activités de services est le dépositaire de nombreux produits en fin de vie (des véhicules hors d’usage aux déchets électroniques…). La production de l’industrie (17,2 millions de tonnes) baisse d’un million de tonnes en deux ans. Les secteurs de la construction avec 14,3 millions de tonnes, et du traitement des déchets de l’eau et de l’assainissement, avec 11,5 millions de tonnes, sont des contributeurs importants.  ».

[2Tobias Girard, « Les pouvoirs du danger. Zone industrielle de Fos-sur-Mer ».



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Par Emma Piqueray


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