CQFD

La journée d’action


paru dans CQFD n°118 (janvier 2014), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 04/03/2014 - commentaires

Par Efix. {JPEG}

Le matin, il pèle comme c’est pas permis et je dois gratter mon pare-brise. De chez moi, j’entends le ronronnement des turbines et les crachements de vapeur de l’usine où je bosse, située pourtant à huit kilomètres. Un autre signe du froid. En plus, je me suis levé plus tôt, car avant d’aller au turbin, je veux passer voir le piquet de grève des copains cheminots des ateliers Quatre Mares [1] situés à St-étienne-du-Rouvray (76). Aujourd’hui, c’est journée de grève à la SNCF, à cause du nouveau projet de démantèlement. La SNCF qui a déjà été coupée en deux organismes (la circulation des trains d’un côté et la maintenance des voies de l’autre) va être encore divisée, avec l’apparition d’une troisième entité. Les cheminots craignent pour leurs emplois et leurs statuts. On sait aussi que la régionalisation des rames (les Intercités remplacés par des TER) va faciliter la privatisation.

Sur l’autoradio, lorsque la grève est évoquée, c’est juste pour comptabiliser les trains en circulation. C’est aussi pour dire que la grève des cheminots tombe mal avec toutes ces alertes à la pollution. Comme toujours, aucune info digne de ce nom sur le pourquoi du mouvement. J’arrive devant les portes des ateliers où une quarantaine de grévistes tentent de se réchauffer autour de feux de palettes. Toujours spectaculaires surtout qu’il fait encore nuit et que la brume donne à la scène un aspect fantomatique. Ici, et depuis le mouvement de 1995 contre les lois Juppé, ils ont gardé le réflexe de l’assemblée générale et du piquet de grève pour chaque journée d’action. Ce n’est pas la foule des grands soirs car le froid très vif en a dissuadé plus d’un. Pourtant, ici, aux Ateliers, le pourcentage de ceux qui ont cessé le travail dépasse de très loin le niveau national estimé à 50 % de grévistes. Quelques jaunes rentrent presque en douce. « Ceux des bureaux », me dit-on. Je me faufile parmi les silhouettes rassemblées autour des feux, quelques-uns me reconnaissent et me disent que j’aurais dû parler aussi de cette grève-là dans mon livre. Mais au-delà de l’instantané d’un livre et de la photographie, la vie continue. Je cherche quelques grandes gueules mais ils sont partis chercher d’autres palettes.

Je tombe alors sur Thierry. « C’est mon dernier piquet de grève en tant que cheminot. Bientôt je n’aurai plus besoin de me lever à 4 heures du mat’. Dans 15 jours, je serai en retraite », me dit-il en souriant. « Je fais partie des derniers à pouvoir partir à 55 ans. Mais faut dire que j’en ai fait des horaires décalés et des découchés. » On sent qu’il est content d’être là. Ces moments de bagarre sont toujours jouissifs. Il me confie aussi qu’il attend avec impatience la manif du midi devant le siège de la direction régionale : « On rentrera tous dans les locaux, c’est toujours marrant. » Les ateliers de Quatre Mares sont directement impactés par le démantèlement. Outre le fait qu’on n’y construit quasiment plus de locomotives et qu’on les ferraille plutôt, le pôle Recherche et ingénierie est supprimé. « Et quand on supprime la recherche, la fin n’est pas loin. » La directrice du site a déclaré que les Ateliers sont en train de tourner une page, «  mais c’est le livre entier qu’on est en train de fermer », réagit Thierry. Un non-gréviste passe, Thierry me dit : « Tu vois ce mec, il n’a rien compris. Son boulot est supprimé, il va être muté à Oullins ou ailleurs, mais il ne fait pas grève.  »

Quatre Mares a toujours été un bastion combatif et pour ces cheminots ce n’est pas une journée d’action qui fera changer les choses. « C’est la grève reconductible qu’il faut voter », disent la plupart des gens rassemblés ce matin. Sauf que ce n’est pas ce qui se dessine. En juin dernier, déjà, une première journée de grève, pourtant très suivie, n’avait pas abouti. Là c’est pareil. Seul Sud a convoqué le lendemain une réunion intersyndicale pour choisir les modalités de la suite à donner rapidement. Les autres syndicats n’ont pas réagi. La CGT a dit, elle, qu’il fallait attendre quelques jours pour voir les retombées du mouvement. «  Tu parles, avec la période des Fêtes, c’est cuit. »

Le jour va bientôt se lever et je vais encore arriver en retard à mon boulot. Tant pis. Je reste à discuter avec ces cheminots parce que c’est toujours agréable d’être avec des salariés qui ne se laissent pas faire, même quand le combat est difficile. Avant de partir, Thierry m’interpelle : «  Tu sais pas la dernière ? Je viens de recevoir une lettre d’avertissement de la direction, parce que je refuse de faire des heures supplémentaires. Ma première lettre d’avertissement et à 15 jours de la retraite ! J’vais la faire encadrer. »


Notes


[1Le livre Quatre Mares, que j’ai fait avec le photographe Alain Lefebvre, est disponible à la librairie l’Insoumise 128, rue St-Hilaire, 76000 Rouen, contre un chèque de 10 euros, port compris.



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Par Jean-Pierre Levaray


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