CQFD

Dernière saison


paru dans CQFD n°125 (octobre 2014), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 19/11/2014 - commentaires

Cet été, Christophe de Margerie [1], PDG de Total, a déclaré dans Ouest-France que son groupe allait réduire la voilure en Europe et fermer des raffineries. Une annonce qui n’en est pas vraiment une  : en 2010, en plein conflit des raffineries Total sur le point de paralyser le pays, ce même Margerie avait déclaré qu’il ne ferait rien avant 2015. Eh bien ça y est, on s’en approche. Donc les salariés des raffineries de La Mède, Feyzin, Grandpuits, et peut-être Donges, ont du souci à se faire. La multinationale, par ailleurs soutien indéfectible de l’amitié franco-russe, ne maintiendrait en Europe que deux raffineries, à Gonfreville-l’Orcher (près du Havre) et à Anvers. La raison invoquée au sujet de ces fermetures serait la surcapacité de production en France (on importe pourtant des tonnes de gasoil). En fait, Total a nettement investi au Moyen-Orient, et notamment à Jubail, en Arabie Saoudite, où un immense complexe industriel, inauguré l’an dernier, va bientôt constituer l’essentiel de ses capacités de raffinage.

Par Efix. {JPEG}

Total n’est pas seul à baisser pavillon  : LyondellBasell, dans les Bouches-du-Rhône, est sous cocon depuis 2012, avant fermeture ; Exxon annonce des réductions de capacités en Europe, avec l’arrêt probable de la raffinerie du Havre, et la raffinerie Petroplus de Petit-Couronne, près de Rouen, a déjà mis la clé sous la porte.

Moralité ? On va peut-être mieux respirer à proximité des sites de production mais il y aura beaucoup plus de supertankers en mer et de camions-citernes sur les routes. Il y a quelques jours, j’ai assisté à l’AG traditionnelle du jeudi qui se tient toujours devant les portes de la raffinerie Petroplus. Une trentaine de personnes, dont à peine la moitié de Petroplus, à écouter Jean-Luc, délégué CGT, nous présenter un énième projet de reprise du site. On se dit à chaque fois que c’est la dernière AG, que certains vont s’apercevoir que c’est fini, mais il reste quelques militants qui se bercent d’illusions. Par peur du vide de l’après, sans doute. Cette fois, il est question d’un repreneur nigérian. Pourtant tout est plié. Bolloré a présenté un projet qui semble avoir convaincu les élus de la région et de l’agglomération ainsi que le port : un site de dépollution et de stockage de carburant. Voir Jean-Luc et quelques autres s’accrocher à des chimères a quelque chose de pathétique alors qu’un peu plus loin, d’autres ouvriers sont en train de désamianter et commencent à démonter les installations.

J’arrive à « la mienne », d’usine. Les fumées sont bizarres, signe que les ateliers ne marchent pas correctement. Malgré des travaux très lourds étalés sur trois mois, malgré des dizaines de millions d’euros investis, les ateliers en sont presque au même point. L’atelier d’ammoniac n’arrive pas à produire, il y a toujours une turbine, un échangeur, des soupapes qui lâchent. Quant à l’atelier de fabrication d’engrais, il est à l’arrêt un jour sur deux à cause d’avaries. Est-ce parce que ces travaux sont arrivés trop tard ? Est-ce qu’il aurait fallu mettre encore quelques dizaines de millions supplémentaires ? Est-ce que les travaux ont vraiment été faits ? Rien ne change et les collègues sont de plus en plus dégoûtés et fatigués de devoir effectuer des manœuvres sans arrêt pour des ateliers qui ne tournent toujours pas rond.

Des bruits courent, comme quoi le nouvel acquéreur, suite aux problèmes techniques, envisagerait de garder le site mais de ne l’utiliser que comme une plate-forme de chalandise. C’est-à-dire monter des hangars et des stockages pour importer et exporter des engrais (encore plus de bateaux et de camions). C’est aussi ce que souhaite le port autonome de Rouen, ainsi que les élus locaux (surtout qu’à présent des bateaux gigantesques qui s’arrêtaient au Havre peuvent monter jusqu’à Rouen). Voilà, le décor est planté pour les quelques mois à venir et pour ma dernière saison de « Je vous écris de l’usine ». Oui, je vieillis, j’ai nettement dépassé l’âge maximum que je m’étais fixé pour partir de l’usine mais c’est comme ça. Je n’aurai pas envoyé ma lettre de démission, comme il en était question dans Putain d’usine [2]. Si le gouvernement Valls ne change pas la donne, si la Carsat a bien calculé, il me reste un an à bosser dans cette taule avant de partir en retraite. Normalement, dans la dernière saison d’une série, tout doit se conclure et la boîte devrait fermer au dernier épisode. Ce sera sans doute remis à un peu plus tard, mais ne comptez pas sur moi pour faire du rab  !


Notes


[1Décédé depuis lors dans un accident d’avion à Moscou. Lire, à ce sujet, les "Condoléances prolétarienne de Jean-Pierre Levaray dans le n°126 de CQFD en kiosque depuis le 07 novembre. Note du webmaster.

[2Jean Pierre Levaray, Putain d’usine suivi de Après la catastrophe et de Plan social, Agone, 2005.



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Par Jean-Pierre Levaray


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