CQFD

Bye-bye turbin

Heureux, fiers et chômeurs


paru dans CQFD n°125 (octobre 2014), rubrique , par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 01/12/2014 - commentaires

Heureuse qui comme Françoise…

Glandage dans la Drôme, un nom prédestiné. Comme si vous habitiez à Oisif-sur-Yvette ou Paresse-en-Borne. Françoise [1] y vivait sans travail il y a trois ans. Nous l’avons retrouvée…

Françoise était à la plage avec ses ongles rouges, un après-midi de juin 2011, quand je l’ai rencontrée la première fois. Je l’avais interrogée sur le travail et sur le nouveau RSA qui remplace le RMI depuis 2008. Comment le vivait-elle  ? « Je ne dis pas que j’ai le RSA mais le RMI. J’ai un côté ringard et pour moi rien n’a changé. » Françoise a passé une jeunesse d’étudiante entretenue par ses parents, puis a fait un service civil. Née en 1973, elle a connue le RMI dès ses vingt-cinq ans. Le RMI, lui, a vu le jour en 1988 avec Michel Rocard, un ami de la distorsion, du MEDEF et du temps libre.

Par Tanxxx. {JPEG}

Françoise était heureuse, satisfaite du montant du RMI, à peine 400 euros « parce que je souhaite que l’argent disparaisse.  » Trois ans ont passé mais l’argent est toujours là. « Je fais largement mes heures… de travail social  », déclare-t-elle sans se sentir coupable d’être une assistée. Goguenarde, elle s’affiche volontiers « kropotkinienne » : « Ma culture c’est d’aider les autres, voilà ma culture socle, faire des colos c’est une expérimentation, chose que j’avais commencée dans le bénévolat. » Face aux attaques des forcenés du travail, elle a toujours adapté ses réponses  : « C’est quoi le travail ? », demande-t-elle à l’un, « Vous, vous pourriez vivre avec le RSA ? », dit-elle à l’autre. Le revenu universel ne la soucie guère : « Je m’en sors, j’ai des privilèges sociaux, femme blanche, jeune, débrouillarde, qui sait écrire, des appuis sociaux suffisants qui permettent d’être asociale. »

Au passage du RMI au RSA, l’Isère a trié ses feignants  : faire un contrat [2] est devenu pour Françoise une arnaque. Devant l’assistante sociale qui s’est exclamée qu’on ne pouvait vivre comme ça, elle a joué l’ancienneté. « Je fais bien mon travail et je suis là depuis le début. » La professionnelle de l’insertion a laissé passer l’heure du déjeuner… Sûre d’elle, Françoise a signé son contrat avec cette mention  : « Se battre pour une société sans argent. » Sans surprise, le Conseil général ne l’a pas validé. Chance pour elle, les assistantes sociales de Villeneuve à Grenoble étaient entrées en résistance contre cette forme de flicage des allocataires. « Alors on a mené ensemble une lutte sans contrat. »

Recontactée en septembre 2014, notre Diogène hyperactive n’a pas changé d’état d’esprit. «  Toujours au RMI, mais traquée, c’est de plus en plus dur et avec moins d’argent. » Pour s’en sortir, Françoise vit en coloc, toujours dans la Drôme  : « J’ai arrêté de travailler complètement il y a un an et demi. » On se restreint tout de même avec un pécule si faible  : «  Si les trains étaient gratuits, je serais allée en Bretagne voir une amoureuse  ! » En attendant, elle n’a pas désarmé et participe à une zone de gratuité ouverte le dimanche à Die, la Gratiferia, ainsi qu’à l’assemblée populaireLe 14 juillet dernier, la gendarmerie avait réprimé brutalement une occupation non-déclarée de l’espace publique (sic). Le 13 septembre, les membres de cette assemblée ont réuni 200 personnes dans les rues de la ville en clamant notamment : « Veuillez gérer votre violence autrement qu’en nous tapant dessus. » née des violences policières de cet été.

Fier de ne rien faire

Yves Le Manach, l’auteur de Bye Bye Turbin [3], vit à Bruxelles. A soixante-douze ans, il semble dégoûté de la vie. Il fait quelques tours dans les parcs de la ville pour occuper sa matinée. Je les avais rencontrés, lui et Dominique, sa compagne, il y a une dizaine d’années. Il cultivait avec enthousiasme des « artichauts de Bruxelles » [4].

On était allés boire une bière dans une fameuse brasserie de la ville. Il avait dit que Marx avait bu un coup ici, pissé là derrière… Karl Marx a passé trois années à Bruxelles avant d’être expulsé. Et il a écrit de la Belgique qu’elle était «  le paradis et la chasse gardée des propriétaires fonciers, des capitalistes et des curés ». Yves, lui, ne se souvient plus de ce qu’il y avait dans son livre  : je lui rappelle qu’il y avait des tables trigonométriques, un extrait sur la Première Internationale et puis surtout le récit imaginaire de cette grève de métallos qui descendent leurs chefs avec de vraies balles. Ce bouquin a plus de quarante ans et il demeure un jet puissant et innervant des « sans-travail », une véritable claque aux patrons, une joie de l’oisiveté comme lorsqu’on claque la porte de l’usine. Si vous êtes à Bruxelles, allez faire un tour avec Yves. Ce compagnon situationniste a su rester simple.

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Les mots du chômage

En Auvergne, d’autres récalcitrants explorent le chômage heureux… ou presque. Cet été, certains ont occupé le Pôle emploi avec la compagnie Jolie Môme, pour protester contre les nouvelles dispositions accordées au patronat par le gouvernement.

Par Tanxxx. {JPEG} Aurélie [5] touche le jackpot depuis quelques années, entendez le RSA. En couple avec Arnaud, ils habitent un village d’Auvergne assez reculé où le plein emploi a toujours existé. Une malédiction due au patronat local ou à la météo. Avec leur enfant, ils touchent le RSA, mais séparés. « 730 euros pour vivre à trois c’est impossible. Les bailleurs sociaux te prennent même pas », explique Aurélie qui a dû déménager de Paris à cause du prix des logements. « Au début, je bossais et trouvais du travail facilement. Je suis devenue grosse, donc moins jolie et donc j’ai trouvé moins de boulot », s’amuse-t-elle dans un éclat de rire. Aurélie commence alors un stage de maraîchage biologique à Brie-Comte-Robert. Elle exerce dans la publicité et va beaucoup au cinéma. Elle y voit Attention Danger Travail de Pierre Carles et… c’est le drame ! Le film l’a marquée, « surtout une scène avec une femme, une récalcitrante du travail, filmée avec des plantes vertes, sympathique, épanouie. Je me suis rendu compte que je détestais travailler ». Si certains ont une phobie administrative, d’autres exècrent l’exploitation. «  C’est une sorte d’incompétence au travail. Je ne pars pas de mon plein gré, je me fais virer. » Et Arnaud d’ajouter, complice  : « Tu ne sais pas fermer ta gueule  ! » En bref, conclut-elle, « ça me met en doute, j’écrase trop, je me fais ostraciser, et j’attaque aux prud’hommes  ! » Et elle gagne… de quoi rembourser ses dettes. En ce moment, Aurélie fait des ménages chez des gens sympas, au black, « pas à 5 heures du mat  ! » Sa famille lui demande en permanence quand elle va trouver un vrai emploi… En réalité, Aurélie travaille et s’active tout le temps. Elle oscille entre petits boulots et une activité sociale bénévole assez prenante. Ce temps-là ne se compte pas, évidemment  : réunions, organisation de soirées au sein d’un collectif où Arnaud joue aussi un rôle. « Depuis que j’ai seize ans, j’ai des injonctions de ma famille à travailler et j’ai des positions anticapitalistes. » Arnaud, ayant beaucoup souffert de l’absence de son père, tout le temps au turbin, a choisi de poursuivre son effort dans l’oisiveté et d’être présent auprès de son fils. « J’ai alterné travail, études et chômage à Paris. » Il suit un apprentissage en communication mais « l’école fut une contrainte, un lieu de semi-liberté ». La découverte des situationnistes et de Bakounine met des mots sur son mal-être au travail. « J’ai pris conscience que je ne voulais pas être contraint par des schémas économiques. » Cependant, il tient à préciser  : «  Je refuse le salariat, pas le travail. »

Benoît, lui, n’est pas un réfractaire absolu au travail. Il a bossé quinze ans en usine pour un grand groupe pharmaceutique. «  A partir d’une dizaine d’années, la lassitude est venue, ça a correspondu avec le départ en retraite de mon père, embauché dans la même usine. » Les temps morts dans le travail l’ennuient. Ses horaires ? 13h/21h pendant 7 ans et 5h/ 13h après, pour finir par des journées de 8h/15h. Et pour les autres ouvriers ? « Tous pensaient se tirer mais ils continuaient, leurs acquis les enchaînaient. » Arrêts maladie, contrôles des médecins de la sécu dont l’un veut l’envoyer en hôpital psy, finalement Benoît obtient une rupture conventionnelle du travail. « Je ne voulais pas être invalide, je voulais faire autre chose. » C’est ce qui se produit plus tard quand il trouve un emploi de veilleur de nuit auprès de personnes en difficulté à Toulouse. «  Un film m’a marqué, La classe ouvrière va au Paradis, dans lequel l’ouvrier retourne au travail in fine. Je ne me suis jamais dit  : “Ne travaillez jamais  !” » Benoît a connu l’ennui au travail mais il finit par lâcher  : « Dans les grands centres urbains, qu’est-ce que tu fais ? C’est vrai que le travail est un lien social. »

Christine, également présente pendant l’occupation, ajoute que seuls les rentiers et les artistes nantis peuvent se permettre de ne pas travailler. « J’ai jamais assumé d’être une chômeuse heureuse. ça ne se fait pas  ! » Le sentiment de subir une pression l’emporte chez elle alors que, travaillant, une certaine normalité la rassure. Benoît reconnaît : « Quand mes indemnités Assedic sont descendues, j’étais moins radical dans mes propos. » Zora, quadra libertaire croix-roussienne qui travaille aujourd’hui, se mêle à la conversation pour enfoncer le clou  : « Alexandre le bienheureux dans son lit ! Il m’agace Philippe Noiret ; l’oisiveté m’a toujours gonflée… On peut se lever et créer, agir avec les autres… Sinon je m’ennuie. »

Où l’on voit bien que le véritable problème n’est pas le travail, occupation oblige, mais bien l’argent.

La suite du dossier Bye-bye turbin :

Introduction

Le travail en miettes

Au turbin, camarade !

La dame-pipi est l’avenir du chômeur

Le sale boulot des « socialos »

Fais-moi mal, boss !


Notes


[1Le prénom a été changé.

[2le contrat d’engagement réciproque mis en place dans le cadre du RSA doit être librement débattu, d’après la loi. En réalité le parcours d’insertion est imposé par le référent RSA, sauf si vous avez la chance d’être suivi par quelqu’un "d’intelligent".

[3Bye Bye Turbin, Champ libre, 1973.

[4Artichauts de Bruxelles, L’Insomniaque éditeur, 1999.

[5Les prénoms ont été changés.



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Par Christophe Goby


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