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Feminism United


paru dans CQFD n°125 (octobre 2014), rubrique , par Queen Kong, illustré par
mis en ligne le 17/11/2014 - commentaires

Contrairement à une idée reçue, le féminisme n’est pas un bloc soudé de guerrières prêtes à prendre le contrôle sur le monde. En général, on n’y est d’accord sur rien – et surtout pas sur la prostitution, la pornographie ou le port du voile, sans parler de l’urgence de supprimer la case « Mademoiselle » des formulaires administratifs. Les attaques, reproches et règlements de compte entre les différents courants sont si fréquents et si ravageurs qu’au moins comme ça c’est sûr, on ne gagnera jamais.

Par Caroline Sury. {JPEG}

Par exemple, l’une des accusations les plus couramment adressées, ces derniers temps, à des féministes par d’autres féministes, concerne l’oubli de la classe et/ou de la race au profit du genre. Le féminisme mainstream de classe moyenne blanche, aussi bien dans sa version historique du MLF que dans celle, plus récente, influencée par les Gender studies, et obnubilé par des questions de salaires, de représentation, de position sociale, en oublierait de s’intéresser aux inégalités entraînées par l’origine ethnique et le milieu social. Parfois délibérément colonialiste, d’autres fois aveuglément individualiste, dans tous les cas résolument consumériste, il aurait finalement bien mérité sa récupération par des gouvernements avides de se racheter une légitimité à peu de frais.

Au passage, on peut tout de même trouver étonnant qu’un mouvement essentiellement porté par des femmes pour combattre les inégalités dont elles sont victimes en tant que femmes se voie reprocher de ne pas combattre toutes les formes d’inégalités. C’est un peu comme si on reprochait au mouvement pour les droits civiques des Noirs de ne pas s’intéresser aux Aztèques, au pacifisme de se contrefoutre de l’agriculture, ou au marxisme d’occulter la question des inégalités hommes-femmes. Oh, wait...

Certes, ce féminisme-là s’est donc concentré sur une inégalité. Il l’a indéniablement fait, et continue de le faire, d’une manière incomplète, maladroite et problématique à bien des égards. Mais il a eu le mérite de le faire ; et si toutes les femmes en France ont aujourd’hui la possibilité de bénéficier d’une contraception et d’avorter, c’est aussi parce que des Blanches de la classe moyenne, entre autres, ont combattu des injustices flagrantes auxquelles toutes sont confrontées, des détresses que toutes traversent, et ont trouvé des réponses qui soient les mêmes pour toutes [1].

De même, si l’on peut évidemment reprocher à Judith Butler et à ses émules l’absence de toute critique envers la société de consommation, l’étroitesse d’esprit avec laquelle elles considèrent que tout le monde peut se payer le luxe de « négocier » avec sa « subjectivité », ne peut-on pas penser que leur tentative de faire reconnaître que les catégories masculin-féminin ne sont ni naturelles, ni figées, finira par faire du bien à tout le monde ?

On peut espérer que des femmes qui s’ouvrent au féminisme, parce qu’elles prennent conscience d’une inégalité dont elles sont victimes, changent de regard sur d’autres inégalités (on peut espérer). On peut aussi se souvenir qu’être une femme, c’est toujours subir une domination en soi, même si on est riche et blanche ; et une domination de plus – et non des moindres – quand on est par ailleurs pauvre et noire.

Bien sûr, l’histoire du féminisme est entachée d’erreurs, de malhonnêtetés, d’égoïsmes – quel mouvement ne l’est pas ? Mais plutôt que d’en saper continuellement les bases, tant historiques qu’idéologiques, ne vaudrait-il pas mieux se demander ce que le féminisme peut nous apporter à toutes ?

En effet, si celles et ceux qui croient ne pas y avoir accès perçoivent souvent le féminisme comme une autorité morale de plus, qui distribue des leçons depuis sa tour d’ivoire, il ne manque pourtant pas de problématiques communes à toutes les classes, à toutes les peaux – la violence, conjugale ou non, la difficulté d’être mère, la dépendance financière… ou encore l’existence d’Éric Zemmour, existence d’autant plus paisible et sereine qu’on se charge nous-mêmes de nous rendre inoffensives.


Notes


[1Droits qui s’exercent bien entendu avec toutes les limites, notamment dues à la déliquescence du service public qu’on connaît aujourd’hui.



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