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Dossier : Bastion social, tu perds ton sang froid

Casa Pound et la Duce vita : Les grands frères italiens du néofascime social


paru dans CQFD n°164 (avril 2018), rubrique , par Arthur Fontenay, illustré par
mis en ligne le 01/09/2018 - commentaires

Il y a quinze ans, des militants nationalistes faisaient main basse sur un bâtiment romain abandonné. De ce se squat, centré sur l’action sociale (pour les seuls blancs) et le combat culturel, ils ont fait le fer de lance de leur mouvement, CasaPound. Depuis, celui-ci a essaimé dans toute l’Italie. Histoire d’une success story néofasciste.

Par Marine Summercity. {JPEG}Difficile de parler fascisme sans faire un détour par l’Italie. Il faut dire que nos voisins transalpins affichent un solide « palmarès » en la matière. Avec les vingt-deux ans de régime mussolinien, d’abord. Puis l’agitation sanglante déployée par les groupes néofascistes dans les années 1970, sous le nom de « stratégie de la tension » [1]. Et enfin, aujourd’hui, l’ancrage du mouvement CasaPound, dont les membres se revendiquent «  fascistes du troisième millénaire ».

Modèle hégémonique

Le groupe a pris racine il y a quinze ans via Napoleone III à Rome, près de la gare centrale de Termini, avant d’essaimer en Italie en louant ou achetant des locaux. Ce qui a débuté en décembre 2003 par l’occupation d’un bâtiment vide par des nationalistes est devenu l’une des principales organisations de l’extrême droite radicale en Italie. Elle s’est aussi imposée comme modèle à suivre pour les groupes néofascistes de toute l’Europe, dont le Bastion social en France. « Il n’y a pas photo : le modèle qui a conquis l’hégémonie au sein des groupes néofascistes est clairement celui de CasaPound, explique Elia Rosati, spécialiste des droites radicales et militant antifasciste. Du point de vue militant, de l’organisation et de la communication, il s’agit d’une innovation sans précédent en Italie, et même en Europe occidentale. CasaPound apporte un style plus moderne, qui lui survivra sûrement. Un mix entre la violence d’Aube dorée, en Grèce, et un vrai travail de terrain, via tout un ensemble d’associations sportives, environnementales, syndicales, culturelles et d’assistance » [2].

L’objectif de l’occupation de 2003, puis de celles qui ont suivi jusqu’en 2006, était de s’insérer dans le domaine de l’assistance sociale à travers les luttes pour le droit au logement, imitant les centres sociaux occupés de l’extrême gauche. Mais CasaPound, à l’opposé du spectre politique, se veut une occupation « non conforme ». Comprendre : il s’agit de n’aider que les Italiens, « les vrais », les blancs. Baptisé « ambassade d’Italie dans un quartier multiethnique », l’immeuble squatté devient rapidement siège national du mouvement. En 2012, le maire philo-fasciste de Rome, Gianni Alemanno, tente même de le faire racheter par la commune pour 11.8 millions d’euros, avec l’idée d’en offrir l’usage aux occupants, avant de finalement abandonner face au tollé général.

Dans les rues environnant la via Napoleone III, les grandes affiches de l’organisation sont visibles un peu partout. Mais l’atmosphère reste cosmopolite. « Le quartier ne leur est pas acquis, CasaPound n’y a pas de véritable présence militante. Ses membres ne sortent de leur trou que rarement, bien protégés par la police contre ceux qui n’apprécient pas leur présence, raconte Elisabetta, une voisine. Récemment, ils ont agressé des gens qui refusaient leur tract – les policiers ne sont pas intervenus, prétextant qu’il s’agissait d’une manifestation autorisée... Ils possèdent aussi quelques bars ‘‘ classiques ’’, qui financent l’organisation et où travaillent ses membres et leurs proches. »

Structures parallèles

Pour Ant, qui dissèque la communication de l’extrême droite [3], ce sont ces « occupations de droite, les squats fascistes », qui ont attiré l’attention. Un coup de com’ efficace, alors que « seule la ville de Rome est concernée » et que les locaux sur le reste du territoire sont occupés légalement. Une focalisation qui n’a rien d’anodine, remarque Ant : « Voler les symboles et pratiques de la gauche a toujours été utile aux fascistes. Pour capter l’attention, simuler la rébellion, attirer la sympathie des jeunes et les drainer vers des sphères ambiguës difficiles à relier aux milieux de la droite profonde. C’est en créant de la confusion politique qu’ils tirent leur épingle du jeu. » Et ce d’autant plus aisément que les mouvements de gauche sont en perte de vitesse.

Cet aspect mouvementiste est l’un des points forts de CasaPound. « L’organisation a créé toute une série de structures parallèles qui se présentent comme des associations bénévoles et sociales pour intégrer les dynamiques d’assistance, précise Ant. Récemment, elles ont ainsi distribué des provisions aux victimes de séismes. » La droite néofasciste élargit ainsi son champ d’action et tente de se substituer aux acteurs classiques de l’action sociale. Dans son bastion d’Ostie, près de Rome, CasaPound distribue des couvertures aux sans-abri, de la nourriture et des vêtements aux démunis et aux précaires, délivre des cours du soir aux enfants. Et devient hégémonique, se félicite un responsable local : « Ici, il n’y a plus que nous : la gauche a disparu. Nous ne faisons plus peur. Les commerçants, et même les pêcheurs qui votaient PC, nous font maintenant confiance. »

Identité culturelle forte

C’est que la stratégie de CasaPound est diablement efficace : se ramifier par capillarité et mettre le paquet sur les jeunes. « C’est avec son travail politique dans les lycées que CasaPound obtient ses meilleurs résultats : elle s’y est imposée comme référence auprès des élèves, développe Ant. Notamment en présentant le fascisme comme une transgression. Ça devient branché chez les jeunes de dessiner une croix gammée ou de se dire fasciste. » Une mode qui doit aussi beaucoup au développement d’une contre-culture, de concerts, de marques de vêtements, à la présence active sur les réseaux sociaux ou à la création d’organisations étudiantes. Avec des locaux dans tout le pays, quinze librairies, huit associations sportives, une web-radio déclinée régionalement, une web-tv et des périodiques, sans parler des bars, salons de tatouages et commerces tenus par des membres, CasaPound sait se rendre reconnaissable, accessible et même attractive. Habile mariage d’une identité culturelle forte et d’une capacité d’action.

Le contexte politique a aussi joué, rappelle Elia Rosati : « Cette extraordinaire croissance du néofascisme n’aurait jamais été possible sans la présence au gouvernement et au Parlement d’un puissant bloc composé de la droite néolibérale de Forza Italia [Berlusconi], des xénophobes de la Ligue du Nord et des post-fascistes d’Alleanza Nazionale. Le néofascisme actuel a prospéré en lien avec ces partis. Ce qui lui a permis de bénéficier d’un espace politique, d’une protection pénale et d’une forte exposition médiatique. » De quoi donner des idées à l’organisation : depuis 2011, elle présente des candidats aux élections locales et régionales (ainsi qu’aux législatives, en 2018, où elle a fait moins d’1 % des voix). Et plusieurs villes comptent désormais des conseillers municipaux néofascistes. Ceux-ci n’ont même plus à cacher leur jeu, à l’image de cet élu de Bolzano : « Je suis fasciste, et alors ? […] Avec Mussolini, tout fonctionnerait mieux. J’ai un buste du Duce chez moi, j’en suis très fier. »

Agressions sanglantes

CasaPound a aussi su profiter du boulevard offert par la crise économique et l’intensification de la crise migratoire pour réaffirmer ses idées d’action sociale nationaliste, cette « solidarité » discriminatoire. « Ce modèle d’assistanat adressé aux seuls Italiens a si bien fonctionné que d’autres organisations plus radicales ou concurrentes veulent désormais le copier », constate Ant. Là réside le danger : le racisme et les discriminations se généralisent dans les discours politiques et deviennent « acceptables ».

En réalité, la misère ne préoccupe nullement les membres de CasaPound – ils utilisent juste des pauvres contre d’autres pauvres. Et se servent du vernis social pour (un peu) camoufler leurs convictions fascistes, antisémites et xénophobes. Ainsi que leur goût pour les agressions sanglantes. En 2011, à Florence, deux Sénégalais ont été abattus par un membre du mouvement. Et en janvier 2018, trois d’entre eux ont poignardé un militant antifasciste de Gênes. À l’évidence, l’action de CasaPound est aussi sociale qu’une fosse commune.


Notes


[1Il s’agit d’attentats commis pendant les « années de plomb » par des groupes néofascistes souhaitant susciter un climat de violence politique pour favoriser l’émergence d’un État autoritaire.

[2Extrait de « Galassia nera, lo stato dell’arte », article mis en ligne sur Globalproject.info le 16/02/18.

[3Son travail est disponible sur ilpopolodellescimmie.noblogs.org.



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